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Editos

La trahison des intellectuels à l’épreuve de « Matssada’ash»

Le Dialogue

Lorsqu’en 1927, le philosophe et essayiste français publie La Trahison des clercs, il ne signe pas simplement l’acte de décès d’une génération d’écrivains. Il lance une alerte dont l’écho, près d’un siècle plus tard, n’a rien perdu de sa force.

L’Europe de l’entre-deux-guerres cherche alors sa route au milieu des ruines laissées par la première guerre mondiale, de l’effondrement des repères et de la montée des idéologies. Benda observe un phénomène qu’il juge particulièrement préoccupant : ceux qui devraient être les gardiens de la vérité se transforment en auxiliaires de leurs propres causes, en théoriciens des appartenances, en défenseurs des logiques de clan et, parfois, en producteurs de discours de haine.

De cette observation naît la notion de « trahison ». Non pas la trahison d’une nation ou d’un groupe, mais celle de la mission même de l’intellectuel.

Car, pour Benda, l’intellectuel a une fonction historique singulière : être une conscience indépendante, capable de se tenir au-dessus des partis, des groupes, des idéologies et des affrontements qui traversent la société. Il ne lui est pas demandé de se retirer du monde, encore moins de renoncer à ses convictions. Mais de préserver la distance critique qui lui permet de dire « non » à son propre camp lorsqu’il s’égare, et « vous avez tort » à son propre cercle lorsqu’il renonce à la vérité.

Cette distance constitue le cœur de son indépendance. C’est précisément elle que les intellectuels abandonnent lorsqu’ils se fondent dans les batailles identitaires et idéologiques.

La trahison commence, selon Benda, au moment où la question « Qu’est-ce qui est vrai ? » est remplacée par une autre : « Qu’est-ce qui sert mon groupe ? »

À cet instant, la raison cesse d’être un instrument de recherche pour devenir un instrument de justification. Le glissement peut sembler anodin au départ. Benda y voit pourtant la racine du désastre.

La servitude confortable de l’appartenance

Ce qui rend la thèse de Benda particulièrement troublante est qu’il n’explique pas cette trahison par la contrainte, mais par la séduction.

L’intellectuel est rarement contraint de servir son groupe. Il y vient souvent de son plein gré, poussé par l’ambition, le désir d’influence ou le plaisir d’appartenir à une cause qui le dépasse.

Il existe une forme de jouissance dans le sentiment d’être emporté par un mouvement collectif, de voir sa voix gagner en puissance lorsqu’elle se mêle à celle du chœur. L’indépendance, à l’inverse, est une position solitaire et coûteuse. Elle suppose d’accepter l’isolement, voire le rejet de son propre camp lorsque la vérité l’exige.

L’appartenance offre autre chose : la chaleur du groupe, la reconnaissance, la certitude rassurante d’être « du bon côté de l’histoire ».

C’est ainsi que, selon Benda, les consciences peuvent être conquises : non par la menace, mais par les honneurs.

Une fois cette transaction acceptée, la dépendance intellectuelle s’installe progressivement. L’intellectuel perd la capacité de regarder son groupe de l’extérieur. Il devient alors une pièce du dispositif de production du discours officiel : il donne à l’autoritarisme une légitimité culturelle, présente la violence comme une nécessité et transforme l’injustice en « nécessité historique ».

Celui qui était censé être un gardien peut ainsi devenir, sans même en avoir pleinement conscience, le gardien de la prison.

Quand les valeurs deviennent des instruments

Pour Benda, le danger n’est pas seulement politique. Il est aussi, et surtout, intellectuel et moral.

Lorsqu’un intellectuel se soumet à une idéologie, il ne modifie pas seulement ses positions : il finit par redéfinir la vérité elle-même en fonction des intérêts de son camp.

La justice, l’intégrité et la sincérité cessent alors d’être des principes autonomes et universels pour devenir des instruments au service d’une cause. La justice n’est plus la justice en soi, mais ce qui sert « notre cause ». La vérité n’est plus ce qui correspond aux faits, mais ce qui renforce « notre récit ».

La connaissance bascule ainsi dans une relativité dangereuse où tout devient affaire de loyauté. La valeur d’une affirmation ne se mesure plus à sa conformité au réel, mais à son appartenance au « bon » camp.

Ce déplacement vide la pensée de sa substance. Un esprit qui justifie à l’avance tout ce que fait son groupe n’est plus véritablement un esprit critique : il devient une machine de défense au service d’un groupe, d’un parti ou d’un cercle.

De même, le chercheur qui connaît déjà la conclusion de son enquête avant d’avoir examiné les faits et rassemblé les éléments nécessaires n’est plus un chercheur : il est devenu avocat.

Or la valeur de la pensée ne réside pas seulement dans ce qu’elle affirme. Elle réside dans sa liberté de dire ce que son propre camp préférerait ne pas entendre.

Benda, un siècle après

Près d’un siècle après sa publication, La Trahison des clercs n’a peut-être jamais paru aussi actuelle.

Les débats qui se sont développés au sein du Syndicat des journalistes autour des membres arrêtés de la plateforme « Matssada’ash » — et notamment les prises de position dénoncées par l’auteur comme un soutien aveugle, sans réserve ni examen préalable — sont présentés ici comme une illustration contemporaine de la thèse de Benda.

De même, la manière dont une assemblée générale d’un syndicat aussi ancien et important que celui des journalistes aurait été, selon l’auteur, captée par un groupe déterminé, fonctionnant comme s’il s’agissait d’une propriété héritée plutôt que d’un espace collectif de débat, nourrit son diagnostic : celui d’une époque où une partie des détenteurs de la parole publique tendrait à se transformer en relais de la polarisation.

Les positions se prennent alors moins à l’aune de la vérité qu’à celle de la loyauté.

À l’ère des réseaux sociaux, la tentation décrite par Benda est encore amplifiée. Les applaudissements sont immédiats, l’appartenance est affichée publiquement et l’isolement devient plus difficile à supporter. Celui qui dit à son public ce qu’il souhaite entendre est récompensé ; celui qui ose le contredire s’expose à la sanction collective.

Les tribus intellectuelles se multiplient ainsi, demandant à leurs porte-parole de faire bloc plutôt que de questionner, de mobiliser plutôt que d’examiner.

Une question qui reste ouverte

La leçon la plus durable de Benda tient peut-être en une idée simple : l’indépendance de la pensée n’est pas un luxe. Elle est la condition même de son existence.

Un esprit qui renonce à interroger son propre camp avant de juger ses adversaires cesse progressivement d’être un esprit critique pour devenir un écho.

La Trahison des clercs demeure ainsi moins une condamnation définitive qu’une question adressée à chaque génération. Benda ne propose pas de recette pour échapper à la tentation, pas plus qu’il ne prétend que la neutralité absolue soit possible.

Il tend plutôt un miroir à ceux qui prétendent penser, et les invite à s’y regarder avec honnêteté : est-ce la vérité que je cherche, ou suis-je en train de justifier ce à quoi j’appartiens ? Suis-je encore libre de contredire mon propre groupe, ou ai-je échangé cette liberté contre le confort de l’appartenance ?

La valeur d’un intellectuel ne se mesure pas à sa capacité à défendre sa cause. C’est précisément le rôle de l’avocat, du militant ou du responsable politique. Elle se mesure plutôt à sa capacité à critiquer son propre groupe, son parti ou son cercle lorsqu’ils se trompent, et à s’en éloigner lorsqu’ils deviennent injustes.

C’est cette fidélité-là que Benda redoutait de voir trahie.

Le défi demeure, pour chaque génération : appartenir sans devenir prisonnier, s’engager sans devenir aveugle, prendre part aux combats de son époque sans perdre la boussole des principes qui les dépassent.

Paris, 17 heures, heure du Caire