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COP 28

Illusionnisme et « transitionnisme »

Le Dialogue

A l’heure où j’écris ces lignes, la COP 28 est en train de se conclure et le texte final de la convention vient d’être adopté. Comme je l’avais défendue ici même, Al Jaber n’a pas esquivé la douloureuse question de la sortie du fossile et a pesé de tout son poids pour que soit surmonté le bras de fer entre pays de l’OPEP et les 100 pays favorables à une élimination du recours aux énergies fossiles. 

 

La présidence émiratie présente comme un grand succès le fait que pour la première fois, un texte adopté à la COP appelle à « transitionner hors des énergies fossiles dans les systèmes énergétiques, d'une manière juste, ordonnée et équitable, en accélérant l'action dans cette décennie cruciale, afin d'atteindre la neutralité carbone en 2050 conformément aux préconisations scientifiques ».

 

Transitionner. En français, ce mot est un barbarisme mais il a été emprunté aux québécois pour contourner l’opposition des pays de l’OPEP, et notamment l’Arabie Saoudite, à une quelconque référence à une « sortie des énergies fossiles ». 

 

Cet accord est-il un accord sur le fond ou un jeu de mots sémantique ? L’avenir le dira, puisque les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Je ne voudrais pas doucher l’enthousiasme général, mais quinze jours de négociations, avec un bilan carbone forcément négatif, pour en arriver à écrire un truisme, c’est un peu mince. 

 

En effet, par essence, depuis que le monde est monde, il « transitionne », c’est à dire passe d’un état à un autre. Il a transitionné du cheval à l’automobile, du bois à l’électricité ou au pétrole, du gaz de houille au gaz vert, etc… Rien de nouveau donc sur le verbe. 

 

On pourra m’objecter que la nouveauté est qu’il transitionne « hors ». La préposition dit vers quoi on transitionne, et de quoi on s’éloigne, pour reprendre les mots de Guterres. On nous explique que c’est un synonyme de « sortir ». Pas tout à fait. Une sortie est un acte rapide. Une transition prend du temps. Ainsi, si la dernière traction hippomobile a disparu de Paris en 1913, le monde n’a pas encore fini de transitionner et il reste, notamment en Afrique, des modes de transports tractés. 

 

Je rappelle qu’à Glasgow (2021), les pays avaient finalement accepté une disposition prévoyant une réduction progressive de l’électricité produite à partir du charbon (et une suppression progressive des subventions « inefficaces » aux combustibles fossiles). 

 

Un autre mot a joué à cache-cache pendant les négociations. Il s’agit du mot anglais « unabated », comme dans « unabated fossil fuel ». Voilà qui est plus compliqué car il est intraduisible en français. Normalement, abated veut dire « réduit », et donc unabated signifie « toujours aussi intense », mais ici on le traduit plutôt comme « énergies fossiles sans atténuation », c’est à dire des énergies fossiles produites et consommées « sans mesure permettant de réduire les émissions de manière substantielle ». On parle ici de 0,1% des émissions mondiales de CO2 qui sont captées (les chiffres manquent pour le méthane). 

 

Cela n’a pas empêché d’en débattre pour savoir comment différencier d’un côté les énergies fossiles sans mesure de réduction des émissions de carbone (le mauvais cholestérol) des énergies fossiles dont les émissions peuvent être atténuées (capture, stockage) grâce à des « Carbon Capture and Storage » (CCS), c’est à dire « le bon cholestérol ». Finalement, l’accord s’est porté uniquement sur les énergies alimentées au charbon sans mesure d’atténuation de carbone. 

 

Je rappelle qu’à Bonn, la COP 23 avait déjà débattu de l’atténuation. Un pavé de 179 pages résumant les opinions des Parties avait été publié, indiquant que des différences significatives subsistaient entre les Parties sur les trois principaux éléments examinés : caractéristiques, précisions sur les données à fournir et comptabilisation (en particulier sur la question de la portée et de la différenciation, ainsi que celle de la flexibilité).

 

Je rappelle enfin que ces enjeux remontent même à la COP 21 et à l’accord de Paris (2015). Or, depuis l’adoption de l’Accord de Paris, en 2015, les climatologues observent une augmentation sans précédent des températures et une multiplication des événements météorologiques extrêmes — typhons, canicules, pluies torrentielles... Depuis 2015, les cinq dernières années sont parmi les plus chaudes jamais enregistrées. 

 

La vitesse diplomatique, virgule après virgule, synonyme après synonyme, périphrase après périphrase, semble bien dérisoire par rapport au danger que l’on cherche à conjurer.

 

Comme le disait le secrétaire général il y a deux ans, « les textes approuvés sont des compromis. Ils reflètent les intérêts, les situations, les contradictions et le degré de volonté politique dans le monde d’aujourd’hui. Ils marquent des étapes importantes, mais malheureusement, la volonté politique collective n’a pas été suffisante pour surmonter certaines contradictions profondes ». Chaque COP est différente, et pourtant chaque COP se ressemble…