L’islam et la liberté d’opinion et d’expression (1)
Pourquoi rouvrir ce dossier aujourd’hui ?
Cette série n’est pas née d’un événement récent,
ni d’une réponse à une question conjoncturelle.
Elle prolonge au contraire une interrogation ancienne qui m’avait été posée très tôt par le Centre Ibn Khaldoun pour les études de développement.
En avril 2004, j’ai accepté une proposition qui m’avait été faite par le Dr Saad Eddin Ibrahim, dans le cadre d’une coopération entre le Centre Ibn Khaldoun — qu’il présidait et dirigeait — et le Centre arabe de recherche et d’études, que j’avais fondé en 1998.
L’objectif était de publier une série de livrets de présentation de l’islam destinés au public occidental.
Le premier devait porter sur « La liberté d’opinion et d’expression en islam », être publié en arabe, puis traduit en anglais et diffusé aux États-Unis et en Europe occidentale.
J’ai accepté cette proposition avec l’idée de présenter une approche scientifique et objective du véritable discours islamique, et de répondre à l’image stéréotypée négative qui s’était imposée — dans la conscience occidentale — à travers des généralisations associant l’islam à l’extrémisme et à la violence, phénomène particulièrement marqué à l’époque, dans un contexte où la confusion et l’ignorance de nombreuses valeurs islamiques authentiques étaient largement répandues.
Il fut convenu que le livre serait achevé dans un délai maximal de six mois, contre une rémunération de dix mille livres égyptiennes :
trois mille à la signature du contrat,
et sept mille à la remise du manuscrit final.
J’ai donc préparé l’ouvrage en trois chapitres :
Le Coran et la liberté d’opinion et d’expression
La Sunna prophétique et la liberté d’opinion et d’expression
La liberté d’opinion et d’expression chez les penseurs musulmans éclairés
L’idée centrale était claire :
l’islam authentique reconnaît la pluralité des idées, admet la liberté de l’autre de conserver une croyance différente, valorise le débat intellectuel honnête — loin de la vulgarité et de la dévalorisation — et ne reconnaît ni la contrainte, ni l’oppression, ni l’obligation d’adhérer à une croyance.
« Nulle contrainte en religion »
(Coran, Al-Baqarah, 256).
La surprise est venue des remarques formulées par le Centre Ibn Khaldoun après la lecture du manuscrit.
Ces observations ne traitaient pas le texte comme un objet de recherche, mais comme un matériau qu’il fallait ajuster pour qu’il corresponde à une image préconçue que l’on souhaitait présenter à l’Occident.
Il apparaissait clairement que l’on attendait que l’islam soit présenté selon les standards d’une sensibilité politique et culturelle déjà définie, et non selon son propre texte, son histoire et sa manière d’organiser la différence.
C’est précisément à ce moment-là que j’ai compris que la question elle-même n’est pas toujours innocente, et que certaines institutions ne recherchent pas tant la vérité qu’une version confortable de la vérité.
Lorsque le désaccord n’a plus été un simple débat académique, mais un désaccord méthodologique et éthique, la décision s’est imposée :
refuser de poursuivre la collaboration et rétablir la distance nécessaire entre la recherche scientifique et les conditions imposées dans certaines coopérations avec des centres de recherche occidentaux.
J’ai alors publié immédiatement un article très remarqué dans le magazine Rosa Al-Youssef, qui occupait toute la couverture extérieure, sous le titre :
« L’islam à la mesure d’Ibn Khaldoun »
J’y relatais avec précision ce qui s’était passé, annonçais mon refus de poursuivre la collaboration avec le centre, et je leur ai restitué la somme que j’avais reçue.
Le livre fut ensuite confié à mon ami Farid Zahran, directeur du Centre Al-Mahrousa pour l’édition et la distribution, qui le publia la même année sous le titre :
« L’islam et la liberté d’opinion et d’expression ».
Aujourd’hui, plus de vingt ans plus tard, je reviens sur ce dossier — sur ce livre — non pour évoquer l’épisode du Centre Ibn Khaldoun comme une histoire personnelle, mais parce qu’il révèle quelque chose de plus profond :
comment la question de la liberté d’opinion en islam peut passer d’une interrogation intellectuelle légitime à un instrument de pression, et comment l’on cherche parfois à écrire la réponse avant même que la question ne soit posée.
C’est dans cet esprit que cette série d’articles paraît durant le Ramadan 2026, inspirée de ce livre publié à l’époque.
Elle ne relève ni de la polémique, ni d’une défense émotionnelle, mais d’une réflexion sereine autour d’une question essentielle :
Que reste-t-il de l’essence du religieux après qu’il a été encombré par les conflits politiques et le tumulte des discours opposés ?
Le monde arabe traverse depuis des années une crise complexe :
une crise de l’État,
une crise de la conscience collective,
et une relation ambiguë entre religion et liberté.
Au cœur de cette crise se trouve la question de la liberté d’opinion et d’expression en islam — non pas comme une simple question de jurisprudence religieuse, mais comme une interrogation existentielle touchant à l’image de la religion, à l’avenir de l’État et aux conditions de la coexistence.
Cette série ne part ni de l’hypothèse que l’islam serait hostile à la liberté, ni de l’idée que toute critique serait nécessairement une conspiration.
Elle part d’une réalité plus simple et plus douloureuse : une grande part de la crise a été fabriquée par nos propres mains, lorsque le texte s’est confondu avec son interprétation, la religion avec le pouvoir, et le droit religieux avec la politique.

Dans ces articles, nous reviendrons au texte avant qu’il ne soit alourdi par les lectures successives ; à l’expérience avant qu’elle ne soit déformée par les conflits ; et à l’esprit de la pensée islamique lorsque la question était une vertu et non un crime, et que la divergence était un signe de vitalité plutôt qu’un motif d’exclusion.
Il ne s’agit ni d’absoudre l’histoire, ni de condamner le présent, mais d’essayer de comprendre :
comment sommes-nous passés d’une religion qui ouvrait la porte à la question à une réalité qui la redoute ?
Comment la divergence est-elle devenue une accusation plutôt qu’un espace d’ijtihad ?
Et comment la liberté — dans certaines pratiques — est-elle devenue un privilège accordé et retiré par le pouvoir, plutôt qu’un droit reconnu par le principe même ?
Avant de demander : l’islam est-il contre la liberté d’opinion ?
il faut d’abord demander : comment la question elle-même a-t-elle été déformée ?
Car, bien souvent, la question de la liberté d’opinion en islam n’est pas posée comme une interrogation intellectuelle, mais comme une accusation prête à l’emploi : une accusation destinée à condamner la religion, à faire pression sur ses fidèles ou à imposer une lecture unique conforme à un contexte politique ou culturel particulier.
Le paradoxe est que l’islam, en tant que texte fondateur, n’a pas commencé par la répression mais par la question :
la réflexion : « Ne méditent-ils donc pas ? »
la contemplation : « Ne méditent-ils donc pas le Coran ? »
l’observation : « Ne regardent-ils donc pas ? »
et la question : « Ils t’interrogent… Dis… »
Le problème n’a jamais été le texte lui-même, mais les lectures qui ont transformé la question en menace, la divergence en déviance, et l’ijtihad en accusation.
Avec le temps, cette transformation n’a pas été remise en cause ; elle a au contraire été exploitée :
politiquement pour justifier le pouvoir,
idéologiquement pour réprimer l’opposant au nom de la protection de la foi,
et extérieurement pour présenter ces pratiques comme l’essence même de l’islam plutôt que comme une déformation de celui-ci.
En ce mois de Ramadan, mois de réflexion et de révision intérieure, nous tenterons de relire calmement ce qui a été écrit dans la tension, et de remettre de l’ordre dans les questions avant de chercher des réponses toutes faites.
Cette série n’est ni un sermon religieux ni un manifeste politique ; c’est un dialogue ouvert avec la raison, une lucidité envers nous-mêmes, et une tentative de retrouver un sens perdu entre le bruit des polémiques et les logiques de tutelle.
Paris — 17heures, heure du Caire.