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Editos

17 heures, heure du Caire 20

Le Dialogue

États-Unis et Frères musulmans (1)


Tentative de compréhension d’une relation ambiguë**
Au moment où ces lignes sont écrites, la relation entre les États-Unis et la confrérie des Frères musulmans demeure marquée par une profonde ambiguïté, faite de signaux contradictoires, de calculs stratégiques et de décisions partielles qui interrogent autant leur cohérence que leurs objectifs réels.
Le mercredi 14 janvier 2026, Washington n’a pas classé la confrérie des Frères musulmans, en tant qu’organisation internationale ou branche implantée sur le sol américain, parmi les organisations terroristes. En revanche, les autorités américaines ont procédé à la désignation de branches spécifiques liées au mouvement en Égypte, en Jordanie et au Liban, les intégrant aux dispositifs de lutte antiterroriste des États-Unis. Une décision qui, bien que saluée comme un pas dans la bonne direction par nombre d’acteurs régionaux, soulève de nombreuses interrogations quant à son calendrier, à sa portée et à ses véritables motivations.
Les désignations opérées révèlent une différenciation significative dans le traitement des branches concernées. Les branches égyptienne et jordanienne ont été inscrites sur la liste des organisations terroristes désignées (Specially Designated Global Terrorists – SDGT) par le département du Trésor américain, une mesure visant essentiellement le gel des avoirs et la surveillance des flux financiers. La branche libanaise, connue sous le nom de Gamaa Islamiya, a quant à elle été classée organisation terroriste étrangère (Foreign Terrorist Organization – FTO) par le département d’État, en plus de son inscription comme SDGT. Cette double qualification élargit considérablement le champ des sanctions, en y incluant la surveillance des individus, des déplacements et des dispositifs migratoires.
Au-delà de ces classifications techniques, cette étude se propose d’examiner, dans une perspective plus large, les ressorts profonds de la relation entre Washington et les Frères musulmans, afin d’en dégager les lignes de force et d’anticiper ses évolutions possibles à court et moyen terme.
Des républicains aux démocrates : l’émergence d’un pari risqué
Dès son arrivée à la Maison-Blanche, à l’issue d’une élection remportée de justesse face à Al Gore, l’administration de George W. Bush a vu s’imposer en son sein une orientation stratégique nouvelle. Celle-ci prônait l’ouverture d’un dialogue avec ce que certains responsables américains qualifiaient, à tort ou à raison, d’« islam politique modéré ». L’objectif affiché était de contenir la radicalisation d’une jeunesse musulmane en rupture, susceptible de basculer vers des organisations recourant à la violence armée.
Ce dialogue, longtemps cantonné aux cercles discrets de la diplomatie parallèle dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, fut progressivement porté sur la scène publique. Il s’agissait alors de lui conférer une légitimité politique, condition nécessaire à la mise en œuvre de ce que les partisans de cette ligne stratégique désignaient comme la « grande transaction ».
L’année 2004 marque à cet égard un tournant. De Condoleezza Rice à Richard Haass, alors directeur de la planification politique au département d’État, les déclarations publiques se multiplient, affirmant que les États-Unis ne redoutent pas l’accession au pouvoir de mouvements islamistes, dès lors que celle-ci résulte d’un processus démocratique et s’accompagne d’un engagement formel en faveur des règles du jeu démocratique. Ces prises de position déstabilisent profondément les régimes arabes traditionnellement alliés de Washington, au premier rang desquels l’Égypte et l’Arabie saoudite.
Les fondements du raisonnement américain
Pour justifier cette inflexion stratégique face aux courants plus conservateurs de l’administration, favorables au statu quo et au soutien des régimes en place, les promoteurs du dialogue avec les islamistes avancent plusieurs arguments clés.
Premièrement, ils estiment que les régimes autoritaires arabes ne parviendront plus, dans la décennie à venir, à contenir l’essor de l’islam politique, contrairement à ce qui avait été observé dans les années 1990. Coincés entre la pression pour une ouverture démocratique et leur incapacité à gouverner efficacement, ces régimes apparaissent structurellement fragilisés.
Deuxièmement, l’islam politique est perçu comme une option durable au sein des diasporas musulmanes en Occident. Malgré leur intégration économique relative, nombre de migrants continuent de ressentir une aliénation culturelle face à des sociétés perçues comme incompatibles avec leurs référents identitaires. Cette situation nourrit la crainte d’une mobilisation transnationale des frustrations ethniques et sociales, susceptible de déboucher sur des formes inédites de pouvoir transfrontalier.
Troisièmement, les facteurs structurels du terrorisme international — conflits prolongés, injustices perçues, autoritarisme, réseaux de communication mondialisés — ne montrent aucun signe d’essoufflement. L’administration américaine observe alors ce qu’elle qualifie elle-même de « réveil islamique », reprenant un vocabulaire étonnamment proche de celui utilisé par les Frères musulmans pour décrire leur propre projet idéologique.
À cela s’ajoute l’anticipation d’une recomposition du terrorisme armé, avec l’émergence de groupes plus violents et plus diffus que Al-Qaïda — une intuition qui se matérialisera plus tard avec l’apparition de l’organisation État islamique.
Dans ce contexte, les « islamistes modérés » sont perçus comme un rempart potentiel, capables d’absorber la colère des jeunes générations et d’empêcher leur basculement vers des organisations terroristes. Leurs revendications, jugées limitées et centrées sur la participation au pouvoir, semblent alors compatibles avec une « grande transaction » susceptible de satisfaire, du moins en apparence, l’ensemble des parties.
Des messages à double destinataire
Les signaux envoyés par Washington à cette période ne s’adressent pas uniquement aux islamistes. Ils visent avant tout les gouvernements arabes eux-mêmes. En multipliant les ambiguïtés, les États-Unis choisissent de miser sur deux chevaux à la fois, instaurant une compétition permanente pour l’obtention de leur faveur stratégique. Une méthode classique de gestion des alliances, qui entretient volontairement l’incertitude.
Cette logique se prolongera jusqu’aux soulèvements du printemps arabe, portés, en partie, par cette reconfiguration doctrinale américaine. Les conséquences en seront une instabilité régionale profonde, dont l’Égypte ne sortira, selon ses défenseurs, que grâce à la mobilisation populaire et à l’intervention décisive de son institution militaire, pilier historique de l’État.
Reste une interrogation centrale : les relations entre Washington et les Frères musulmans sont-elles réellement nées dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, ou s’inscrivent-elles dans une histoire plus longue, nécessitant une relecture attentive pour en comprendre les dynamiques profondes et les trajectoires futures ?
C’est à cette question que cette étude se propose de répondre.
Paris, 17 heures – heure du Caire.