L’islam et la liberté d’opinion et d’expression (2)
L’islam est-il contre la liberté d’opinion ?
La question de l’Occident… et la mauvaise foi de certains
Depuis des décennies, la question de la liberté d’opinion en islam est souvent posée en dehors de son contexte naturel. Elle n’est pas abordée comme une véritable recherche intellectuelle, mais plutôt comme un procès à instruire.
Une question dont on ne cherche pas réellement la réponse, mais que l’on utilise comme un instrument.
Au cœur de cet usage biaisé, la conclusion est souvent posée avant même l’examen :
que l’islam serait, par nature, hostile à la liberté.
Pourtant, toute lecture sérieuse impose une question préalable à l’accusation :
juge-t-on une religion ou une civilisation à travers les pires pratiques de certains de ses adeptes ?
Ou bien à travers ses textes fondateurs, sa manière de gérer la divergence, et la nature de la relation entre religion et pouvoir dans son expérience historique ?
L’obéissance… quand elle confisque la raison
Le véritable problème commence à partir d’un point qui, en apparence, ressemble à une vertu : l’obéissance.
Dans la culture arabe, l’obéissance a souvent été présentée comme la « vertu des vertus », garante de la stabilité et de la cohésion, valable – selon cette vision – pour tout temps et tout lieu.
Mais cette « vertu », lorsqu’elle s’appuie sur une interprétation religieuse figée et qu’elle est instrumentalisée au service d’intérêts mondains – politiques, économiques ou sociaux – se transforme d’une valeur morale en véritable mal chronique.
Elle conduit à la paralysie de l’esprit, à l’incapacité d’innover et de renouveler la pensée, elle entrave toute volonté de réflexion libre et indépendante, et finit par produire une résignation passive face aux mutations d’une réalité complexe en perpétuel changement.
Dès lors, une réalité constante ne surprend guère :
les régimes autoritaires et totalitaires – quelle que soit leur origine idéologique – ne veulent pas d’un citoyen libre, qui expérimente, qui se trompe et qui pense.
Ils veulent un citoyen obéissant, craintif, soumis à l’héritage figé et méfiant envers toute nouveauté.
Il est alors logique que cet immobilisme, ce refus du renouvellement et cet attachement à tout ce qui est traditionnel et « statique », conduisent à une situation intellectuelle dangereuse : la conviction de détenir la vérité absolue, une certitude qui ne tolère aucun doute ; une foi tournée exclusivement vers le passé, attachée à des idées anciennes même lorsqu’elles contredisent l’esprit et le rythme du temps présent.
C’est précisément ici que se révèle le cœur du problème :
ce qui est pratiqué au nom de l’islam est-il réellement l’islam ?
Ou bien une grande partie de ce qui confisque la liberté dans nos sociétés est-elle le fruit d’une vieille alliance entre obéissance politique et interprétation fermée du religieux ?
Mais le paradoxe demeure : pourquoi l’islam seul dans le box des accusés ?
La question de la « liberté d’opinion en islam » n’a pas été posée avec la même intensité à l’égard d’autres religions ou civilisations, alors même que l’histoire de la répression y est documentée, longue et parfois plus sanglante.
Pourtant, l’islam se retrouve placé en permanence dans le box des accusés, non pas tant à cause de ses textes que d’un moment politique et culturel particulier marqué par :
• la montée de mouvements idéologiques parlant au nom de la religion ;
• l’explosion de conflits au sein des sociétés musulmanes ;
• l’affaiblissement de l’État national dans plusieurs pays arabes.
Dans ce contexte, une confusion délibérée s’est installée entre :
la religion comme texte,
la religion comme discours politique,
et la religion comme pratique de pouvoir.
C’est là que la mauvaise foi a commencé.
Qui pose la question… et pourquoi ?
Dans de nombreux débats occidentaux, la question n’est pas posée par simple curiosité intellectuelle, mais depuis une position supposée de supériorité morale.
L’islam est constamment interrogé :
permet-il la critique ?
accepte-t-il la divergence ?
supporte-t-il la liberté d’expression ?
Alors que l’on s’interroge beaucoup plus rarement sur :
les limites de la liberté d’opinion dans les sociétés occidentales elles-mêmes,
les « lignes rouges » non écrites,
ou encore les lois qui restreignent l’expression lorsqu’elle touche aux « sacralités politiques » ou à la « mémoire collective ».
Il ne s’agit pas ici d’une comparaison justificatrice, mais de souligner une double norme :
une liberté érigée en principe lorsqu’elle sert un certain discours, et restreinte lorsqu’elle touche un récit dominant.
La mauvaise foi… et la faiblesse de la réponse
En face, la réponse musulmane n’a pas toujours été à la hauteur du défi.
Au lieu de déconstruire la question et de distinguer clairement entre le texte et la pratique, la réaction a souvent pris la forme de :
• un déni complet de l’existence du problème ;
• une défense émotionnelle justifiant la répression au nom de la « protection de la religion » ;
• un discours moralisateur incapable de dialoguer avec l’esprit critique contemporain.
Ainsi, la mauvaise foi dans la formulation de la question a rencontré la faiblesse de la réponse, et l’islam est sorti perdant d’une bataille que les musulmans n’ont pas su mener.
Le problème est-il l’islam… ou le pouvoir ?
Lorsque l’on revisite l’histoire de la répression au nom de la religion, une réalité frappante apparaît :
dans la plupart des cas, l’étouffement de la liberté d’opinion ne visait pas à défendre la foi, mais à défendre le pouvoir.
Le pouvoir qui instrumentalise la religion pour se perpétuer.
L’organisation qui monopolise l’interprétation pour empêcher la critique.
Le groupe qui considère la divergence comme une menace existentielle.
Dans toutes ces situations, le problème n’était pas le texte, mais celui qui le tenait… et la manière dont il l’utilisait.
Pourquoi faut-il reposer la question ?
Parce que maintenir la question sous une forme accusatrice, et y répondre par un réflexe défensif, revient à prolonger indéfiniment la crise.
Il ne s’agit ni d’innocenter l’islam devant un tribunal imaginaire, ni de justifier tout ce qui a été commis en son nom.
Il s’agit plutôt de replacer la question à sa juste place :
comme une interrogation intellectuelle, et non comme une arme polémique.
Dans les prochains épisodes, nous reviendrons un pas en arrière… vers le texte lui-même, pour poser une question fondamentale :
comment le Coran parle-t-il de la liberté ?
Paris - 17heures, heur du Caire.