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Editos

Les États-Unis et les Frères musulmans (5)

Le Dialogue

Après une interruption de deux jours, durant lesquels nous avons abordé la situation en Iran et le dilemme du Guide suprême Ali Khamenei — dont le président américain Trump exige le départ du pouvoir et le changement du régime des ayatollahs en place depuis la révolution iranienne de 1979 — nous revenons aujourd’hui à la poursuite de notre étude sur les relations entre l’Amérique et les Frères musulmans.
La visite du président Anouar el-Sadate en Israël et la signature des accords de Camp David ont provoqué une profonde détérioration des relations arabo-égyptiennes, en particulier avec l’Arabie saoudite. Cette évolution a naturellement affecté l’alliance de Sadate avec l’organisation des Frères musulmans.
Sadate convoqua alors le troisième Guide suprême de la confrérie, Omar al-Tilmisani, afin qu’il assiste à une rencontre réunissant écrivains, intellectuels et religieux. Lors de cette réunion, Sadate évoqua la légitimité de la confrérie, affirmant que la décision de dissoudre l’organisation était juridiquement fondée, et que la publication de la revue Al-Da‘wa — organe officiel des Frères musulmans à l’époque — se faisait de manière illégale. Il précisa toutefois qu’il avait autorisé sa parution à titre gracieux, après la libération de leurs membres des prisons.
Sadate s’adressa directement à Tilimsani en ces termes :
« Ce qui m’attriste profondément, Omar, c’est que tu écrives à notre jeunesse — à laquelle je parle de formation, de construction et de capacité à affronter les défis — alors que, dans Al-Da‘wa, figure un article affirmant qu’un message de l’administration américaine et des services de renseignement américains a été adressé au Premier ministre Mamdouh Salem, lui disant : “Attention aux jeunes des groupes islamistes, ils sont extrêmement dangereux. Frappez-les et éliminez-les.” Est-ce acceptable ? Mon chagrin vient du fait que ce genre de méthodes aurait dû disparaître après tout ce que nous avons traversé par le passé. »
Sadate poursuivit, confrontant directement le Guide :
« Je dis à la jeunesse qu’il faut relever les défis et bâtir une grande Égypte islamique. Comment puis-je ensuite leur dire que l’Amérique m’envoie des messages pour me mettre en garde contre vous ? Comment présenter un gouvernement qui a offert aux Frères musulmans autant de liberté d’action comme recevant de tels avertissements de Washington ? Et pourquoi tenez-vous ce genre de discours ? Qui êtes-vous, Omar, pour dire cela ? Ces propos sont inacceptables. »
À partir de cette date, les relations entre les deux hommes se dégradèrent profondément, entraînant dans leur sillage la rupture entre Sadate et la confrérie.
L’assassinat de Sadate
L’alliance entre Sadate et les Frères musulmans prit fin, et la confrérie annonça immédiatement son rejet de sa politique. La Gamaa Islamiya en Haute-Égypte entra alors en contact avec ses homologues du Delta. Ensemble, ils désignèrent Omar Abdel Rahman comme émir, aux côtés d’Abboud al-Zomor et Naguib Ibrahim, et s’allièrent au Jihad islamique, dirigé par l’ingénieur Abdel Salam Farag.
Tous convergèrent vers un objectif unique : l’assassinat de Sadate, exécuté le 6 octobre 1981, lors de ce qui fut connu sous le nom de l’attentat de la tribune.
Les troubles de la branche américaine
Parallèlement à la crise entre Sadate et la confrérie, de graves tensions secouèrent la branche américaine des Frères musulmans. Ces troubles résultaient du lien organique étroit entre la branche américaine et l’organisation-mère en Égypte, ce qui permit à des cadres venus de l’extérieur du contexte américain d’entrer en contact direct avec les dirigeants locaux.
La différence profonde entre l’environnement américain et celui du Moyen-Orient provoqua des conflits majeurs. Selon un rapport de Mehdi Akef, les dirigeants de l’organisation-mère commencèrent à s’interroger :
Où sont les conditions strictes d’adhésion ? Où est la clandestinité de l’action organisationnelle ? Où sont les liens avec la direction centrale ? Où sont les programmes éducatifs ? Quels sont les objectifs de la confrérie aux États-Unis ?
Plus surprenant encore pour eux : l’objectif central — la prise du pouvoir et l’instauration d’un État islamique — était totalement absent du projet de la branche américaine, ce qui choqua profondément la direction égyptienne. Ce décalage allait d’ailleurs se reproduire plus tard dans les branches européennes et canadiennes.
Ces interrogations donnèrent naissance à des poches organisationnelles régionales distinctes, tandis que rumeurs et soupçons commencèrent à circuler au sujet de certains dirigeants.
Les crises éclatèrent ouvertement lors du camp général de 1977. Même après le changement de direction en 1978, les difficultés persistèrent, car la mission consistait à extraire l’organisation de sa dilution dans les structures régionales et étudiantes pour la refonder sur une cohésion interne forte. La direction mixte égypto-américaine de l’époque, selon Akef, manquait d’homogénéité, ce qui lui fit perdre l’équilibre stratégique.
En résumé, lorsque l’alliance avec Sadate s’effondra, les dirigeants de l’organisation-mère se rendirent aux États-Unis pour tenter d’y bâtir un modèle calqué sur celui de l’Égypte. Ils se heurtèrent à un contexte radicalement différent qu’ils refusèrent de prendre en compte, cherchant à fondre l’ensemble des cadres régionaux et étudiants dans un moule unique. L’hétérogénéité de la direction fut à l’origine du désordre structurel.
L'étape  afghane
Après l’assassinat de Sadate, la confrérie sentit le danger se rapprocher. De nombreux cadres prirent la fuite dans une nouvelle vague d’exil vers l’Occident. Cette fois, cependant, les Frères musulmans connaissaient parfaitement les circuits, disposant déjà de structures prêtes à accueillir les nouveaux arrivants.
Moustafa Mashhour et Mohamed Mehdi Akef se réfugièrent en Allemagne, où ils fondèrent à Munich le Centre islamique, destiné à devenir le siège des réunions de l’organisation internationale, placée sous la direction d’Akef. Mashhour joua un rôle central dans l’élaboration du règlement interne, officiellement adopté en mai 1982.
À travers l’organisation internationale, les réseaux mondiaux des Frères musulmans furent restructurés, y compris la branche américaine. Munich devint alors le centre décisionnel pour l’ensemble des dossiers internationaux, notamment ceux de l’Afghanistan et de la Palestine.
Akef prit la tête du département des relations avec le monde islamique, l’un des plus importants de la confrérie. Cette position lui permit de tisser un vaste réseau dépassant largement le cadre frériste, intégrant de nombreux mouvements islamiques : le Parti islamique PAS en Malaisie, le Parti du Bien-être (Refah) et ses extensions en Turquie, grâce à ses liens étroits avec Necmettin Erbakan, ainsi que la Jamaat-e-Islami au Pakistan.
À partir de cette dernière intégration, Akef réorienta l’attention américaine vers l’utilité stratégique des Frères musulmans dans la guerre contre l’Union soviétique, en Afghanistan, où l’armée rouge s’enlisait dans un bourbier sanglant.
Le rôle d’Abdallah Azzam
Akef devint conseiller de la World Assembly of Muslim Youth et responsable des camps internationaux. Parallèlement, les Frères musulmans rencontrèrent secrètement à La Mecque Abdallah Azzam, Palestinien d’origine, et lui demandèrent de quitter la Jordanie pour s’installer à Islamabad, afin d’œuvrer clandestinement sous la direction de la confrérie à la création du noyau d’une armée islamique, exploitant le besoin américain en combattants contre les Soviétiques.
Azzam fut nommé enseignant au Complexe islamique mondial en 1982, détaché par la Ligue islamique mondiale. Né à Jénine en 1941, diplômé en charia de l’université de Damas, il rejoignit les Frères musulmans lors de ses études de master puis de doctorat en jurisprudence islamique à Al-Azhar. Il se rapprocha notamment de Zeinab al-Ghazali et de la famille de Sayed Qotb, dont il fut profondément influencé.
Critique du train de vie luxueux des dirigeants de la résistance palestinienne au Liban et en Jordanie, Azzam accepta l’invitation à se rendre au Pakistan, puis à Peshawar, où il donna des cours chaque jeudi et vendredi. Il noua des relations étroites avec les chefs de guerre afghans : Abdul Rasul Sayyaf, Gulbuddin Hekmatyar et Burhanuddin Rabbani, soutenu par la direction internationale des Frères musulmans.
Azzam collabora avec eux pour pénétrer les zones frontalières montagneuses, via les entreprises de construction d’Oussama ben Laden, afin d’ériger des camps et infrastructures protégeant les chefs de guerre des frappes aériennes soviétiques.
Azzam connaissait déjà Ben Laden depuis leur séjour en Arabie saoudite. Il devint rapidement son guide spirituel et idéologique. En 1986, ils conclurent ensemble des accords majeurs d’armement avec des responsables de la CIA, recevant deux semaines plus tard les armes lourdes les plus sophistiquées.
Sous l’œil attentif des Américains, Azzam continua à acheminer des jeunes combattants vers l’Afghanistan avec l’aide des Frères musulmans, jusqu’à la bataille de Jalalabad, où les combattants arabes furent trahis par les services pakistanais.
À l’approche du retrait soviétique, Azzam sentit le danger se resserrer. Mais entre-temps, les Frères musulmans avaient accumulé une fortune colossale en servant de sous-traitants humains pour les États-Unis, estimée par des experts de Washington à 60 milliards de dollars. Un secret connu de deux seuls hommes : Moustafa Mashhour et Mehdi Akef, qui en transmirent la clé à leurs successeurs, notamment Mohamed Badie et Mahmoud Ezzat.
À suivre…
Paris- 17 heures, heure du Caire.