Le canal de Suez ne se solde pas dans les comptes de la dette
Il y a des actifs que l’on peut vendre, acheter, évaluer et inscrire dans une colonne comptable. Et puis il y a ceux dont la valeur déborde les bilans.
Le canal de Suez appartient à la seconde catégorie.
La proposition récemment relancée par Hassan Heikal, sous la forme d’un « grand échange » consistant à transférer la propriété de l’Autorité du canal de Suez du ministère des finances à la Banque centrale en contrepartie d’une réduction massive de la dette intérieure, mérite donc davantage qu’une réponse comptable. L’idée repose sur une estimation de la valeur du canal à environ 200 milliards de dollars.
Commençons par ce qui ne fait guère débat : la dette intérieure et le poids de son service exercent une pression réelle sur les finances publiques. Les ressources absorbées par le paiement des intérêts réduisent d’autant les marges disponibles pour le développement, les investissements et les services publics.
Mais partager le diagnostic ne signifie pas nécessairement approuver le remède.
Et c’est précisément là que commence le désaccord.
Le canal n’est pas un actif financier comme les autres
Le point de rupture tient d’abord à la tentative de rechercher une « juste valeur » du canal de Suez selon les méthodes utilisées pour évaluer une entreprise, un hôtel ou un portefeuille immobilier.
Mais combien vaut le contrôle d’une géographie ?
Quel prix attribuer à un passage maritime unique reliant la mer Rouge à la Méditerranée et par lequel transite, dans des conditions normales, près de 12 % du commerce mondial ?
Certains actifs se mesurent à l’aune des flux financiers qu’ils génèrent. D’autres procurent à un État ce qui dépasse l’argent : une position, une capacité d’action, une souveraineté.
Le canal appartient à cette seconde catégorie.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Constitution égyptienne ne le traite pas comme une simple entreprise publique. Son article 43 impose à l’État de le protéger, de le développer et de le préserver en tant que voie navigable internationale lui appartenant.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le canal vaut 50, 100 ou 200 milliards de dollars.
Elle est plus fondamentale : tout ce qui peut être évalué en argent doit-il nécessairement entrer dans une équation financière ?
Le véritable prix du canal
Le canal de Suez ne s’est jamais résumé à une infrastructure ou à une source de revenus.
Les Égyptiens l’ont payé de leur sang, et plus d’une fois.
Peut-être Hassan Heikal trouverait-il, en relisant Les dossiers de Suez, premier volume de la célèbre tétralogie La guerre de trente ans, publiée en 1986 par le Centre Al-Ahram de traduction et d’édition, une partie de la réponse. Son père, Mohamed Hassanein Heikal, y restitue toute la profondeur historique et politique de la question du canal.
Le récit historique égyptien évoque environ 120 000 morts durant les années de creusement, entre 1859 et 1869, dans un contexte marqué par le travail forcé, les épidémies et le manque d’eau.
Puis vint la dette.
En 1875, sous la pression de la crise financière, l’Égypte vendit 176 602 actions, représentant 44 % du capital de la compagnie, pour environ 3,98 millions de livres sterling. Cette participation donnait au pays droit à près de 31 % des bénéfices, selon l’histoire officielle de l’Autorité du canal de Suez.
Ismaïl ne vendit pas parce qu’il aurait découvert que le canal était un mauvais actif. Il vendit parce qu’il avait besoin de liquidités.
Et la vente ne résolut rien.
Elle fut suivie par la mise en place du contrôle financier étranger et de la Caisse de la dette. Le khédive Ismaïl fut destitué en 1879. L’occupation britannique de l’Égypte suivit en 1882.
Il serait évidemment simpliste d’affirmer que la vente des actions du canal fut, à elle seule, la cause de l’occupation. L’histoire est toujours plus complexe.
Mais la leçon demeure : les liquidités tirées d’un actif stratégique peuvent résoudre une urgence sans jamais traiter les causes profondes qui ont produit l’endettement.
C’est pourquoi l’idée de faire entrer à nouveau le canal dans une équation de dette, même sous la forme d’un transfert interne entre institutions égyptiennes, appelle une prudence exceptionnelle.
La dette ne disparaît pas en changeant l’actif de colonne
C’est là que se trouve le cœur de l’objection.
Si la propriété de l’Autorité du canal de Suez est transférée à la Banque centrale, qu’advient-il du détenteur de bons du Trésor ? De la banque qui a prêté à l’État ? Des fonds d’investissement et des porteurs d’obligations ?
Leurs créances ne disparaissent pas parce qu’un actif a changé de place dans le bilan public.
Le transfert d’un actif d’une institution de l’État à une autre peut modifier les relations comptables. Il ne crée ni production nouvelle, ni exportations supplémentaires, ni recettes fiscales, ni ressources nouvelles en devises.
La question essentielle est donc ailleurs : qu’est-ce qui changera réellement dans la capacité de l’économie à assurer le service de sa dette ?
Si les causes structurelles de l’endettement demeurent, le chiffre pourra changer de forme aujourd’hui pour recommencer à s’accumuler demain.
La dette se gère, elle ne s’efface pas par une opération unique
Il n’est pas nécessaire d’inventer une nouvelle science de la dette.
Les instruments sont connus : allonger les maturités, réduire le coût du financement, limiter la dépendance à l’endettement de court terme, dégager des excédents primaires durables, élargir la base des investisseurs et, surtout, accroître la production et les exportations.
La Jamaïque offre à cet égard un exemple éclairant. Sa dette publique est passée d’environ 140 % du produit intérieur brut en 2012 à près de 62 % en 2024.
Selon l’analyse du Fonds monétaire international, cette trajectoire a reposé sur des excédents primaires ayant dépassé en moyenne 6 % du PIB pendant plus d’une décennie, sur des règles budgétaires, des institutions de contrôle et une continuité politique maintenue à travers plusieurs gouvernements.
Aucun actif souverain unique n’a été placé face au chiffre de la dette pour faire disparaître le problème.
D’où une question simple : où est l’exemple international dont la réussite reposerait essentiellement sur le transfert d’un actif souverain, productif et générateur de revenus vers une banque centrale ?
Si un tel modèle existe, qu’il soit présenté et discuté.
Mais ce que l’expérience internationale enseigne jusqu’ici est plus sobre : la dette exige une stratégie et une gestion dans la durée, non une transaction spectaculaire.
L’Égypte a déjà engagé cette voie
Le débat ne se réduit pas à une alternative entre une « grande transaction » et l’acceptation passive d’une dette qui continuerait à croître.
L’Égypte dispose d’une stratégie de gestion de la dette à moyen terme pour la période 2026-2029. Elle vise notamment à ramener la dette des administrations relevant du budget dans une fourchette comprise entre 71 % et 73 % du PIB d’ici à 2028-2029, à porter la maturité moyenne du portefeuille entre 4,5 et 5 ans, à réduire la dépendance aux bons du Trésor de court terme et à ramener les besoins de financement entre 9 % et 11 % du PIB.
C’est précisément la direction que suivent les expériences sérieuses de gestion de la dette.
Le chemin est-il achevé ? Non.
Le poids des intérêts demeure-t-il considérable ? Assurément.
Mais il existe une différence entre reconnaître qu’un problème exige plusieurs années d’efforts et décréter que toutes les solutions ont été épuisées, au point qu’il ne resterait plus que le canal.
La même prudence s’impose dans la lecture de la dette extérieure. Lorsqu’un chiffre d’environ 62 milliards de dollars arrivant à échéance sur douze mois a circulé, le ministre des finances, Ahmed Kouchouk, a précisé que plus des deux tiers correspondaient à des dépôts arabes dont le renouvellement était convenu. Les échéances relevant des administrations budgétaires en 2026 s’élèveraient, selon lui, à environ 9,5 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent des facilités bancaires dont une partie est régulièrement renouvelée.
Ces précisions ne font pas disparaître les coûts ni les risques. Elles rappellent simplement qu’une dette se lit dans le détail de sa structure, de ses échéances et de ses mécanismes.
Vendre l’accessoire n’est pas céder le stratégique
Il ne s’agit pas de refuser par principe toute mobilisation des actifs de l’État.
Les terrains, bâtiments et participations commerciales non stratégiques peuvent être développés, valorisés, ouverts à des partenariats ou cédés lorsque cela répond à une logique économique solide.
Mais la différence est considérable entre la valorisation d’un actif non stratégique et l’utilisation d’un actif souverain productif pour régler une dette.
Le canal de Suez n’est pas un actif dormant en quête d’utilité.
La question devrait même être posée dans le sens inverse : comment lui permettre de produire davantage de richesse qu’il n’en produit aujourd’hui ?
Les droits de passage ne constituent qu’une partie de l’équation. La zone économique, les ports, les services logistiques, le ravitaillement des navires, leur réparation et leur construction, les industries d’exportation et les énergies vertes constituent autant de leviers.
L’environnement économique du canal compte peut-être davantage encore que le canal lui-même lorsqu’il s’agit de maximiser les revenus.
Si l’objectif est d’utiliser cette richesse pour alléger durablement le poids de la dette, la logique devrait être de multiplier la valeur produite par cette géographie exceptionnelle, non de faire entrer la propriété du canal dans les livres de la dette.
L’histoire n’a pas besoin d’être rejouée une troisième fois
Hassan Heikal a peut-être raison sur un point : la crise de la dette appelle de grandes idées.
Mais une grande idée n’est pas nécessairement « la plus grande des transactions ».
Parfois, la solution la plus difficile — et la plus efficace — consiste à poursuivre, pendant des années, une politique moins spectaculaire : une dette plus longue et moins coûteuse, une économie plus productive, davantage d’exportations et d’investissements, ainsi qu’une meilleure gestion des actifs non stratégiques.
Le canal, lui, les Égyptiens l’ont payé lors de son creusement.
Ils ont ensuite payé le prix de la perte d’une partie de leur participation, sous la pression de la dette.
Puis ils ont payé le prix de la reconquête de leur souveraineté sur cette voie maritime.
L’histoire ne nous demande peut-être pas d’expérimenter une troisième fois la même idée pour en comprendre définitivement la leçon.