Le Dialogue

Sécurité nationale arabe 8/10

Le Dialogue


Des dossiers qui ne sont pas encore clos:
Quand les organisations transnationales ont été utilisées comme outils d’infiltration
 


Les crises du monde arabe n’ont pas été, dans leur essence, le produit d’une faiblesse chronique ni d’une incapacité structurelle, mais bien davantage le résultat d’un malentendu stratégique cumulatif.
Un malentendu sur la nature du conflit, sur les limites des alliances, sur les rôles des acteurs régionaux et internationaux — et, plus profondément encore, sur la perception que les Arabes ont eue d’eux-mêmes.
Pendant de longues années, les États arabes ont mené leurs batailles de manière fragmentée,
avec des priorités divergentes,
des visions non convergentes,
et souvent sous la pression de l’urgence plutôt que selon la logique de la planification.
La divergence légitime s’est mêlée au conflit épuisant,
la mauvaise appréciation s’est transformée en failles politiques,
puis ces failles ont été exploitées — de l’intérieur comme de l’extérieur — pour redessiner les équilibres de puissance régionaux… au détriment des Arabes.
Cette série n’est pas écrite dans l’esprit d’une relecture tardive,
ni dans une logique de justification,
ni pour engranger des points dans des polémiques passagères.
Elle part d’une seule question centrale :
comment sommes-nous passés du malentendu stratégique à un moment où la reconstruction des équilibres de puissance arabes est devenue une nécessité ?
Nous tentons ici de déconstruire ce qui s’est produit :
Comment certains différends arabes se sont transformés en instruments d’usure ?
Comment des organisations transnationales ont été utilisées comme outils d’infiltration ?
Comment les rôles de certaines puissances régionales ont été mal évalués — tantôt surestimés, tantôt sous-estimés ?
Et comment la coordination a fait défaut à des moments où la convergence était une nécessité, non une option ?
En parallèle, nous posons la question de l’avenir, non du passé :
Qu’est-ce qui ne doit plus se reproduire ?
Quel est le minimum de consensus arabe possible ?
Et comment passer de la gestion des crises à la construction de véritables équilibres ?
Reconstruire les équilibres de puissance arabes ne signifie ni ressusciter d’anciens slogans ni convoquer des illusions d’unité globale.
Cela signifie, plus simplement et plus lucidement, redéfinir les intérêts, hiérarchiser les priorités et établir des partenariats rationnels entre les principaux États arabes.
Des partenariats capables de protéger leur sécurité nationale, de préserver leur décision souveraine et d’empêcher d’autres acteurs d’écrire leur avenir à leur place.
Ce n’est pas un témoignage sur le passé,
mais une tentative de le comprendre…
pour éviter de le reproduire.
De la divergence de vision à la crise de compréhension
Les crises du système arabe n’ont pas commencé par un affrontement direct, ni par une décision erronée isolée.
Elles sont le fruit d’une accumulation lente de malentendus stratégiques, lorsque les priorités se sont confondues, que la perception des menaces s’est déplacée, et que les divergences naturelles entre États se sont muées en failles politiques exploitées avant tout par des acteurs extérieurs — puis internes.
Dans les grands moments de bascule, les États ne se mesurent pas à leurs slogans, mais à leur capacité à identifier l’ennemi réel, à hiérarchiser les menaces et à bâtir des alliances fondées sur les intérêts plutôt que sur les émotions.
C’est précisément là que la raison stratégique arabe a trébuché.
Collision des évaluations
La divergence entre États n’est pas un défaut ; elle est souvent le signe d’une vie politique saine.
Le danger commence lorsque cette divergence se transforme en mauvaise lecture, en appréciation erronée et en suspicion mutuelle, lorsque les positions nationales sont interprétées à travers le prisme du doute, et que les politiques souveraines sont jugées selon des critères non souverains.
À ce stade, le désaccord ne porte plus sur les moyens,
mais sur l’identification même de la menace :
qu’est-ce qui constitue le danger principal ?
qu’est-ce qui peut être contenu ?
et qu’est-ce qui ne peut en aucun cas faire l’objet d’un compromis ?
C’est ici que les divisions arabes ont pris une dimension stratégique particulièrement dangereuse.
Les organisations transnationales… quand l’erreur de qualification devient fatale
L’une des formes les plus graves du malentendu stratégique a été le traitement des organisations transnationales non pas comme des instruments d’infiltration, mais comme des forces politiques susceptibles d’être instrumentalisées.
Cette erreur n’a pas été théorique ; elle a été pratique — et coûteuse.
Une organisation qui ne reconnaît pas l’État,
ne croit pas aux frontières,
et ne voit dans la patrie qu’une étape,
ne peut être un partenaire de stabilité.
Elle devient, tôt ou tard, un instrument de destruction — y compris pour ceux qui croyaient l’utiliser.
Lorsque les États arabes ont divergé dans l’évaluation de cette menace, et en particulier celle de l’organisation internationale des Frères musulmans,
le désaccord n’était plus moral,
mais éminemment stratégique.
Surestimation des rôles… et déni des réalités
Parallèlement, les rôles de certaines puissances régionales ont été mal évalués — tantôt minimisés par calcul tactique, tantôt amplifiés par crainte.
Dans les deux cas, l’approche réaliste, fondée sur une évaluation froide des intérêts, a fait défaut.
La politique ne se conduit ni par réactions impulsives ni par paris temporaires,
mais par une lecture de long terme des trajectoires d’influence, des limites de la confrontation et du coût des concessions.
Lorsque cette logique a disparu,
la région s’est transformée en un espace ouvert de redistribution des rôles… sans participation réelle des acteurs arabes.
Comment le malentendu a-t-il été exploité ?
Les acteurs extérieurs n’ont pas eu besoin d’imposer leurs plans par la force ; il leur a suffi d’exploiter les contradictions existantes.
Chaque faille arabe est devenue une opportunité,
chaque différend mal géré un point d’entrée,
chaque silence un espace d’expansion.
Ainsi, les nouveaux équilibres de puissance ne se sont pas seulement forgés dans des salles fermées,
mais aussi dans les vides laissés par les Arabes eux-mêmes,
lorsqu’ils ont échoué à établir un minimum de consensus sur ce qui relève de l’existentiel… et de ce qui peut faire l’objet de divergences.
Et maintenant ?
Reconnaître le malentendu stratégique ne signifie pas se flageller,
mais constitue la première condition de la correction du cap.
La reconstruction des équilibres de puissance arabes ne commence ni par des alliances de façade ni par des sommets discursifs,
mais par une réponse honnête à une question à la fois simple et complexe :
sur quoi pouvons-nous réellement diverger ?
et sur quoi n’avons-nous pas le droit de diverger ?
Les Frères musulmans comme outil politique entre certaines mains
Parmi les erreurs les plus coûteuses de l’expérience arabe contemporaine figure la confusion dangereuse entre tactique politique et structure idéologique, entre ce qui peut être utilisé temporairement et ce qui échappe, par nature, à tout contrôle.
Une organisation idéologique — les Frères musulmans en étant l’exemple le plus emblématique — ne raisonne pas en termes d’État,
n’agit pas selon une logique de partenariat,
ne s’arrête pas aux limites des intérêts nationaux.
Elle opère à partir de la conviction profonde qu’elle porte un « projet alternatif »,
et que l’État — quel qu’il soit — n’est qu’une étape transitoire sur la voie de ce projet.
De l’illusion de l’endiguement à la réalité de l’infiltration
À un moment donné, certains ont cru pouvoir contenir ce type d’organisations, les neutraliser ou les instrumentaliser comme levier contre d’autres adversaires.
Mais l’expérience a démontré que ce qui paraissait être un endiguement n’était, en réalité, qu’une infiltration différée.
Celui qui se croyait acteur s’est progressivement transformé en terrain d’action et de contre-action.
Les entités qui ne reconnaissent ni la légitimité de l’État national, ni le principe de souveraineté, et qui voient dans la société un simple réservoir de mobilisation, ne peuvent respecter les règles du jeu politique — même lorsqu’elles en portent le masque temporairement.
Pourquoi l’erreur d’appréciation ?
L’erreur ne tenait pas seulement aux intentions, mais à une mauvaise compréhension de la nature même de l’organisation.
Elle a été traitée comme un acteur politique ordinaire,
alors qu’elle est, en réalité, une organisation idéologique fermée, fondée sur l’obéissance absolue et la primauté de l’allégeance organisationnelle sur toute autre appartenance.
C’est ici que s’est produit le divorce entre la lecture sécuritaire et la lecture politique :
la première percevait le danger structurel,
la seconde misait sur le pragmatisme.
Le prix de cette contradiction a été payé par tous.
De l’outil au fardeau
Avec le temps, l’organisation n’a plus été une carte de pression, mais un fardeau régional :
un fardeau sécuritaire, car elle génère en permanence de la tension ;
un fardeau politique, car elle perturbe les relations interétatiques ;
un fardeau international, car elle est invoquée comme preuve de l’« échec de l’État », et non de sa solidité.
Plus grave encore,
elle est devenue un prétexte prêt à l’emploi pour l’ingérence extérieure — tantôt au nom de la protection de la démocratie, tantôt sous couvert de lutte contre l’extrémisme.
La question n’est donc plus :
comment utiliser l’organisation ?
mais bien :
comment gérer le coût de son existence ?
Quand l’idéologie entre en collision avec la logique de l’État
L’État recherche la stabilité.
L’organisation idéologique se nourrit de la tension.
L’État construit des institutions.
L’organisation bâtit des réseaux parallèles.
L’État accumule l’expérience.
L’organisation accumule les loyautés.
Cette contradiction ne peut être résolue par des compromis politiques, car il ne s’agit pas d’un désaccord programmatique, mais d’un conflit sur la référence et la légitimité.
Une leçon trop longtemps différée
Ce qui a tardé à être compris, c’est qu’une organisation idéologique ne s’utilise pas : elle utilise.
Elle ne se contient pas : elle s’étend.
Elle ne négocie pas d’égal à égal : elle attend son heure.
Lorsque ceux qui ont parié sur elle s’en rendent compte,
ils ont déjà perdu du temps, déséquilibré leur scène interne,
et ouvert des portes difficiles à refermer.
Préambule à ce qui est plus dangereux encore
Si le malentendu avec les organisations idéologiques a coûté cher aux Arabes,
la mauvaise évaluation des rôles des puissances régionales leur a coûté davantage encore.
Car l’erreur n’était plus seulement interne,
mais relevait d’une lecture défaillante des équilibres extérieurs.
Dans le prochain épisode, nous aborderons un dossier tout aussi complexe :
comment les rôles des puissances régionales ont été mal appréciés…
et comment, entre minimisation et exagération, la boussole arabe s’est perdue.

Paris – 17h, heure du Caire.