Le Dialogue

Mojtaba Khamenei : l’homme de l’ombre en Iran

Le Dialogue

Lors des grandes transformations au sein des régimes politiques fermés, les vrais dirigeants n’apparaissent pas toujours sur le devant de la scène. Leur influence se construit souvent dans les « zones grises » qui relient les services de sécurité, l’institution religieuse et l’économie politique de l’État.
En Iran, où la légitimité religieuse se croise avec une structure étatique sécuritaire et militaire complexe, le nom de Mojtaba Khamenei se distingue comme l’une des figures les plus mystérieuses et influentes au sein du système.
Ce n’est pas parce qu’il occupe un poste officiel de premier plan, mais parce qu’il représente — aux yeux de nombreux acteurs des cercles décisionnels — le lien entre la « maison du Guide » et l’État profond, colonne vertébrale du régime iranien.
Avec l’intensification des guerres et des tensions régionales, la question autour de Mojtaba Khamenei n’est plus simplement personnelle, liée au fils du Guide ; elle est devenue structurelle, concernant l’avenir même du système :
Son ascension garantirait-elle la continuité du régime ?
Ou bien porte-t-elle en elle le risque de légitimité, susceptible d’accélérer l’érosion du pouvoir en Iran ?
De l’homme de l’ombre au centre de l’équation
Mojtaba Khamenei est né en 1969 à Mashhad, deuxième fils du Guide suprême Ali Khamenei.
Il a étudié les sciences religieuses dans le séminaire de Qom et s’est formé auprès de grands jurisconsultes, mais son véritable parcours s’est forgé moins dans le domaine du droit religieux que dans le bureau du Guide et les réseaux de pouvoir qui y sont liés.
Au cours des deux dernières décennies, son nom est devenu associé à plusieurs dossiers sensibles du régime, notamment :
La gestion du réseau du bureau du Guide
Les relations avec le Corps des Gardiens de la Révolution (CGR)
Les réseaux de financement politique et économique
La coordination entre les institutions de sécurité et politiques
Malgré son quasi-invisibilité médiatique, son influence dans le système se déploie dans l’ombre.
Pour cette raison, il a acquis au sein des cercles politiques iraniens un surnom informel reflétant sa position : « l’homme de l’ombre de la maison du Guide ».
Le réseau d’influence
Pour comprendre le rôle de Mojtaba Khamenei, il faut d’abord saisir la nature du véritable pouvoir en Iran.
Celui-ci ne réside pas uniquement dans les institutions constitutionnelles telles que :
La présidence de la République
Le Parlement
Le gouvernement
Mais dans un système plus profond, ce que l’on peut qualifier d’État profond de la République islamique, composé de quatre cercles principaux.
1. Le bureau du Guide suprême
Le bureau du Guide est le véritable centre de coordination des décisions au sein du régime. Ce n’est pas un simple bureau administratif, mais un réseau complexe comprenant :
Des religieux influents
Des conseillers en sécurité
D’anciens commandants du CGR
Les dirigeants des institutions économiques affiliées au Guide
Mojtaba Khamenei a joué, ces dernières années, un rôle croissant dans la gestion de ce réseau sensible, notamment après le vieillissement et la maladie du Guide suprême.
2. Les institutions économiques affiliées au Guide
Ces institutions représentent un des piliers économiques du régime iranien, parmi lesquelles :
La Fondation des opprimés (Bonyad Mostazafan)
La Fondation de l’Imam Reza
L’Organisation de mise en œuvre des ordres de l’Imam
La Fondation de l’Imam Reza est l’une des plus grandes institutions religieuses et économiques en Iran, gérant le sanctuaire de l’Imam Ali ibn Moussa al-Ridha à Mashhad et possédant un vaste réseau d’investissements.
L’Organisation de mise en œuvre des ordres de l’Imam, créée après la révolution de 1979, administre un large portefeuille d’entreprises et d’investissements en Iran et à l’étranger.
Contrôler ces institutions permet :
Le financement politique
Le soutien aux réseaux sociaux du régime
Le financement du CGR
Le financement des relais régionaux du régime : Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, et certaines organisations chiites irakiennes
3. L’institution religieuse à Qom
Le régime iranien a besoin d’un couvert religieux pour légitimer le pouvoir politique.
Les relations avec les autorités religieuses de Qom sont donc cruciales pour toute transition du pouvoir.
Ces dernières années, Mojtaba Khamenei a développé des liens avec certaines sphères du séminaire, bien que sa position religieuse reste contestée au sein de l’institution.
4. Le Corps des Gardiens de la Révolution
Le CGR constitue aujourd’hui le centre de puissance le plus important du régime. Ce n’est pas seulement une institution militaire :
Une force militaire considérable
Un appareil sécuritaire influent
Une véritable économie parallèle
Un acteur régional majeur
Depuis une décennie, le CGR est le garant réel de la stabilité du régime.
Tout nouveau Guide ne peut accéder au pouvoir sans le soutien ou l’acceptation de cette institution.
Mojtaba Khamenei a réussi, en jouant son rôle de lien entre le bureau du Guide et le CGR, à établir des relations étroites avec plusieurs dirigeants clés, non seulement comme religieux mais comme garant de la continuité du régime protégeant leurs intérêts.
L’équation du Conseil des experts du Leadership
Selon l’article 111 de la Constitution iranienne, le choix du Guide suprême est effectué par le Conseil des experts, composé de religieux élus.
Mais l’expérience politique montre que la décision finale ne se prend pas uniquement au sein du Conseil.
Elle se forme à travers des équilibres complexes entre plusieurs centres de pouvoir :
Le CGR
Le bureau du Guide
L’institution religieuse
L’élite politique conservatrice
Le choix du prochain Guide dépend donc d’une équation mêlant : légitimité religieuse + équilibre sécuritaire + approbation de l’État profond.
Dans ce contexte, le nom de Mojtaba Khamenei émerge comme celui capable de représenter la continuité.
Le problème de la succession : légitimité et risque de « république héréditaire »
La République islamique, fondée en 1979, s’est construite sur l’idée de renverser la monarchie héréditaire.
Le passage du pouvoir du père au fils pourrait soulever une question très sensible : la République islamique devient-elle un régime héréditaire ?
Deux types de défis apparaissent :
Le défi populaire : certaines franges de la société pourraient considérer cette succession comme une déviation de l’esprit révolutionnaire anti-monarchique.
Le défi religieux : certains clercs pourraient refuser de légitimer ce transfert de pouvoir, perçu comme une hérédité politique.
Ainsi, Mojtaba Khamenei pourrait être à la fois l’option la plus sûre pour la continuité du régime et celle la plus délicate sur le plan de la légitimité politique et religieuse.
Impact de son ascension sur le conflit en cours
Si Mojtaba Khamenei devient Guide suprême dans un contexte de guerre ou de tensions régionales, trois scénarios principaux sont envisageables :
Scénario de confrontation :
Le nouveau Guide pourrait consolider sa légitimité par un discours de confrontation, unifier l’intérieur face à une menace extérieure, augmenter le coût de la guerre pour les adversaires et, combiné à l’idée de venger le père, intensifier les affrontements.
Scénario d’équilibre par la dissuasion (le plus réaliste) :
L’Iran maintiendrait la dissuasion régionale sans déclencher de guerre totale, en utilisant surtout la guerre indirecte via ses relais régionaux (Hezbollah, Houthis, milices chiites irakiennes).
Scénario de compromis forcé :
Sous pression militaire et économique, le régime pourrait réduire les tensions, négocier indirectement, et réorganiser ses priorités internes pour préserver le système tout en cédant sur certains dossiers (arrêt de l’enrichissement nucléaire, destruction des missiles balistiques, suspension du soutien aux relais régionaux).
Conclusion
Mojtaba Khamenei n’est pas seulement un nom évoqué pour la succession du Guide suprême.
Il est le miroir du système iranien lui-même, fondé sur un équilibre complexe entre :
Légitimité religieuse
Force militaire
Réseaux de l’État profond
En période de guerre et de tensions régionales, la vraie question n’est pas seulement : qui sera le Guide ?
Mais : quelle forme de République islamique subsistera après cette phase ?
Continuera-t-elle comme un État théocratique fermé, dirigé par le CGR derrière un voile religieux ?
Ou se transformera-t-elle, sous la pression de la guerre et des sanctions, en un régime plus pragmatique, prêt à tout pour survivre ?
Au centre de cette question se tient Mojtaba Khamenei…
l’homme de l’ombre qui pourrait soudain devenir l’homme le plus puissant d’Iran.
Le Caire - 17heures, heure d'al-Mahroussa.