Le Dialogue

Treize ans après le 30 juin : du récit de l'Histoire à la mémoire des événements

Le Dialogue

Je suis convaincu que ce qui n'est pas documenté n'existe pas. C'est pourquoi j'aime, de temps à autre, revenir aux notes que j'ai consignées sur mes positions dans les grands moments de notre histoire. Non pour me complaire dans le passé, mais pour ne pas oublier la manière dont je réfléchissais au moment même où ces événements se déroulaient. 

Avec le temps, l'enchaînement des faits et l'apparition de nouvelles réalités, les opinions évoluent parfois sans que l'on en prenne pleinement conscience. Relire ce que l'on a écrit de sa propre main au moment des faits permet de mesurer ce cheminement.
J'ai également constaté que l'être humain finit par s'habituer aux situations. Il s'adapte, accepte parfois ce qu'il rejetait avec vigueur auparavant. D'où la nécessité de rappeler publiquement ses convictions lorsque les circonstances se répètent, même si les acteurs, le scénario ou le metteur en scène ont changé, par fidélité à ses principes.
Quelques jours avant l'élection de Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans, à la présidence de la République, la Haute Cour constitutionnelle avait prononcé la dissolution de l'Assemblée du peuple, dominée par les islamistes, en raison de l'inconstitutionnalité de plusieurs dispositions de la loi électorale.
Quelques jours seulement après son investiture, le 8 juillet 2012, Mohamed Morsi signait son premier décret présidentiel (n°11 de 2012), ordonnant le rétablissement de cette Assemblée et l'annulation de sa dissolution.
À l'époque, j'avais réagi en ces termes :
« Ignorer le jugement de la Haute Cour constitutionnelle déclarant illégitime l'existence de l'Assemblée du peuple rendra illégitime chacune des décisions qui seront prises par cette institution. C'est aussi une démonstration du manque de respect du pouvoir exécutif envers les autres pouvoirs. Une telle pratique a déjà conduit par le passé à l'affaiblissement de la démocratie en Égypte. Nous assistons au retour de l'empiètement du pouvoir exécutif sur les autres pouvoirs, germe de toute dictature. C'est un message de défi et de menace adressé à toutes les forces civiles : nous avançons vers une nouvelle ère de dictature. »
Quelques mois plus tard, le 22 novembre 2012, Mohamed Morsi promulguait une déclaration constitutionnelle stipulant notamment que toutes les déclarations constitutionnelles, lois et décisions présidentielles prises depuis son entrée en fonction jusqu'à l'adoption de la nouvelle Constitution et l'élection d'un nouveau Parlement seraient définitives, exécutoires et insusceptibles de tout recours devant quelque juridiction que ce soit.
J'avais alors publié une déclaration dans laquelle j'écrivais :
« Le président ne doit ni se laisser griser par le pouvoir, ni se laisser enfermer dans l'étroitesse de vue de ceux qui l'entourent. J'ai déjà vu ce scénario et j'en connais les conséquences. Mon devoir est accompli. »
Dans un autre communiqué, j'exprimais mon rejet de cette déclaration constitutionnelle :
« Les garanties encadrant la détention préventive, le contrôle judiciaire et le droit à un procès équitable disparaissent de fait avec cette déclaration, qui instaure un état d'urgence sans le nommer et sans les garanties qui devraient l'accompagner. »
Je déclarais également :
« L'interdiction faite aux juges de la Haute Cour constitutionnelle de tenir leurs audiences restera dans l'histoire comme une tache indélébile contre la liberté et la démocratie, qui ne peuvent exister sans la protection de la justice et de l'État de droit. »
Voici quelques-uns des messages que je publiais alors sur les réseaux sociaux, afin de témoigner de ce que je pensais au moment même des événements.
Décembre 2012
Le véritable défi face à l'instrumentalisation de la religion en politique est un défi culturel. Le peuple égyptien démontre qu'il est plus ouvert, plus attaché au pluralisme et à la citoyenneté que beaucoup ne l'imaginaient.
Janvier 2013
Après la révolution, l'Égypte ne mérite ni une nouvelle dictature sous couvert de religion, ni une Constitution qui discrimine et prive les citoyens de leurs droits, ni le chaos et l'effondrement des institutions de l'État.
Février 2013
Seigneur, donne-moi la force de continuer à dire la vérité afin de rester fidèle à moi-même, et de ne jamais dire le mensonge pour gagner les faibles. Donne aussi à mon esprit la capacité de comprendre.
Avril 2013
Les divergences apparaissent lorsqu'un groupe impose sa vision aux autres et refuse de les reconnaître comme partenaires.
13 juin
Message à ceux qui veulent entendre : ceux qui ne tirent aucune leçon de l'Histoire sont condamnés à la revivre. Persister à défier la volonté du peuple relève du suicide politique.
25 juin
Un pouvoir qui ne respecte pas ses opposants finit toujours par tout perdre.
Ce qui s'est installé durant des décennies en Iran, en Afghanistan, au Pakistan ou au Soudan, le peuple égyptien est en train de le rejeter en une seule année, fort de son histoire et de sa civilisation.
28 juin
L'Égypte démontre une nouvelle fois qu'elle est plus grande, plus profonde et plus ancienne que n'importe quel individu ou groupe.
30 juin
Ce que réalise aujourd'hui le peuple égyptien sur les places du pays est sans précédent : un grand peuple est en train d'écrire une nouvelle page de son histoire.
Si n'importe quel président gouvernait avec les mêmes méthodes que le pouvoir actuel, il susciterait la même réaction populaire, car il deviendrait une menace pour la survie même de l'État.
1er juillet
Les Frères musulmans ne pourront pas récupérer cette révolution. Elle est dirigée contre eux, contre l'extrémisme et contre l'exclusion.
La leçon que le peuple égyptien donne aujourd'hui touche à sa fin. Merci aux Frères musulmans d'avoir réussi à réunir de nouveau le peuple, l'armée et la police.
Le dictateur est ce dirigeant qui croit, parce que son entourage le lui répète, qu'il bénéficie toujours de la confiance de la nation, jusqu'aux dernières minutes avant sa chute.
2 juillet
Le discours de Mohamed Morsi est inconcevable. Il menace, met en garde et place les Égyptiens devant une alternative : soit le maintien des Frères musulmans au pouvoir, soit l'effusion de sang. Je pense que ce discours signe la fin du mythe des Frères musulmans.
En tant que médecin, j'estime que les Frères musulmans sont passés, à la lumière de ce discours sans précédent appelant au sang contre leurs opposants, d'une maladie chronique pouvant être traitée à une tumeur maligne qui doit être extirpée.
Je n'ai jamais entendu, de toute ma vie, un responsable politique menacer ainsi son propre peuple avec une telle absence de raison. Cette situation relève de la psychiatrie.
On m'a demandé qui avait mobilisé les foules. J'ai répondu : la volonté d'un peuple héritier d'une civilisation millénaire, animé d'une conscience collective rejetant le fanatisme et l'incompétence, ainsi qu'une presse libre digne de respect.
Ni l'étroitesse d'esprit ni la pensée unique ne pourront jamais imposer à la société égyptienne une manière de vivre qu'elle refuse. C'est précisément contre cela que le peuple se soulève.
Le peuple égyptien possède des identités multiples mais reste uni dans son amour de la patrie. Profondément croyant, musulman et chrétien, il demeure ouvert sur le monde et ne peut être soumis à une quelconque domination idéologique.
Ce que fait aujourd'hui le peuple égyptien vise les Frères musulmans : il rejette leur incompétence, leur politique d'exclusion, leurs mensonges, leurs menaces, leur étroitesse d'esprit et l'image qu'ils donnent de l'islam.
3 juillet
Félicitations pour la fin de cette épreuve, la levée de cette malédiction et le retour d'une Égypte lumineuse, prometteuse et heureuse grâce à la grandeur de son peuple.
Il s'agit d'une révolution du peuple et de l'État : toutes les institutions officielles ont soutenu une volonté populaire sans précédent dans l'histoire.
En ce matin lumineux pour l'Égypte, après la disparition de cette épreuve, je ressens une profonde joie. J'ai le sentiment de respirer à nouveau, libéré de ce que je considère comme une occupation des esprits et des consciences.
Le 30 juin demeurera une date lumineuse dans la mémoire de chaque Égyptien : le jour où la nation a retrouvé son souffle et réécrit son histoire avec détermination et confiance dans l'avenir.