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Monde

Hamas – Russie : la realpolitik du Kremlin à l’épreuve

Le Dialogue

Cette photographie distribuée par l'agence publique russe Sputnik montre le président russe Vladimir Poutine présidant une réunion sur l'action militaire du pays en Ukraine et le conflit Israël-Gaza à la résidence d'État de Novo-Ogaryovo, à l'extérieur de Moscou, le 16 octobre 2023. Photo : Gavriil GRIGOROV / PISCINE / AFP.

 

Forte de ses liens avec tous les acteurs régionaux, la diplomatie russe jouit d’une position avantageuse au Moyen-Orient. Indépendamment des conflits et des tensions régulières, Moscou a des relations avec tous les acteurs, y compris les non-étatiques comme le Hamas et le Hezbollah.  

 

Selon le vieil adage, la diplomatie c’est l’art de parler avec tout le monde. L’ancien chef de la diplomatie française, Dominique de Villepin a d’ailleurs récemment donné une leçon de realpolitik. 

 « Les Occidentaux doivent ouvrir les yeux sur l’ampleur du drame – historique – qui se joue devant nous pour trouver les bonnes réponses », a estimé le 27 octobre l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, Dominique de Villepin. Au micro de RMC, celui qui refusa de participer à la guerre en Irak, a mis en garde contre plusieurs « pièges » dans lesquels les Occidentaux sont en train de tomber, selon lui, dans la foulée de l’offensive meurtrière du Hamas. Au risque d’« engrenage » militaire et d’extension du conflit dans la région, s’ajoute à ses yeux celui de «l’occidentalisme» ainsi que du «moralisme».  

« Nous avons en quelque sorte la preuve, à travers de ce qui se passe en Ukraine et de ce qui se passe au Proche-Orient, de ce deux poids deux mesure qui est dénoncé partout dans le monde», a estimé l'ancien diplomate. Une perception occidentale qui choque les autres nations : « le reproche est toujours le même » relate-t-il, évoquant ses déplacements à travers le monde. « Vous dénoncez ce qui s’est passé en Ukraine et vous êtes bien timide face au drame qui se joue à Gaza », lui dit-on. Et Villepin de rapporter aussi les griefs à l'encontre de l'État hébreu : « voilà 70 ans que les résolutions des Nations Unies sont votées en vain et qu’Israël ne les respecte pas». 

 

« Il est essentiel de ne se couper de personne sur la scène internationale » 
Une telle erreur de perception pourrait coûter cher aux chancelleries occidentales, estime l’ancien ministre. La question palestinienne « pour les peuples arabes, reste la mère des batailles », a-t-il souligné, appelant à ne pas « assassiner l’avenir ». « Le Hamas nous a tendu le piège de l’horreur maximale », déclare-t-il avant d'ajouter que «la condamnation morale de ce qu’a fait le Hamas ne doit pas nous empêcher d’avancer politiquement et diplomatiquement de façon éclairée ». 
 
« La loi du Talion est un engrenage sans issue », assure encore Villepin, rejetant une solution militaire : «il y a des choses qu’aucune armée au monde ne sait faire, c’est gagner dans un combat asymétrique contre des terroristes ». « La guerre contre le terrorisme n’a jamais été gagnée nulle part », insiste-t-il, soulignant là encore les « engrenages dramatiques » qui découlent des combats.  

« Regardez les réactions en Indonésie, en Afrique, au Nigéria, tout cela forme un tout », explique-t-il ensuite : « c’est le nouveau monde dans lequel nous sommes, sachant qu’aujourd'hui nous ne sommes plus en position de force, nous ne sommes pas capables de gérer seuls en gendarmes du monde tout cela ».  

Et de conclure : « c’est là qu’il est essentiel de ne se couper de personne sur la scène internationale », évoquant le concours de Pékin, qui s'est illustré diplomatiquement au printemps dernier en permettant la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran, jusqu’alors considérés comme irréconciliables. « Tout le monde », insiste-t-il lorsque la journaliste le relance, lui demandant si son désir d'ouverture inclut les Russes. « Si les Russes peuvent apporter une contribution en faisant en sorte de calmer un certain nombre des factions de cette région, et bien cela ira dans le bon sens », précise-t-il alors. 
 

Et c’est ce que fait Moscou. Le Kremlin a confirmé la visite d’une délégation du mouvement gazaoui le 26 octobre dernier. En recevant des responsables du Hamas dont Moussa Abou Marzouk, la Russie se positionne de facto comme un intermédiaire de poids pour la libération des otages étrangers et pour appuyer un cessez-le-feu à Gaza. La presse ukrainienne et américaine soupçonne Moscou d’avoir fourni armes et argent au mouvement gazaoui en vue de la préparation de son offensive du 7 octobre. 

« Des contacts ont eu lieu avec lui dans le prolongement de la ligne russe visant à la libération immédiate des otages étrangers situés dans la bande de Gaza», a précisé la diplomatie russe. Avant d’ajouter : « Les questions liées à l'évacuation des citoyens russes et étrangers du territoire de l'enclave palestinienne ont également été discutées ». 

 

Moscou, acteur incontournable pour la libération des otages ?  
Malgré les vives condamnations de la partie israélienne suite à cette rencontre, la diplomatie russe assure rester fidèle à sa ligne visant à mettre fin aux violences et à libérer les otages retenus à Gaza. « Nous considérons comme inacceptables les tentatives de nous accuser de soutenir le terrorisme, faussant et détournant ainsi nos positions de principe et mettant en doute le travail déterminé de notre pays pour résoudre les problèmes humanitaires de premier ordre », pouvait-on lire dans un communiqué publié ce 27 octobre sur le site de l'ambassade de Russie en Israël. 
 
A ce propos, suite à la visite du Hamas à Moscou, l’organisation islamiste gazaouie a assuré qu’elle tentait de déterminer la localisation à Gaza de huit otages ayant la double nationalité russe et israélienne afin de les libérer. 
 
Dans la lignée de sa politique moyen-orientale, la Russie agit avec pragmatisme et ne veut pas se mettre à dos l’un des acteurs. Moscou entretient d’importants liens économiques, culturelles et diplomatiques avec l’État hébreu mais cela ne l’empêche pas de maintenir un contact direct avec le Hamas. S’aliéner le mouvement islamiste, c’est se mettre à dos une grande partie de l’opinion arabo-musulmane. Le choix minutieux des mots de la diplomatie russe n’est pas anodin, elle condamne l’action du Hamas tout en enjoignant Tsahal de stopper les bombardements sur les zones civiles de l’enclave gazaoui. La Russie a d’ailleurs été le premier pays avec les Émirats arabes unis à demander dans le cadre du Conseil de sécurité de l’Onu un cessez-le-feu immédiat entre les belligérants.  

 

La Russie est le seul pays à parler avec tous les acteurs au Moyen-Orient, même non-étatiques. Depuis la guerre en Ukraine, elle est de plus en plus proche de la République islamique iranienne, a des contacts avec des cadres du Hezbollah libanais, entretient d’excellentes relations avec le prince héritier de l’Arabie saoudite MBS et avec l’Émirati MBZ, sanctuarise sa présence en Syrie et entend développer davantage les échanges commerciaux avec tous les pays du Golfe. Sa compréhension des enjeux et des défis régionaux, sa stature à l’internationale font que la Russie peut à la fois tenter de ménager les ardeurs de Téhéran et de Tel-Aviv. 

 

Sur la question palestinienne, la Russie prend ainsi le contrepied de la politique américaine. Poutine a d’ailleurs pointé du doigt la responsabilité de Washington dans le conflit en cours. Le Moyen-Orient (Blizhny Vostok) est un étranger proche pour la pensée russe. Outre le rôle historique de l’Égypte dans la médiation des conflits opposants le Hamas à Israël et celui du Qatar pour la libération des otages, Moscou est plus que jamais devenu un acteur incontournable pour la résolution des contentieux entre Israéliens et Palestiniens.