Hani Sewilem, ministre égyptien des Ressources hydrauliques et de l’Irrigation
Face au dossier du Grand barrage de la Renaissance, Le Caire entend démontrer que sa politique ne se résume pas à la défense de sa part d’eau. En multipliant les projets de coopération avec les pays du bassin du Nil, en documentant sa vulnérabilité hydrique et en s’appuyant sur les règles du droit international, l’Égypte cherche à consolider sa position dans une bataille autant juridique que diplomatique.
La bataille autour du Nil se joue désormais autant sur le terrain de l’eau que sur celui du droit. C’est le message qui ressort de la longue séance d’information organisée au Caire par le Service d’information de l’État égyptien (SIE), au cours de laquelle le ministre égyptien des Ressources hydrauliques et de l’Irrigation, Hani Sewilem, a exposé, dimanche 20 septembre, devant plus de 80 correspondants étrangers la vision de son pays sur l’avenir du bassin du Nil.
En présence de l’ambassadeur Alaa Youssef, président du SIE, le ministre a consacré une large partie de son intervention aux chiffres. Mais derrière cette démonstration technique se dessine une stratégie plus large : convaincre que l’Égypte est confrontée à une vulnérabilité hydrique exceptionnelle, qu’elle ne s’oppose pas au développement des autres pays riverains et que son différend avec l’Éthiopie porte avant tout sur les modalités d’utilisation d’un fleuve international.
Pour Le Caire, la question est désormais de faire reconnaître cette lecture dans le cadre juridique international.
L’Égypte, un pays sous contrainte hydrique
Le premier argument avancé par le ministre est celui de la vulnérabilité.
Plus de 98 % des ressources renouvelables de l’Égypte proviennent, selon les chiffres présentés, de l’extérieur de ses frontières. Les ressources renouvelables ne dépasseraient pas 56,8 milliards de mètres cubes par an, tandis que les besoins atteindraient environ 123 milliards. Avec 472 mètres cubes de ressources renouvelables par habitant et par an, l’Égypte se situe sous le seuil de 500 mètres cubes correspondant à la pénurie hydrique absolue.
Cette situation oblige l’État à rechercher en permanence de nouvelles marges de manœuvre. Réutilisation de l’eau, traitement des eaux agricoles, dessalement, exploitation des eaux souterraines, importation de produits agricoles — et donc d’« eau virtuelle » — constituent les principaux leviers développés par les autorités.
L’Égypte réutiliserait ainsi quelque 23,2 milliards de mètres cubes d’eau par an. Les grands projets nationaux de traitement des eaux de drainage agricole auraient ajouté près de 4,8 milliards de mètres cubes de capacité annuelle.
Le ministère met également en avant une modernisation de la gestion de la ressource : télémétrie, images satellitaires, intelligence artificielle, modèles mathématiques et drones doivent permettre de mieux anticiper les évolutions du système hydrique.
Cette politique vise à réduire la vulnérabilité intérieure. Elle ne règle toutefois pas la question fondamentale : la dépendance structurelle au Nil.
Dépasser le débat sur le « partage » du Nil
C’est précisément sur ce point que le ministre a voulu déplacer les termes du débat.
Selon les données présentées, le bassin du Nil reçoit près de 2 000 milliards de mètres cubes de précipitations chaque année. Pourtant, environ 84 milliards de mètres cubes seulement parviendraient en moyenne jusqu’à Assouan.
La comparaison est utilisée par Le Caire pour contester l’idée selon laquelle l’Égypte capterait une part excessive des ressources du bassin. Les 55,5 milliards de mètres cubes attribués à l’Égypte représenteraient environ 2,7 % du volume total des précipitations enregistrées dans le bassin.
Le raisonnement égyptien consiste ainsi à élargir la définition de la ressource hydrique. L’eau du Nil ne constitue pas l’unique richesse hydrologique du bassin : précipitations, eaux souterraines, agriculture pluviale et « eaux vertes » participent également aux ressources disponibles.
Le ministre a notamment cité l’exemple de l’Éthiopie. Celle-ci aurait reçu en 2023 plus de 1 000 milliards de mètres cubes de précipitations, dont environ 467 milliards sur la partie de son territoire située dans le bassin du Nil. Ses ressources hydriques renouvelables seraient estimées à environ 122 milliards de mètres cubes par an.
Selon les estimations citées lors de la rencontre, la recharge annuelle des nappes phréatiques éthiopiennes se situerait entre 51 et 81 milliards de mètres cubes. À cela s’ajouteraient les importantes ressources mobilisées par l’agriculture pluviale.
L’objectif de cette démonstration est clair : pour l’Égypte, le développement de l’Éthiopie ne peut être présenté comme dépendant exclusivement de sa capacité à contrôler le Nil Bleu.
Prouver que l’Égypte ne s’oppose pas au développement de ses voisins
Pour conforter cette position, Le Caire met en avant les efforts qu’il affirme avoir consacrés au développement des autres pays du bassin.
Quelque 365 puits et stations d’eau souterraine alimentées par l’énergie solaire ont ainsi été réalisés dans plusieurs pays, auxquels s’ajoutent des installations de collecte des eaux de pluie, des centres de prévision des précipitations et des inondations, des laboratoires d’analyse de la qualité de l’eau et des projets de protection contre les crues et les plantes aquatiques.
Plus de 1 650 ressortissants des pays du bassin et d’autres États africains auraient également bénéficié de programmes de formation. Le montant cumulé des projets de coopération évoqués par le ministre dépasse 120 millions de dollars.
L’Égypte a par ailleurs annoncé un mécanisme de financement doté initialement de 100 millions de dollars destiné à soutenir des projets de développement définis selon les priorités des pays du bassin du Nil.
Cette politique répond à un objectif diplomatique autant qu’économique : démontrer que Le Caire ne défend pas une conception figée du partage de l’eau, mais soutient le développement hydraulique et énergétique de ses voisins lorsqu’il s’inscrit dans un cadre concerté.
Julius Nyerere et Grand Fula : les exemples mis en avant par Le Caire
Le barrage Julius Nyerere, en Tanzanie, constitue dans le discours égyptien l’un des exemples de cette approche.
Le Caire le présente comme un projet de coopération permettant à la Tanzanie d’accroître sa production énergétique et, à terme, de contribuer au développement des interconnexions électriques et du commerce régional de l’électricité.
Le projet de barrage de Grand Fula, au Soudan du Sud, est également cité. Selon le ministre, sa discussion dans le cadre de l’Initiative du bassin du Nil a reposé sur l’échange d’informations, les consultations et l’évaluation des impacts.
Ces exemples occupent une place importante dans l’argumentation égyptienne : ils permettent au Caire de soutenir que son opposition au barrage éthiopien ne signifie pas un refus de principe des grands projets hydrauliques.
La ligne défendue est différente : le développement est légitime, mais il doit être encadré par le droit international lorsqu’il concerne un cours d’eau partagé.
La bataille juridique comme axe de la stratégie égyptienne
C’est ici que se situe le cœur du message adressé aux correspondants étrangers.
L’Égypte affirme appliquer le même principe à tous les projets hydrauliques du bassin : notification, échange d’informations, consultation, évaluation des impacts et recherche d’un accord entre les États concernés.
Hani Sewilm a notamment affirmé que l’Égypte n’avait jamais, selon les archives de la Banque mondiale citées par le ministère, contesté un projet hydraulique financé par cette institution dans un pays du bassin du Nil dès lors que les règles internationales applicables étaient respectées.
Le Caire cherche ainsi à construire une continuité entre ses engagements de coopération en Afrique et sa contestation du Grand barrage de la Renaissance.
Le défi est toutefois considérable : dans le dossier éthiopien, l’Égypte doit convaincre ses partenaires régionaux et internationaux que la question n’est pas celle du droit d’un pays à se développer, mais celle des conséquences d’un ouvrage situé en amont sur les États situés en aval.
Restaurer une architecture commune du bassin
La bataille juridique est donc indissociable d’une bataille institutionnelle.
L’Égypte continue de défendre le rôle de l’Initiative du bassin du Nil, qu’elle considère comme le seul cadre institutionnel réunissant les dix États du bassin.
La procédure de consultation engagée en novembre 2024 par l’Ouganda, le Rwanda et le Soudan du Sud est, à cet égard, particulièrement importante pour Le Caire. Elle visait à répondre aux préoccupations des quatre États qui ne sont pas parties à l’Accord-cadre de coopération.
L’Égypte affirme avoir participé à cette démarche afin de restaurer l’unité du bassin. Selon le ministre, le rapport présenté en décembre 2025 recommandait de poursuivre le processus afin de prendre en compte les préoccupations de l’ensemble des pays.
Le Caire affirme également que l’Éthiopie est le seul État à avoir refusé la poursuite de cette démarche lors de la réunion ministérielle de février 2026.
Dans cette perspective, l’objectif égyptien est de reconstituer un cadre régional suffisamment inclusif pour que les questions relatives aux grands projets hydrauliques puissent être traitées collectivement.
Le barrage éthiopien, le point de rupture
C’est sur le Grand barrage de la Renaissance que la position égyptienne devient nettement plus ferme.
Hani Sewilm le qualifie de projet « unilatéral et illégal », tout en affirmant que l’Égypte demeure attachée au droit international. Le ministre insiste sur le fait que l’achèvement du barrage ou le temps écoulé ne valent pas, selon la position égyptienne, acceptation de la situation créée.
Le principal sujet d’inquiétude du Caire concerne désormais le fonctionnement de l’ouvrage.
Selon le ministre, une exploitation unilatérale et non coordonnée pourrait entraîner des variations importantes des débits du Nil, avec des conséquences sur la gestion des barrages et des infrastructures hydrauliques des deux pays situés en aval.
L’Égypte entend également répondre aux déclarations éthiopiennes portant sur la possibilité de contrôler les ressources destinées aux pays en aval. Pour Le Caire, ces déclarations renforcent la nécessité de disposer de règles claires et contraignantes concernant l’exploitation du fleuve.
Une stratégie fondée sur trois piliers
Au terme de la séance, la stratégie exposée par le ministre apparaît structurée autour de trois axes.
Le premier est national : réduire autant que possible la vulnérabilité de l’Égypte grâce à la réutilisation de l’eau, au traitement, au dessalement, aux technologies de surveillance et à une gestion plus fine du stock du barrage d’Assouan.
Le deuxième est africain : multiplier les projets de coopération afin de démontrer que Le Caire soutient le développement hydraulique et énergétique de ses voisins et ne cherche pas à empêcher l’exploitation de leurs ressources.
Le troisième est juridique et diplomatique : faire du respect du droit international, de la consultation, de l’échange d’informations et de l’absence d’actions unilatérales les principes communs de gestion du bassin.
C’est sur ce troisième terrain que se joue désormais une partie décisive du différend avec l’Éthiopie. Pour Le Caire, il ne suffit plus d'affirmer sa dépendance au Nil : il s’agit de faire reconnaître, dans les enceintes régionales et internationales, que cette vulnérabilité doit être prise en compte dans les règles de gestion d’un fleuve transfrontalier.
Reste une difficulté majeure : faire de ces principes une architecture juridiquement acceptée et effectivement applicable à tous les États du bassin. C’est là que se situe le principal défi du Caire dans son face-à-face avec Addis-Abeba.
Pour l’Égypte, la sécurité hydrique demeure une question existentielle. Mais la stratégie exposée par Hani Sewilm montre également que Le Caire entend mener cette bataille sur plusieurs fronts à la fois : la maîtrise de ses propres ressources, la coopération africaine, la mobilisation des partenaires internationaux et, surtout, la défense d’un cadre juridique commun pour le Nil.