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Afrique

Perestroïka franco-africaine ?

Photo : JOEL SAGET
Photo : JOEL SAGET / AFP

Le séisme qui a frappé le Sud du Maroc a déclenché une vague de solidarité mondiale envers le pays chérifien. Cependant, celui-ci n’a autorisé que quatre pays à intervenir sur son sol, et la France a été priée de rester sur le bas-côté. Il est vrai que les relations entre les deux pays ne sont pas bonnes, depuis l’affaire d’espionnage Pegasus qui aurait conduit Paris à fermer les frontières aux élites marocaines. Rabat, qui a rappelé son ambassadeur en début d’année, serait agacé par le manque d’engagement de Macron sur le Sahara Occidental, qu’on attribue à la volonté de ne pas froisser les Algériens. On murmure également que le Roi du Maroc n’aurait guère goûté que le président Français lui parle de manière peu protocolaire lors de leur première rencontre en 2017. Visiblement, Emmanuel Macron n’a toujours pas compris la leçon : sa dernière intervention télévisuelle, adressée directement au peuple marocain, en passant par-dessus la tête du roi, a suscité une incompréhension totale de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Paradoxalement, Paris a réussi à se fâcher avec le Maroc ET l’Algérie, qui sont pourtant antagonistes. 

 

On le sait, la visite protocolaire du président algérien en France a été repoussée à de nombreuses reprises, alors que le président Français a multiplié - en vain - les appels du pied pour solder la mémoire de la guerre d’Algérie. Malheureusement, il faut être deux pour faire la paix et n’est pas de Gaulle qui peut. Alger a répondu froidement aux appels du pied mémoriel, allant jusqu’à réintroduire dans son hymne national un couplet anti-français. La question des visas consulaires empoisonne le climat. D’autres signes de tensions périphériques sont apparus, comme lorsque l’agence d’information officielle algérienne a lancé une diatribe contre France 24 après un reportage sur les incendies en Algérie. Certains observateurs marocains estiment malgré tout que la France n’a pas tout perdu, car elle continue à signer des contrats d’armement avec Alger tout en bénéficiant des prix avantageux du pétrole algérien, en contrepartie d’un gel de ses relations avec le Maroc. 

 

Ces ratés de communication ne sont pas des cas isolés. On se souvient qu’en RDC, lors de la dernière tournée macronienne, Félix Tshisekedi s’était permis de reprendre publiquement Macron sur certains de ses propos tenus en conférence et de lui demander tout de go d’arrêter le paternalisme français en Afrique. Il n’y a guère que dans un pays qu’on peut faire le constat inverse. C’est le cas du Rwanda, où après quasiment trois décennies de tensions, la France a réussi un rapprochement diplomatique qui s’est accéléré depuis la reconnaissance en mai 2021 de son rôle dans le génocide de 1994.

 

Mais le plus grave est à venir. En froid avec les deux pays pivots du Maghreb, la France a surtout vu s’écrouler en quelques mois tout son dispositif sécuritaire dans l’ancienne Françafrique alors qu’avec l’opération Barkhane (2014 - 2022), elle avait pris un rôle militaire central au Sahel. 

 

Il suffit de lire une carte pour voir que les crises s’enchaînent comme des dominos, de la Guinée (2021) au Soudan (2019 et 2021), en passant par le Mali (2020, 2021), le Tchad (2021), le Burkina Faso (2022), le Niger (2023). Tous ces putschs ne se sont pas faits au détriment de la France, puisque le Tchad reste un allié, mais pour le reste, il ne s’agit pas d’un mouvement d’humeur mais d’une « seconde décolonisation ». 

 

Les Africains francophones contestent la présence militaire française et il n’est pas anodin que les coups d’État successifs dans ces pays ont tous réclamé la même chose : le départ des troupes (environ 6000 soldats en Afrique de l’Ouest). Au Burkina Faso, dirigé depuis 2022 par une junte militaire qui refuse d’accréditer le nouvel ambassadeur de France, les 400 soldats de la Force anti-djihadiste Sabre ont dû plier bagage et l’accord de défense qui liait Paris et Ouagadougou depuis 1961 a été dénoncé. La France a suspendu en représailles son aide budgétaire. Au Mali, il n’y a plus de délivrance dans les deux sens de visas, les vols d’Air France ont été suspendus et les militaires de Barkhane ont quitté le pays en août 2022. Au Niger, une partie des 1 500 soldats français devraient quitter le territoire, alors que Niamey accuse Paris de préparer une agression militaire. 

 

Il faudrait rajouter à cette liste le cas du Gabon, pays charnière, même si ce putsch ne s’est pas fait contre la France. Reste qu’Emmanuel Macron n’avait pas eu le nez creux lors de sa dernière tournée sur le continent pour annoncer une énième fin de la Françafrique, de débuter par le Gabon, en venant assister à un sommet sur les forêts tropicales. Comment ne pas penser que cette ouverture du programme en Afrique ne venait pas donner un coup de pouce au président en exercice ? 

 

La question désormais est : est-ce que le jeu de dominos va continuer ? Comment interpréter ce qui se passe ? 

 

Les pays non-démocratiques paraissent les plus vulnérables, comme le Tchad, dernière forteresse du dispositif français où la dynastie Deby règne depuis 32 ans ; le Cameroun, voisin du Gabon, voire la Côte d’Ivoire. Ils ont cependant réagi différemment à la menace. Le tchadien Mahamat Idriss Déby, tout en collant politiquement à la France, refuse d’intervenir au Niger puisqu’il a lui-même accédé aux plus hautes fonctions par un coup d’État militaire. A l’inverse, Alassane Ouattara, qui depuis Abidjan a modifié la Constitution afin d'être réélu pour un troisième mandat et radié son principal opposant, Laurent Gbagbo, des listes électorales, milite au contraire pour intervenir au Niger. Paul Biya, le président camerounais, au pouvoir depuis 1982, a immédiatement réagi aux putsch estivaux en remaniant l’armée. 

 

Même dans un pays (timidement) démocratique comme le Sénégal, le risque existe. Au Sénégal, des rumeurs - non confirmées - parlent de policiers fuyant le pays du fait de tensions avec l’armée. Les élections présidentielles sénégalaises, qui doivent avoir lieu en février 2024, approchent et elles sont de nature à fracturer le pays, car le président Macky Sall, en poste depuis 2012, entend se représenter alors qu’un troisième mandat lui est interdit. C’est un allié de Paris, qui demeure le premier partenaire commercial du pays, mais ses méthodes musclées - et notamment ses tentatives pour museler son principal opposant, Ousmane Sonko, panafricain et souverainiste - lient l’influence de la France à son sort, sur fond de critiques largement connues : visas bloqués, permanence du Franc CFA, présence militaire. En 2021, quatre entreprises tricolores avaient particulièrement fait les frais des troubles qui ont agité le pays après l’arrestation d’Ousmane Sonko : Eiffage, Total, Orange et Auchan. La volonté de Sall d’intervenir au Niger avec la Cedeao contre les putschistes a provoqué des levées de boucliers dans le pays … d’autant que Sall en a profité pour dissoudre le parti de Sonko. Autant dire qu’avant février, il faudrait un miracle pour qu’un affrontement n’éclate entre les deux camps. 

 

En réalité, on n’avait plus vu un tel délitement de bloc depuis au moins 40 ans. Pour comprendre ce qui se passe actuellement en Afrique de l’Ouest francophone, il est possible de la comparer, toutes proportions gardées, à la décomposition du glacis soviétique dans les années 1990. 

 

(1) La domination de Moscou était fondée sur des accords militaires (le Pacte de Varsovie) voire des troupes au sol ; sur une intégration économique ; sur la force d’une idée (le communisme) ; et sur la longévité de dirigeants non-démocratiques ou en apparence démocrates affiliés sur la puissance dominante. Sur ce dernier point, lorsque l’URSS s’est effondrée, la longévité d’un Kadar (32 ans, Hongrie), Ceausescu (24 ans) ou Jivkov (18 ans, Bulgarie) n’avait rien à envier aux autres Bongo, Biya ou Deby. Si l’URSS s’est effondrée, c’est parce que la puissance dominante a elle-même contesté la pertinence de son propre système.  La Perestroïka voulue par Gorbatchev et la glasnost ont induit un changement de relation avec les démocratures d’Europe de l’Est et fragilisé l’édifice construit pas Staline, notamment à partir du moment où Moscou a renoncé à employer la force comme elle avait pu le faire en 1968, pour imposer ses vues. Surtout, la Russie était dans un contexte économique vacillant, sur fond de stagnation idéologique et sociale, et souhaitait aussi développer de nouveaux liens avec l’Occident. 

 

La remise en cause de la Françafrique, la fin des interventions automatiques de la France pour soutenir les régimes en place, l’affaiblissement de la France et la volonté de nouer de nouvelles relations avec la Chine ont complexifié notre approche coût - bénéfice de la présence française dans nos ex-colonies. Le durcissement de notre politique migratoire, la moindre attractivité de notre modèle linguistique et culturel, ont également affaibli le soft power français. 

 

(2) Même si les analystes ne s’entendent pas tout sur ce point, il apparait que le fameux « sentiment anti-français » n’est pas un élan spontané de l’ensemble du peuple africain mais bel et bien un mouvement politique transnational qui s’est construit autour des élites africaines. Il est basé sur des critiques objectives : à quoi sert la France ? Il en fut de même en 1990 lorsque les peuples se demandèrent la plus-value de Moscou et que l’idéologie communiste fut discréditée. Malgré la répression des années 1970, une « société dissidente » existait à Prague, Brno et Bratislava. Elle ne comptait que quelques milliers d’activistes, mais agissait et parlait en écho d’une longue tradition de luttes démocratiques sous le communisme (Solidarnosc, Vaclav Havel…). 

 

(3) Enfin dans les deux cas, l’effet domino joue à plein. La raison en est simple : Ce qui est arrivé au Gabon, pays charnière entre une partie de l’Afrique francophone, une partie de l’Afrique anglophone, et l’Afrique équatoriale, n’est pas en soi une surprise - le règne des Bongo ne pouvait être éternel - mais il ne peut être compris que comme une imitation de ce qui s’est fait dans les pays du Sahel : les militaires ont compris que les coups d’État pouvaient rester impunis. Voilà pourquoi la question de l’intervention au Niger via la Cedeao est une question critique pour l’avenir. 

 

La différence - elle est de taille - est que ces révolutions géopolitiques présupposent non seulement l’affaiblissement/remise en cause de la puissance tutélaire, mais aussi la « possibilité d’une île », c’est à dire d’une puissance alternative, porteuse d’un modèle alternatif. Pour le bloc de l’Est, les forces extérieures étaient l’Union Européenne et les Etats-Unis. L’idéologie alternative qui a balayé le communisme a donc été le libéralisme allié au capitalisme. Pour le bloc africain, ce sont la Russie et la Chine, des pays qui allient capitalisme et autoritarisme. Il n’est donc pas si étonnant que cette mutation se fasse dans le sens de régimes autocratiques. Lorsque les peuples se réveilleront, ils se rendront peut-être compte que toutes les indépendances ne se muent pas en libérations.