Sécurité nationale arabe 4/10
Des dossiers qui ne sont pas encore clos
Pourquoi l’État égyptien a-t-il survécu ? Leçons d’une décennie et demie
Lorsque l’on observe aujourd’hui, près de quinze ans plus tard, la carte d’une région embrasée depuis 2011, la question centrale n’est plus : pourquoi des États se sont-ils effondrés ?
Mais bien : pourquoi l’Égypte a-t-elle survécu ?
Elle a survécu, malgré tout.
Malgré les erreurs, les coûts, la confusion, la polarisation et des pressions sans précédent.
La réponse, telle que l’expérience la révèle, n’est ni héroïque ni romantique, encore moins justificative.
Elle est complexe, rude, et mérite d’être racontée avec clarté.
L’État… quand il est plus profond que le régime
La première leçon — et peut-être la plus importante — est que l’État égyptien n’était pas un simple régime politique.
Il était :
des institutions profondément enracinées,
une mémoire historique étendue,
et une structure administrative et sociale qui ne s’est pas construite dans la précipitation.
Des régimes sont tombés dans la région parce que l’État lui-même était fragile,
ou réduit à une personne,
ou otage d’une confession,
ou fondé sur des équilibres miliciens.
En Égypte, en revanche, malgré l’épuisement, l’idée même de l’État est restée présente et résistante.
C’est un fait qu’il faut aussi mettre au crédit du régime Moubarak et du président lui-même.
L’armée… quand elle refuse de jouer le mauvais rôle
L’armée égyptienne ne s’est pas engagée dans la politique,
elle s’est tenue à distance de toute prise de parti.
Mais elle n’a jamais été absente de la scène,
et elle possédait ce qui a manqué à d’autres armées :
la conscience du danger existentiel pesant sur l’État.
Elle ne s’est pas engagée dans une guerre civile,
ne s’est pas transformée en acteur confessionnel,
et n’a pas permis la désintégration de sa propre structure.
Et lorsqu’elle est intervenue,
ce n’était pas pour gouverner,
mais pour empêcher la chute de l’État dans un vide sans fin.
Cette différence, apparemment minime,
s’est révélée décisive dans ses conséquences.
La société… la mémoire de la peur du chaos
La société égyptienne, malgré une polarisation extrême à ce moment-là,
portait en elle une mémoire longue de la désintégration.
Une mémoire faite de :
1919,
1952,
1967,
et des répercussions des défaites et des fractures.
Elle n’était pas prête à revivre le scénario de l’État effondré,
ni à pousser l’expérience de l’inconnu jusqu’à son terme.
C’est pourquoi, lorsque la voie est apparue sans issue,
la balance a penché — lentement — vers la stabilité,
même si le prix à payer était élevé.
Les erreurs des adversaires… un cadeau involontaire
On ne peut ignorer que les adversaires de l’État ont commis des fautes fatales.
Des erreurs :
dans la gestion du pouvoir,
dans la lecture de la société,
dans leur rapport aux institutions de l’État,
et dans leur conception de la légitimité.
Lorsque le projet d’« empowerment » des Frères musulmans s’est transformé en exclusion,
lorsque l’appartenance organisationnelle a remplacé le sentiment national,
ils ont perdu la sympathie et manqué le moment décisif.
La chute du mythe du “modèle unique”
L’un des résultats majeurs de cette expérience est l’effondrement de l’idée selon laquelle il existerait un modèle unique de changement, duplicable d’un pays à l’autre.
Ce qui s’est produit en Tunisie,
ce qui s’est joué en Libye,
ce qui a explosé en Syrie,
et ce qui a survécu en Égypte,
relèvent de trajectoires différentes,
parce que les États sont différents, les sociétés différentes, et les rapports de force différents.
C’est ici qu’est tombée l’une des illusions les plus dangereuses de la dernière décennie :
celle qui prétend que la démocratie peut être imposée comme un moule prêt à l’emploi,
sans contexte,
sans institutions,
et sans consensus.
De janvier 2011 à janvier 2026
Entre ces deux mois de janvier, beaucoup de choses ont changé.
Des illusions se sont effondrées,
des projets ont été démasqués,
et des prix très lourds ont été payés.
Mais la vérité essentielle qu’il faut dire clairement est la suivante :
l’Égypte n’était ni un terrain de passage facile,
ni un butin gratuit,
ni un État voué à une rupture totale.
C’est pourquoi le chemin vers le 25 janvier n’a jamais été une voie unique,
mais un réseau de routes entremêlées,
dont certaines se sont heurtées,
et se sont brisées aux limites de l’État égyptien.
Dernier mot
L’objectif de cette série, comme nous l’avons dit,
n’est ni de condamner la colère,
ni de criminaliser la protestation,
ni d’absoudre les erreurs.
Il est de comprendre.
Comprendre comment se gèrent les moments historiques majeurs,
comment les révolutions sont confisquées,
et comment les États survivent parfois à l’effondrement,
non par miracle,
mais grâce à des équilibres délicats
et à des choix douloureux.
Que faut-il ne pas répéter ?
Et vers où devons-nous aller ?
Plus d’une décennie et demie après le 25 janvier,
l’Égypte n’est plus celle d’avant,
pas plus que le monde n’est resté le même.
Les rapports de force ont changé,
les outils d’ingérence ont évolué,
et bien des illusions autrefois présentées comme des évidences se sont dissipées.
Mais le plus grand danger serait que cette expérience, avec tout son poids,
passe sans se transformer en conscience institutionnelle durable.
Les années écoulées ont montré qu’un État qui survit une fois
ne survivra pas nécessairement la fois suivante,
s’il ne traite pas les causes qui l’ont conduit au bord de l’effondrement.
Elles ont aussi démontré qu’une stabilité sans réforme réelle
n’est pas une solution à long terme,
mais une trêve provisoire avec l’avenir.
La leçon la plus profonde de l’expérience de janvier est la suivante :
protéger l’État ne consiste pas seulement à empêcher sa chute,
mais à lui permettre de se renouveler de l’intérieur,
d’ouvrir des voies de participation,
et d’assécher les sources de la colère avant qu’elles n’explosent.
L’expérience a également révélé que le danger majeur pour les sociétés
réside dans la transformation de la politique en conflit à somme nulle :
soit un État sans voix,
soit une voix sans État.
Entre ces deux options catastrophiques,
la patrie se perd.
L’avenir — en Égypte comme dans la région —
ne se construira ni par les slogans,
ni par la seule coercition,
ni par l’invocation permanente de l’épouvantail du chaos,
pas plus qu’il ne se construira en pariant sur des forces organisées
qui considèrent l’État comme un butin.
L’avenir se construit uniquement lorsque :
l’État est fort par sa justice, non par la peur de ses citoyens,
la politique devient un espace de compétition, non une bataille existentielle,
la différence est un droit, non une accusation,
et la mémoire nationale se transforme d’un fardeau en un bouclier.
Le chemin vers le 25 janvier a été possible parce qu’il s’est construit par accumulation,
sans révision,
sans transparence,
et sans réforme sérieuse.
Quant au chemin de l’après,
il ne doit être laissé ni au hasard,
ni à l’explosion,
ni aux interventions extérieures.
Cette série d’articles ne prétend pas clore le dossier de janvier,
ni détenir la vérité absolue,
mais elle offre au lecteur
la synthèse d’une expérience,
le prix qui a été payé,
et une question ouverte :
Apprendrons-nous avant que la route ne s’ouvre à nouveau ?
Dans la prochaine série, nous plongerons dans un dossier sensible et complexe, celui de la sécurité nationale arabe et de ses déterminants, de janvier 2011 à janvier 2026.