Le Dialogue

17 heures, heure du Caire 14

Le Dialogue

Ils sont passés par là


L’âme a ses chemins et ses dévoilements,
et moi, j’ai mes élans et ma nostalgie…
La nuit est un vaste refuge pour les exilés du jour,
lorsqu’ils se blottissent dans les mélodies des bien-aimés,
récitent les oraisons des démunis, puis s’éteignent.
À l’orée de l’aube, j’ai une confidence pour l’horizon
et pour les amants :
miroirs de l’âme,
étoiles guidant les passants
entre mon cœur et l’innocence…
Vagues pour ceux qui désirent naviguer
vers les mondes du flux et du reflux…
Icônes d’une passion violette,
de l’ardeur des champs
et du goût de l’ambre sauvage…
Une langue qui cherche sa blessure
et la mienne entre les saisons,
les cantiques des églises dans le calme de la nuit,
l’appel du muezzin à l’aube,
les âmes des oiseaux migrateurs
vers des jours lointains… et des soleils.
Je les ai connus aux années de l’enfance et de la jeunesse,
j’ai partagé leurs rêves quand j’étais petit.
Pourquoi donc, lorsque je reviens,
leur innocence me mord-t-elle par cette question :
Qui es-tu ?
Je suis moi.
Rien en moi n’a changé.
C’est vous seuls qui avez traversé vers l’autre rive
et m’avez laissé derrière.
Ahmed Abdel Aziz
Les bien-aimés s’en vont,
et toi tu continues à fouiller parmi les photos
à la recherche de deux fleurs
et d’un visage qui partage avec toi
la joie à venir.
Tu me fixes,
lis chaque détail,
tous les rendez-vous qui nous liaient.
Je te salue,
j’entre dans le rêve…
mais un visage de la vie s’éloigne,
enveloppe les yeux tristes
d’un fil de joie,
d’un fil de tristesse,
d’un fil de sang…
…………….. Ahmed !
Et le poème demeure.
Oncle Ahmed Abdel Aziz était ouvrier dans les usines de filature et de tissage de Minya.
Communiste, il appartenait à une autre génération, celle de 1959.
Il passa plus de cinq années dans les prisons de Nasser.
Bon cœur, il ne possédait de la vie qu’un rire innocent,
une moustache singulière,
un corps frêle
et une bien-aimée.
À sa sortie de prison, une épouse l’attendait, privée de maternité.
La vie leur offrit un kiosque de bois
où Ahmed exerçait son métier de tisserand de tapis,
où ils partageaient le pain, le riz
et la vie.
En 1977, Ahmed Abdel Aziz marcha en tête des manifestations du pain et de la liberté.
Il fit face à certains fauteurs de chaos
qui tentaient d’incendier et de piller les institutions.
Pourtant, il n’échappa pas à la répression :
accusé de diriger les manifestations et de détruire des biens publics,
il fut condamné à trois ans de prison.
Il en sortit pour poursuivre le chemin,
avec la même bonté, la même fidélité à ses idées,
aux pauvres et aux ouvriers.
Son regard restait fixé sur le kiosque et la femme,
auxquels s’ajouta plus tard son adhésion au parti Al-Tajammu‘.
Nous nous sommes rencontrés.
J’avais alors seize ans,
je ne possédais rien d’autre que le rêve
et un père issu de la grande gauche,
amoureux de Nasser et farouche envers ses critiques.
Je passais les nuits entre ces deux hommes,
où la vivacité des débats,
autour d’une théière dans les nuits glaciales du Sud,
façonnait dans mon imaginaire un autre monde.
Lorsque la justice accorda à Ahmed Abdel Aziz
une indemnisation de trois mille livres
pour ses années de détention,
il se réjouit immensément.
Cette somme suffisait à lui offrir, à lui et à sa bien-aimée,
une petite maison chaleureuse.
Mais il se hâta d’acheter du mobilier complet
pour le siège du parti à Minya,
au grand étonnement de tous.
Soudain, il mourut.
Son cœur n’endura pas la circulation de l’anesthésique,
et il laissa dans le cœur
ce qu’il laissa…
Savait-il qu’il ouvrait une porte de tristesse
que le temps refermerait ?
Parlait-il de la blessure et de la douleur humaine,
puis se réveillait-il peu à peu du rêve
sans que je puisse le discerner ?
Ou savait-il que le chemin est long,
et que le goût de la violette est amer
comme l’air vicié,
et choisit-il seul
le voyage du départ,
pour que tous nos rendez-vous
apprennent les limites de l’amour ?
Nasr Al-Duwaï
Je ne sais pourquoi il m’a fallu si longtemps
pour rassembler les fragments de mon âme,
saisir le bout du fil
et raconter son histoire…
Ce jeune homme à la peau brune,
au large sourire,
au cœur pur et à la conscience vive.
Médecin humain,
amant des pauvres :
Nasr Al-Duwaï.
J’étais en terminale lorsque je l’ai connu.
Nous révisions ensemble
sur le balcon de la mosquée du saint Ahmed Al-Fouli,
surplombant la corniche du Nil à Minya,
la fiancée de la Haute-Égypte.
Nous priions, révisions,
puis rentrions dans nos maisons voisines
au quartier Ard Al-Mawlid et à la place Al-Hilmiyya,
là où vivent les pauvres et la classe moyenne.
Nous étions des leurs
et le sommes restés,
malgré les routes et les distances.
J’étais en mathématiques, lui en sciences.
Il partit à la faculté de médecine d’Assiout,
moi à celle de commerce,
après un passage par les sciences.
Notre amitié, pourtant, ne faiblit jamais.
Dans les dernières années,
sa voix me parvenait en reproche affectueux :
« Pourquoi ne m’as-tu pas envoyé mon exemplaire de ton nouveau livre ? »
À l’hôpital général de Dairout,
on le reconnaissait avant même d’atteindre le bureau des médecins.
Les infirmières demandaient :
« Vous cherchez le docteur Nasr ? »
et désignaient les salles
où il consolait, réparait, souriait aux pauvres et aux affligés.
Il ne cachait pas son hostilité aux groupes extrémistes religieux
dans une région qu’ils dominaient presque par le fer et le feu.
Lorsque la maladie l’atteignit,
il lutta jusqu’au bout.
Il partit en silence,
sans même pouvoir économiser quelques milliers de livres
pour acheter le traitement qui aurait pu le sauver.
Le médecin mourut en cherchant le médicament,
lui qui,
lorsqu’un pauvre venait à lui,
brûlait de compassion
et lui mettait son cœur dans un morceau de pain.
Il est parti sans savoir
qu’il était le plus proche de mon cœur.
Pars en paix, mon ami.
Salue pour nous les pauvres là-bas,
et attends-moi.
Paris, 17 heures, heure du Caire.