Je n’ai pas pu poursuivre la publication de la série d’articles « Les États-Unis et les Frères musulmans » sans m’arrêter un instant sur la décision prise hier par le Parlement français de qualifier l’organisation des Frères musulmans d’organisation terroriste. Une décision intervenue après des années d’études et de débats publics, au sein du Parlement comme en dehors, dans les couloirs des partis politiques, sur les pages des grands quotidiens et sur les écrans des chaînes de télévision françaises les plus influentes.
Le groupe parlementaire de la droite républicaine a présenté la proposition, appelant à une reconnaissance juridique, par l’Union européenne, du caractère politique de l’idéologie séparatiste portée par la confrérie, et à son classement dans la catégorie du terrorisme.
Après examen du projet par les commissions des Affaires européennes et des Affaires étrangères du Parlement français, celui‑ci a adopté hier la proposition de résolution lors d’une séance plénière.
Il est prévu que le texte soit transmis, dans son étape suivante, aux institutions de l’Union européenne afin d’en débattre et d’examiner son adoption. En cas d’approbation, il sera appliqué dans l’ensemble des États membres, ce qui placerait le projet des Frères musulmans d’infiltration et d’implantation au cœur des sociétés européennes dans une situation extrêmement précaire.
Ce qui s’est produit hier ne saurait être dissocié de son contexte. En mai 2025, les ministères français de l’Intérieur et des Affaires étrangères avaient décidé de créer une commission d’enquête sur l’influence des Frères musulmans en France, ainsi que sur les soutiens extérieurs qu’ils reçoivent de la part d’États ou d’organisations internationales afin de renforcer l’idée de séparatisme.
Cette enquête a été confiée au diplomate français chevronné François Gouyette — ancien ambassadeur de France aux Émirats arabes unis, en Libye, en Tunisie, en Arabie saoudite et en Algérie — ainsi qu’à Pascal Courtade, haut responsable du ministère de l’Intérieur. Cela s’est produit à l’époque où le ministère était dirigé par Bruno Retailleau, aujourd’hui président du parti Les Républicains et figure de la droite ayant porté la proposition de loi adoptée hier par le Parlement.
Auparavant, la loi « confortant le respect des principes de la République » avait été promulguée le 24 août 2021 afin de « réarmer » la France contre les idéologies séparatistes que la confrérie des Frères musulmans prônait et mettait en œuvre dans la pratique sur le territoire français.
Le séparatisme, tel que défini par cette loi, est un projet politique frériste, théorique, caractérisé par des déviations répétées par rapport aux principes de la République, visant à construire une société parallèle.
Le rapport publié en mai 2025 a souligné que le mouvement des Frères musulmans joue un rôle majeur dans la diffusion de ce système idéologique appelant au séparatisme et au refus d’ancrer et de renforcer les valeurs républicaines.
Lorsque ce rapport est paru en mai 2025, il a provoqué une vive controverse en France. Nous en avions obtenu l’exclusivité de la traduction en langue arabe, publiée dans Al‑Bawaba News. Il était naturel que ce rapport soit suivi d’un large débat public sur les mesures à prendre, après qu’il eut été établi que l’organisation frériste cherchait à approfondir les valeurs séparatistes au sein de la société française et recevait des financements extérieurs dans le but de déstabiliser l’esprit européen de la République française… jusqu’à ce que nous arrivions à ce moment.
Les débuts
Lorsque j’ai posé le pied sur le sol français en mars 2017, avec l’ambition de créer à Paris un Centre d’études du Moyen‑Orient spécialisé dans l’analyse et l’information sur l’islam politique, l’organisation des Frères musulmans était à l’apogée de sa présence. Sa voix était la plus forte, et le financement en provenance de certains pays arabes battait son plein.
La bataille ressemblait à celle d’un homme brandissant l’épée de ses ancêtres face à des adversaires équipés des armes nucléaires les plus modernes. Il n’y avait aucune forme d’équilibre : des dizaines de centres islamiques, d’écoles, des milliards d’euros entre les mains de l’organisation, et des moyens financiers très limités pour notre centre… Mais nous avions la volonté et le droit.
Plus de cent conférences ont été organisées à travers l’Europe (dont trente‑six en France). Nous n’avons laissé aucune instance parlementaire ou politique sans engager avec elle un débat public sur l’organisation, ses idées, ses sources de financement et le danger qu’elle représente pour les valeurs occidentales et pour celles de la République française.
Les responsables politiques, les députés et les ministres ne connaissaient des Frères musulmans que l’image d’un mouvement démocratique opprimé dans les pays arabes, évincé du pouvoir par la force armée en Égypte en juin 2013.
Je me souviens que lors de ma première visite au bureau de Bruno Retailleau — alors chef de la majorité au Sénat, directeur de campagne du candidat républicain à la présidentielle François Fillon, futur ministre de l’Intérieur, artisan de cette orientation, et aujourd’hui président du parti Les Républicains, qui a porté la décision de classer les Frères musulmans sur les listes terroristes — il me dit, après deux heures entières de discussion :
« Pourquoi n’avons‑nous jamais entendu auparavant ce discours sur la volonté des Frères musulmans de saper les fondements des sociétés occidentales ? »
Il a pris de moi plusieurs documents contenant leurs fatwas concernant la femme, l’art, la démocratie, les non‑musulmans et l’Occident. Je les avais traduits en français sous le titre : Les dangers de l’idéologie frériste pour les valeurs de la République française.
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. J’ai affronté publiquement les dirigeants de l’organisation à Genève, Paris, Munich, Strasbourg, Amsterdam et Rome. Je n’ai laissé aucun lieu sans m’y rendre pour alerter sur la gravité de leurs projets en Europe.
Lorsque l’on m’a demandé d’écrire pour le site français Causeur, puis pour Atlantico, mon premier article portait le titre :
« L’islam français pris en otage par les Frères musulmans ».
J’y expliquais comment, au fil de plusieurs décennies, les autorités françaises avaient tenté d’organiser ce que l’on appelle « l’islam de France », à l’image de l’organisation du culte juif en 1804.
Ces tentatives ont commencé en 1999 avec la création envisagée d’une fédération représentant les musulmans de France, proposition du ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean‑Pierre Chevènement, qui n’a pas abouti. Elles se sont poursuivies avec le projet de Nicolas Sarkozy en 2003, donnant naissance au Conseil français du culte musulman, puis avec le discours du président Emmanuel Macron en 2020, dans lequel il déclarait que l’islam traversait une crise mondiale et appelait à redéfinir la relation entre l’État et cette religion afin de prévenir ce qu’il a qualifié de séparatisme.
Cette prise de position a suscité l’hostilité d’un grand nombre de dirigeants et de penseurs du monde islamique, ainsi que de nombreux musulmans de France.
Ces années ont été jalonnées de dizaines de tentatives d’analyse du phénomène et de propositions de solutions, chacune reflétant la position intellectuelle de ses auteurs. Mais, malheureusement, tous ces projets ont échoué, car ils n’ont pas abordé le cœur du problème auquel sont confrontés l’islam et les musulmans en France : le fait d’être, littéralement, pris en otage par l’organisation internationale des Frères musulmans, qui a récemment confié la conduite de son action à des stratégies et des ambitions d’États extérieurs à l’Union européenne.
La tragédie européenne
La véritable tragédie de l’Europe avec l’islamisme a commencé avec l’arrivée massive de la troisième génération des Frères musulmans sur le continent européen dans les années 1980 et 1990. Jusque‑là, l’islam ou les musulmans ne représentaient ni un fardeau ni un problème au sein de la société ou de l’État français.
Depuis plus d’un siècle, des musulmans ordinaires affluaient vers l’Europe comme commerçants, savants ou étudiants, échangeant des savoirs et des expériences, qu’ils rapportaient ensuite dans leurs pays d’origine ou en s’intégrant dans leurs nouvelles sociétés.
La crise a véritablement émergé avec l’arrivée d’un groupe politique islamiste appelé les Frères musulmans, convaincu que le musulman devait œuvrer à l’établissement d’un État islamique partout où il se trouve, en agissant dans la clandestinité et la dissimulation pour atteindre cet objectif.
Un groupe qui considérait les pays européens comme un butin, estimant qu’il fallait convertir leurs populations à l’islam, puis, progressivement, les conquérir et les gouverner selon la charia, au lieu de rendre la pareille à des sociétés qui les avaient accueillis et protégés.
Après les vagues massives de fuite des pays où ils étaient persécutés, ils ont cherché à infiltrer ces sociétés et à les trahir, convaincus qu’il s’agissait là du « vrai » islam, s’appuyant sur les principes inculqués par le fondateur de la confrérie, Hassan al‑Banna. Selon ses enseignements, le membre des Frères est tenu de mettre en œuvre les six étapes de la prédication dans tout pays où il se trouve, des étapes qui commencent par « l’individu frériste » et s’achèvent par le califat islamique et la « maîtrise du monde ».
Les premiers idéologues de la confrérie — al‑Banna, al‑Hodeibi, Sayyid Qutb et Fathi Yakan — ont, à travers des programmes éducatifs intensifs, implanté ces idées dans l’esprit de chaque sympathisant et adepte, sans parler du membre actif ou du cadre organisationnel, au point que ces concepts sont devenus une sorte de « nouveau Coran », se substituant au Livre de Dieu auquel croient les musulmans ordinaires.

Les Frères ont appris, dans leurs écoles idéologiques, que ces six étapes pouvaient être atteintes par diverses méthodes : la prédication, puis le recrutement et la constitution de cellules familiales fréristes, avant de passer à la restructuration de la société par l’affaiblissement de ses piliers civils ou laïcs — associations, syndicats, unions professionnelles ou étudiantes — afin de les imprégner des concepts d’un État religieux fondé sur des symboles et des apparences doctrinales.
Et ce n’est pas tout : ils privilégient également la fraternité de croyance au détriment de la fraternité nationale, instaurant une discrimination fondée d’abord sur la religion, puis sur le courant au sein de la religion, et enfin sur l’adhésion exclusive à la méthodologie frériste par rapport aux autres mouvements se réclamant de l’islam dans leur compréhension de la vie et de la politique.
Nous avons touché à cette orientation hier encore en abordant la question de la clandestinité et de la visibilité dans le champ de la prédication, dans la série « L’Amérique et les Frères musulmans ». Elle avait été soulevée par Mehdi Akef dans son rapport après sa visite de la branche des Frères musulmans aux États‑Unis en 1991, où il avait défendu la clandestinité comme stratégie de prise de contrôle et de renversement visant à établir un système politique et idéologique différent.
Qu’en est‑il alors de la démocratie et du climat de liberté d’opinion et d’expression qu’offrent ces pays occidentaux ?
Les Frères musulmans ont perçu ce principe comme un simple mécanisme de sélection, et non comme un mode de vie fondé sur des piliers essentiels tels que la liberté d’expression et la liberté de croyance. Dans leur conception, la démocratie devient un pont à franchir une seule fois pour accéder au pouvoir, avant d’être détruit. En Occident, elle s’est transformée en un moyen d’infiltration et de pénétration des rouages de ces sociétés afin de les démanteler de l’intérieur.
Paris - 17 heures, heure du Caire.