Les États-Uni et les Frères musulmans (2)
L’Iran, le cœur du différend !
Avant d’aller plus loin dans notre étude de l’histoire et des trajectoires de la relation entre « les États-Unis et les Frères musulmans », il convient d’abord de répondre à deux questions essentielles, qui ont été au centre des échanges et interrogations de nombreux amis et lecteurs depuis hier.
La première concerne la position stratégique des États-Unis à l’égard de l’Organisation internationale des Frères musulmans : Washington ira-t-elle jusqu’à interdire et classer comme terroristes les autres branches du mouvement, ou se contentera-t-elle de celles d’Égypte, de Jordanie et du Liban ?
La seconde question, étroitement liée à la première, porte sur les raisons principales qui ont poussé les États-Unis — et le président Donald Trump en particulier — à désigner précisément ces trois branches comme organisations terroristes, et ce à ce moment précis (à la veille d’une éventuelle frappe américaine contre l’Iran).
Commençons directement par répondre à la première question. En un mot : la décision prise par Trump mardi dernier, le 13 janvier, ne constitue qu’un élément d’un plan de « dressage » de l’organisation, laquelle possède des branches dans plus de 84 pays — y compris aux États-Unis — et dont Washington aura besoin, dans son ensemble, pour ses futurs mouvements sur l’échiquier international, en tant que pions manipulables et mobilisables. Viendra ensuite la phase de redéploiement, en adéquation avec la nouvelle étape et la stratégie de Trump, notamment au Moyen-Orient.
Quant à la réponse à la seconde question — pourquoi précisément ces trois branches ? — elle est étroitement liée à ce que nous avons exposé précédemment. Quiconque suit les événements de la guerre de douze jours ayant opposé les États-Unis et Israël d’un côté, à l’Iran de l’autre, ainsi que les déclarations de Trump et de Netanyahou sur le redessin des cartes du Moyen-Orient et la volonté de couper les tentacules iraniennes dans la région, ne peut manquer de relever les positions de l’Organisation internationale des Frères musulmans, en particulier celles de ces trois branches totalement alliées à l’Iran, alors même qu’elles entretiennent des relations anciennes, étroites et profondes avec les États-Unis.
Il était donc inévitable de marquer un arrêt sur ces branches, d’autant plus qu’elles se situent dans ce que l’on appelle les « États du front » — c’est-à-dire les pays partageant des frontières directes avec Israël. Trois d’entre elles soutiennent l’Iran et sont considérées par certains comme faisant partie de ses bras régionaux, à l’exception de la Syrie, où l’organisation a publié un communiqué le 19 juin, à la suite de la lettre adressée le 16 juin par Salah Abdel-Haq, dirigeant des Frères musulmans d’Égypte (front de Londres), au guide suprême iranien Ali Khamenei, dans laquelle il annonçait le soutien de l’organisation à l’Iran et la mise de toutes ses capacités à la disposition de Téhéran dans cette confrontation avec Israël.
Le communiqué des Frères musulmans de Syrie a violemment attaqué la lettre de Salah Abdel-Haq, la qualifiant de message de soutien aux « assassins qui se sont abreuvés du sang des Syriens pendant une décennie », en référence au soutien iranien à Bachar al-Assad et à son régime dans la guerre contre l’opposition.
La même situation s’est reproduite avec les branches de l’organisation en Jordanie et au Liban, lorsqu’elles ont soutenu l’Iran contre Israël et mis toutes leurs capacités et leurs hommes à sa disposition dans la région. Cela a conduit le gouvernement du roi Abdallah en Jordanie à interdire l’organisation et à la classer comme terroriste dans le Royaume le 23 avril 2025, soit plus de huit mois avant la décision de Trump.
Il est important de rappeler ici que le courant dirigé par Mahmoud Hussein (front de Turquie) savait parfaitement que la branche égyptienne paierait un lourd tribut pour avoir annoncé publiquement son alliance et son soutien à l’Iran. C’est pourquoi, le jour même où Salah Abdel-Haq, chef du front de Londres, publiait son communiqué, Mahmoud Hussein est apparu pour affirmer qu’aucune déclaration de soutien à l’Iran n’avait été émise par son camp, qu’ils s’opposaient à ce communiqué, et qu’ils appelaient la presse et les médias à faire preuve de rigueur en attribuant les déclarations à leurs véritables auteurs, sans généralisation.
Avant de poursuivre notre analyse de l’histoire et des perspectives de la relation entre l’Amérique et les Frères musulmans, et de la manière dont Washington les a constamment instrumentalisés à son profit, arrêtons-nous un instant sur l’histoire de la relation entre l’Iran et les Frères musulmans, tant l’entrelacement de ces deux relations apparaît clairement sur la scène des événements actuels et potentiels.
L’Iran et les Frères musulmans
La relation entre l’Organisation internationale des Frères musulmans — en particulier les Frères musulmans d’Égypte — et l’Iran est ancienne et remonte à la fondation du mouvement par Hassan al-Banna. Elle débute en 1938, lorsque Rouhollah Mostafa Mousavi (l’imam Khomeiny, futur chef de la révolution iranienne de 1979) visita le siège général des Frères musulmans et tint une rencontre privée avec le guide suprême de l’époque, Hassan al-Banna. Cette rencontre constitua le socle des relations entre le mouvement et les ayatollahs, notamment après la révolution khomeiniste et la prise du pouvoir en Iran.
Lorsque l’université d’Al-Azhar adopta, dans les années 1940, une politique de rapprochement entre les écoles juridiques islamiques, le religieux iranien Mohammad Taqi al-Qomi se rendit en Égypte et rencontra Hassan al-Banna. De même, Navvab Safavi, fondateur du mouvement chiite révolutionnaire Fedayin-e Islam, opposé au régime du Shah, visita l’Égypte à l’invitation des Frères musulmans.
Les Frères musulmans ne se sont pas contentés de saluer l’avènement de la République islamique d’Iran après la révolution de 1979 ; une délégation dirigée par Youssef Nada s’est rendue à Téhéran à bord d’un avion privé — le troisième à atterrir dans la capitale iranienne — pour féliciter l’imam Khomeiny et mettre les capacités de la confrérie à sa disposition.
L’Iran rendit la pareille lorsque les Frères musulmans accédèrent au pouvoir en Égypte : Ali Khamenei prononça un célèbre sermon le vendredi de la démission, félicitant les Frères pour leur révolution et affirmant que les capacités de la République islamique d’Iran étaient à leur disposition.
Cette relation s’est étendue à la Jamaa islamiya au Liban (branche locale des Frères musulmans). L’ancien secrétaire général du mouvement, Fathi Yakan, déclara ainsi que « les écoles du réveil islamique se résument à trois : l’école de Hassan al-Banna, celle de Sayyid Qotb et celle de l’imam Khomeiny ».
En février 2013, le président déchu Mohamed Morsi accueillit son homologue iranien Mahmoud Ahmadinejad lors d’un sommet islamique tenu au Caire, alors que des manifestations massives secouaient le pays contre son pouvoir. Ahmadinejad prononça un discours à Al-Azhar, soulignant la profondeur des relations entre les deux parties et considérant implicitement que l’Égypte était devenue la porte d’entrée de l’Iran dans la région.
La visite d’Ahmadinejad ne fut pas la seule : durant cette période (celle du pouvoir des Frères musulmans), plusieurs figures iraniennes sécuritaires et militaires se rendirent en Égypte, notamment le général Qassem Soleimani, chef des Gardiens de la révolution — assassiné par les États-Unis en Irak en 2016 — après que Morsi eut secrètement sollicité l’aide de l’Iran pour créer un « corps des Gardiens de la révolution » composé de membres des Frères musulmans, afin de renforcer l’emprise du mouvement sur le pouvoir.
Une alliance suspecte

Ces derniers temps, la relation entre Téhéran et le groupe de jeunes connu sous le nom de « Front du changement » s’est approfondie. Ce groupe fut fondé après la révolution du 30 juin par le dirigeant Mohamed Kamal, fondateur de l’aile armée des Frères musulmans et de ses cellules spéciales, tué lors d’un affrontement avec la police égyptienne en octobre 2016. Après le passage de plusieurs cadres à sa tête, la direction est aujourd’hui assurée par Yahya Moussa (condamné à mort pour l’assassinat du procureur général égyptien Hicham Barakat) et Mohamed Montasser. Ils œuvrent actuellement à la formation de cellules spéciales et de groupes clandestins en réseau, à l’image de Hasm, Liwaa al-Thawra et Katibat Helwan. Ces groupes entretiennent des liens étroits avec l’Iran, et leur financement est supervisé directement par les Gardiens de la révolution.
Enfin, ces groupes ont rejoint une alliance suspecte réunissant l’organisation Technocrates d’Égypte et les Frères musulmans (courant de Salah Abdel-Haq), en lien avec ce que l’on appelle la « génération Z ». Parmi eux figurent les jeunes ayant participé à la fermeture des ambassades égyptiennes à l’étranger, dans le cadre d’un plan baptisé « Révolution des articulations », ainsi que l’organisation de pseudo-référendums virtuels sur Internet visant à retirer toute légitimité au régime du 30 juin.
À cela s’ajoutent des campagnes de dénigrement organisées contre les institutions nationales égyptiennes (armée, police et justice), dans une tentative de créer un climat de chaos en Égypte semblable à celui de janvier 2011, afin de permettre aux Frères musulmans de revenir au pouvoir.
Nous poursuivrons, dans les prochains volets, l’analyse du parcours et des perspectives de la relation entre les Frères musulmans et les États-Unis.
Paris- 17 heures, heure du Caire.