Retour au point de départ
Nous vous avions promis, dès le premier volet de cette série, de poursuivre avec vous l’exploration de l’histoire de la relation entre les Frères musulmans et Washington, de ses trajectoires et de ses aboutissements. Dans ce troisième épisode, nous mettons en lumière les débuts de cette relation ambiguë et opaque entre les deux parties — une relation qui ira jusqu’à permettre, à un moment donné, aux États-Unis d’autoriser l’organisation à construire son plus grand bastion sur le sol américain, alors même que les forces des Marines pourchassaient les courants islamistes à travers le monde.
Les débuts
La relation entre l’organisation des Frères musulmans et les États-Unis commence avec la branche-mère en Égypte, après l’affrontement survenu entre l’organisation et la Révolution de Juillet en 1954, sur fond de volonté des Frères de contrôler les nouveaux dirigeants et de détourner la révolution au service des objectifs et de la stratégie de l’organisation.
Au début de la révolution, la confrérie vivait une phase de relative entente avec les dirigeants révolutionnaires, d’autant plus qu’elle avait été exemptée de la décision de dissolution des partis politiques. Cette exemption contribua à renforcer le sentiment de puissance au sein de la confrérie et ouvrit la voie, par la suite, à la confrontation.
Les raisons…
Le commandant Gamal Abdel Nasser relate les véritables raisons du conflit avec l’organisation des Frères musulmans, qui conduisirent le Conseil de commandement de la Révolution à décider la dissolution de la confrérie le 14 janvier 1954. Parmi les motifs invoqués, on peut lire :
« Un groupe issu des premiers rangs de la direction des Frères a cherché à instrumentaliser cette organisation à des fins personnelles et pour satisfaire des ambitions individuelles, exploitant l’autorité de la religion sur les consciences ainsi que l’innocence et l’ardeur de la jeunesse musulmane, sans être sincère ni envers la patrie ni envers la religion.
La succession des événements a démontré que ce groupe d’ambitieux a utilisé l’organisation des Frères et ses structures pour tenter de provoquer un coup d’État contre le régime en place, sous couvert de religion. »
Dans le texte même de la décision de dissolution, Gamal Abdel Nasser détaille les événements qui ont conduit la relation entre les deux parties dans une impasse, poussant le Conseil de commandement de la Révolution à prendre une telle décision. Il expose ainsi la chronologie des faits :
Au matin de la Révolution, Hassan al-Achmaoui, porte-parole du Guide suprême, fut convoqué au quartier général de Koubri al-Qobba et informé de la nécessité de demander au Guide suprême de publier un communiqué de soutien à la Révolution. Le Guide resta cependant silencieux dans sa résidence estivale à Alexandrie et ne se rendit au Caire qu’après la destitution du roi. Il publia alors un bref communiqué, puis demanda à rencontrer un représentant des révolutionnaires. Il rencontra Gamal Abdel Nasser au domicile de Salah Abou Riqiq, fonctionnaire à la Ligue arabe. Le Guide entama l’entretien en exigeant l’application immédiate de la loi coranique. Abdel Nasser lui répondit que la Révolution était une lutte contre l’injustice sociale, la tyrannie politique et le colonialisme britannique, et qu’elle constituait en cela une application authentique des enseignements du Coran.
Le Guide aborda ensuite la question de la réforme agraire, proposant un plafond de propriété de 500 feddans. Abdel Nasser répliqua que la Révolution avait fixé ce plafond à 200 feddans et qu’elle s’y tiendrait fermement. Le Guide conditionna alors le soutien des Frères à la Révolution à l’examen préalable de toutes les décisions par l’organisation. Abdel Nasser répondit que la Révolution s’était faite sans tutelle et n’accepterait jamais d’en subir une, tout en restant ouverte à la consultation sincère de tous les patriotes. Ces propos ne furent pas bien accueillis par le Guide.
Après le succès de la Révolution, l’un de ses premiers actes fut de rouvrir l’enquête sur l’assassinat de Hassan al-Banna. Les suspects furent arrêtés, tandis que le Guide se trouvait toujours à Alexandrie.
La Révolution demanda au Premier ministre Ali Maher de proclamer une amnistie générale pour les prisonniers politiques, en tête desquels figuraient les Frères musulmans. Cette mesure fut effectivement appliquée dès l’accession de Mohamed Naguib à la tête du gouvernement.
Lors de la formation du gouvernement Naguib, il fut décidé d’y inclure trois membres des Frères musulmans, dont le cheikh Ahmed Hassan al-Baqouri. Après divers échanges et hésitations, le Bureau de la guidance décida finalement de ne pas participer au gouvernement, puis exclut al-Baqouri de la confrérie. Abdel Nasser reprocha cette attitude aux dirigeants des Frères, qui donnaient l’image d’un refus de soutenir le nouveau pouvoir.
Lorsque les partis furent sommés de notifier leur statut, les Frères se déclarèrent initialement comme parti politique. La Révolution les exhorta à renoncer à la partisanerie et à poursuivre leur prédication religieuse en dehors des luttes politiques. Après hésitation, ils acceptèrent de se définir comme organisation, à condition d’affirmer qu’ils ne chercheraient pas à accéder au pouvoir par les élections.
Le jour de la dissolution des partis, en janvier 1953, des représentants des Frères affirmèrent à Abdel Nasser que, désormais, la confrérie était le seul soutien de la Révolution et qu’elle devait donc participer au gouvernement ou, à défaut, disposer d’un droit de regard sur les lois avant leur promulgation. Abdel Nasser réaffirma catégoriquement le refus de toute tutelle. Cet épisode constitua un tournant décisif dans l’attitude hostile des Frères envers la Révolution.
À la création de l’Organisation de la Libération, le Guide déclara qu’elle était inutile tant que les Frères existaient. Devant le refus d’Abdel Nasser, il engagea une campagne d’opposition active, incitant à la discorde et aux troubles.
En mai 1953, il fut établi que certains proches du Guide entretenaient des contacts avec les Britanniques, par l’intermédiaire de responsables de l’ambassade. Abdel Nasser exprima son profond mécontentement face à ces contacts, qu’il considérait comme une atteinte à l’unité nationale.
La tentative d’assassinat de Nasser
Après la dissolution de la confrérie, son appareil secret se mobilisa pour assassiner Gamal Abdel Nasser lors du célèbre attentat de la place Manshiya. L’opération échoua, entraînant une escalade de la confrontation : des milliers de cadres furent arrêtés, certains exclus de leurs emplois, tandis que beaucoup prirent la fuite ou se cachèrent. Pour nombre de membres, l’exil devint la meilleure option, notamment vers les pays pétroliers comme l’Arabie saoudite, alors en conflit avec le régime nassérien, ou vers l’Occident — en particulier l’Europe et les États-Unis. Là, ils constituèrent des réseaux fraternels, cherchant à préserver la cohésion de l’organisation dans l’attente d’un retour sur la scène égyptienne.
Puisque notre étude porte sur la relation entre l’Amérique et les Frères musulmans, nous nous concentrerons ici sur les étapes de développement de l’organisation aux États-Unis après l’arrivée de plusieurs de ses cadres à partir de 1954.
Pourquoi les États-Unis ?
Dans les années 1950, les États-Unis représentaient un rêve et un mirage pour certaines forces, notamment islamistes. Washington se préparait à hériter de l’ancien ordre colonial incarné par la Grande-Bretagne et la France, tout en faisant face à une concurrence acharnée de l’Union soviétique, qui étendait son influence et ses idées au Moyen-Orient et au sein des mouvements de libération nationale. Cette situation alarma les Américains, qui se mirent à rechercher des forces capables de briser l’élan des mouvements de libération et de contenir l’expansion de Moscou. Ils trouvèrent rapidement leur allié dans le mouvement des Frères musulmans.
La confrérie, de même que plusieurs penseurs islamistes, considérait le socialisme comme une hérésie manifeste et qualifiait ses partisans de mécréants dont le sang était licite. Cela provoqua de multiples affrontements avec les régimes et mouvements de libération nationale émergents — qu’ils soient au pouvoir, comme les Officiers libres en Égypte, ou engagés dans la lutte anticoloniale dans divers pays du Machrek arabe — ainsi qu’avec les États-Unis et leurs alliés parmi les monarchies de l’époque.
L’ensemble de ces facteurs entraîna une intensification des vagues d’émigration islamiste vers l’Occident en général, et vers les États-Unis en particulier, pour échapper à ces confrontations.
Ces migrations furent, dans la plupart des cas, organisées : diverses structures liées à ces mouvements — au premier rang desquelles la confrérie des Frères musulmans — supervisaient le départ des jeunes militants, leur regroupement et leur intégration dans un cadre unifié.
C’est ainsi qu’en janvier 1963 fut créé l’« Union des étudiants musulmans des États-Unis et du Canada », premier organisme fédérateur des jeunes affiliés aux Frères musulmans en Amérique du Nord. Cette organisation constitua le noyau de la branche américaine du mouvement — un sujet que nous aborderons en détail dans les prochains volets, si Dieu le veut.
Paris- 17 heures, heure du Caire.
Editos
Les États-Uni et les Frères musulmans (3)
migration
États
Occident
France
droit
justice sociale
Égypte
musulmans
enquête
monde
britannique
contre
Moscou
assassinat
intégration
attentat
gouvernement
islam
confrérie
Premier ministre
Unis
socialisme
religion
État
prisonnier
colonialisme
Caire
Washington
américaine
Canada
Alexandrie
Arabie saoudite
ambassade
stratégie