17 heures, heure du Caire 19
Pourquoi les islamistes sont-ils les plus adaptés aux projets coloniaux ?!
Dans les deux articles précédents, nous avons évoqué le cheval de Troie et le rôle de certaines forces politiques se réclamant de la pensée libérale, nassérienne, voire socialiste, comme instruments servant à faciliter l’action des islamistes — en particulier celle de l’Organisation internationale des Frères musulmans — dans le cadre d’un plan de division de la région. Cela se fait parfois en toute conscience, mais le plus souvent, bien sûr, par une naïveté presque enviable et une haine aveugle envers des régimes qu’ils combattent, les conduisant à l’inverse de leurs idées et de leurs principes, et, dans la grande majorité des cas, à contribuer à la ruine de leurs pays et à la destruction des ressources de leurs peuples qu’ils prétendent représenter.
Dans cet article, nous répondrons à la question la plus importante : pourquoi les puissances occidentales qui planifient la fragmentation de la région ont-elles choisi les islamistes en général, et les Frères musulmans en particulier, comme principal instrument ?!
Il y a plus d’un tiers de siècle environ, au plus fort de la guerre afghano-soviétique, un rapport de renseignement américain a fuité, affirmant que les États-Unis considéraient les courants islamistes comme une alternative potentielle aux gouvernements de la région arabe. Plus d’une décennie après ce rapport, et plus précisément au début de 2011, l’Amérique a commencé à mettre en œuvre le concept de « chaos créateur », afin de permettre aux islamistes d’accéder au pouvoir, en exploitant bien entendu les crises intellectuelles, politiques et culturelles que traverse la société arabe. La question essentielle est donc la suivante : comment l’Occident est-il parvenu à faire passer cette idée coloniale en exploitant une stagnation politique et des conditions économiques auxquelles il a lui-même largement contribué ?
En réalité, la situation politique du monde arabe, comparée à celle de l’Occident, constitue un facteur majeur incitant les peuples à l’aventure, sous quelque théorie que ce soit susceptible de produire un changement dans ces pays. Et comme la conscience intellectuelle et culturelle traverse une véritable crise dans notre monde arabe, il est devenu facile de faire croire aux peuples arabes qu’un modèle démocratique similaire à celui de l’Occident pourrait voir le jour simplement par le biais du chaos et du changement des élites politiques.
C’est ce qui a conduit l’Organisation des Frères musulmans, à l’époque, à occuper la première place parmi les choix retenus par l’Occident pour mettre en œuvre la théorie du « Nouveau Moyen-Orient ». Les raisons en sont nombreuses, parmi lesquelles le fait que la soif de pouvoir des Frères musulmans a créé chez eux une disposition quasi instinctive à accepter toutes les concessions politiques. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit : par exemple, près de dix ans avant leur arrivée au pouvoir, le guide suprême de la confrérie à l’époque, Mahdi Akef, avait déclaré dans une interview célèbre à l’Associated Press que le mouvement respecterait l’accord de paix avec Israël s’il accédait au pouvoir — un geste de séduction évident à l’égard des États-Unis et d’Israël.
Pourquoi les Frères musulmans ?
La confrérie des Frères musulmans a été et demeure le choix le plus approprié pour réaliser le « chaos créateur » aux yeux de l’Occident. Sur le plan organisationnel, elle adopte la forme d’un réseau international, ce qui en fait un outil adéquat pour l’exécution de ce projet, compte tenu de ses liens antérieurs avec les Britanniques et d’autres acteurs dans de nombreuses expériences passées, ainsi que de sa disposition à consentir à toutes les concessions requises dans ce cadre.
Les Frères musulmans sont une organisation qui repose sur une large marge de manœuvre, de flexibilité et de capacité de transformation. Dans sa structure, elle ressemble aux sociétés maçonniques secrètes. Elle a manifesté, dès 1928, une coopération et des relations avec les services de renseignement britanniques et américains. Selon Stephen Dorril, auteur de MI6: Inside the Covert World of Her Majesty’s Secret Intelligence Service, les services de renseignement britanniques ont réussi à établir des contacts étroits avec les Frères musulmans dès les années 1920 et 1930.
Après la Seconde Guerre mondiale, la CIA américaine a pris le relais, sans que cela n’implique en aucune manière une réduction des relations avec les Britanniques ; bien au contraire, les liens des Frères avec la CIA et le MI6 se sont renforcés lorsque Gamal Abdel Nasser est arrivé au pouvoir en 1954.
Les États-Unis ont utilisé les islamistes et les Frères musulmans pour atteindre leurs objectifs dans la lutte contre l’Union soviétique en Afghanistan dans les années 1980. Ils ont ensuite combattu la Russie contemporaine en Tchétchénie et au Daghestan. En 2011, les Frères musulmans ont joué un rôle actif dans la confiscation de la révolution en Égypte, dans la chute de Mouammar Kadhafi en Libye, puis dans l’aggravation de la crise syrienne.
Tout cela repose cependant sur une base précise. Après 1991, les Frères musulmans sont passés à l’arrière-plan. J’estime qu’un changement important est intervenu à ce moment-là, résolvant nombre des problématiques soulevées par la question de la participation politique des islamistes dits modérés et par la possibilité de leur accession au pouvoir à l’issue d’élections libres et transparentes dans le monde arabe. Ce changement a été imposé par le succès d’expériences islamistes considérées comme modérées et acceptables par l’Occident, en tête desquelles l’expérience turque, et dans une moindre mesure l’expérience marocaine.
Mais à partir de 2004, les néoconservateurs de l’administration de George W. Bush ont ravivé leur enthousiasme pour la redéfinition de la carte du « Grand Moyen-Orient » et ont sérieusement envisagé de recourir de nouveau aux Frères musulmans. Ainsi, le changement de président américain à la Maison-Blanche (de Bush à Obama) a conservé un objectif unique : la construction du « Grand Moyen-Orient ». Cela n’a rien de surprenant si l’on considère que les membres de l’équipe de politique étrangère de Bush fils, responsables de la politique de rapprochement avec les Frères, étaient à peu près les mêmes sous l’administration Obama.
C’est pourquoi l’administration de Barack Obama a décidé de poursuivre le même plan que celui suivi par George W. Bush.
Que s’est-il donc passé ensuite ? Quelles sont les circonstances et les transformations internationales qui ont permis cela ? Et quels sont les facteurs qui ont conduit au classement des Frères musulmans en Égypte, en Jordanie et au Liban parmi les organisations terroristes ? C’est ce que nous aborderons dans les prochains articles.
… À suivre.
Paris - 17 heures, heure du Caire.