Accueil recherche MENU

Editos

Et si la pénurie d'eau n'était qu'une illusion fabriquée par les puissances qui dominent ce monde ?

Le Dialogue

Il existe, dans l'histoire de l'humanité, des moments charnières qui ne sont annoncés dans aucun bulletin d'actualité et qui ne s'ouvrent jamais au son du canon. Ce sont des moments où le sens même de la puissance se transforme : des richesses qui furent, hier encore, le socle de l'hégémonie perdent leur centralité, tandis que d'autres ressources s'avancent silencieusement pour devenir l'emblème d'une ère nouvelle. Ainsi en fut-il de l'or à l'époque des empires, puis du charbon avec la révolution industrielle, avant que le pétrole ne devienne, tout au long du XXe siècle, le langage même dans lequel se sont exprimées la politique, les guerres et les alliances. Aujourd'hui, le monde se trouve à l'aube d'une nouvelle transition, plus silencieuse mais plus lourde de conséquences : l'eau.

La question qui s'impose n'est donc pas de savoir qui possède l'eau, mais qui détient la capacité de la transformer en puissance. Car à qui profite le maintien de cette question dans le registre de la pénurie perpétuelle, plutôt que dans celui d'un enjeu de pouvoir susceptible d'être redéfini ?

Depuis des décennies, le monde arabe a appris à répéter une seule phrase dès que la question de l'eau est évoquée : nous souffrons d'une pénurie sévère. Cette phrase se répète dans les rapports internationaux et dans les documents de financement conditionné, mais rares sont ceux qui s'interrogent : qui a forgé cette définition ? Les institutions qui élaborent les indices de « stress hydrique » et de « seuil de pauvreté en eau » sont, pour la plupart, des institutions occidentales, fondées sur des critères conçus dans des contextes bien éloignés de la géographie de notre région. Cela ne signifie pas que les accords relatifs à l'eau soient eux-mêmes d'origine occidentale : il s'agit le plus souvent d'accords régionaux entre les parties mêmes de la région, tels le traité de paix jordano-israélien de 1994 ou l'accord de 1959 entre l'Égypte et le Soudan. Mais le récit de la « pénurie mondiale » est précisément ce que l'on invoque pour justifier l'inertie dans l'application de ces accords, ou pour en différer l'échéance lorsque cela sert les intérêts de la partie la plus forte ; comme lorsque, selon plusieurs rapports de presse, Israël a récemment invoqué son incapacité technique à acheminer le quota annuel convenu avec la Jordanie, ou lorsque Le Caire négocie avec Addis-Abeba au sujet du Grand Barrage de la Renaissance, sans que nul ne demande qui, au fond, a fixé le quota de 1959.

Cette équation, qui a longtemps semblé orientée de façon irréversible du Nord vers le Sud, commence aujourd'hui à révéler son autre visage. Tandis que la « pénurie d'eau » est présentée, au Sud, comme un récit de défaillance justifiant la tutelle, l'Europe traverse aujourd'hui une crise climatique qui dévoile la même équation, mais depuis son versant opposé. Au seul mois de juin 2026, la France, les Pays-Bas et la Belgique ont enregistré près de 3 700 décès supplémentaires dus à une canicule sans précédent, tandis que les températures dépassaient, pour la première fois de leur histoire enregistrée, les quarante degrés dans plusieurs villes allemandes et polonaises. Le paradoxe le plus profond ne réside pas dans la crise elle-même, mais dans la question de savoir qui se précipite pour la résoudre : tandis que l'Occident brûle, les panneaux solaires et les climatiseurs chinois affluent vers l'Europe à un rythme record, alors même que Pékin a relevé ses prix à l'exportation après la suppression des incitations fiscales qui les soutenaient jusqu'alors. L'Europe, habituée à dicter les conditions, se retrouve désormais en position d'acheteur contraint. Le Sud est ainsi persuadé que sa pénurie hydrique relève d'une fatalité indépassable, tandis que le Nord découvre que son confort climatique n'a jamais été aussi garanti qu'il le croyait — la seule différence étant que l'un avait pris l'habitude de dicter les conditions, tandis que l'autre commence tout juste à apprendre à les accepter.

Or, une vérité échappe à beaucoup : le volume des ressources en eau importe désormais moins que la technologie qui en assure la gestion. Singapour, qui ne possède pratiquement aucun fleuve digne de ce nom, a transformé sa pénurie hydrique en une industrie mondiale intégrée de dessalement et de recyclage, au point d'exporter aujourd'hui son savoir-faire vers des pays disposant de ressources naturelles bien supérieures aux siennes. La différence entre un État qui gère intelligemment son eau et un État qui gère sa pénurie ne tient pas au volume des précipitations qu'il reçoit, mais à la science qu'il investit dans chaque goutte. Et ce sont ceux qui maîtrisent les technologies de dessalement, qui mènent les recherches sur le recyclage, et qui développent des systèmes d'irrigation intelligents couplés à l'intelligence artificielle, qui détermineront le rang des nations dans les décennies à venir — non ceux qui possèdent le plus grand fleuve.

C'est précisément là que réside la véritable opportunité arabe. La région, qui a accumulé des décennies d'expertise en dessalement — au point que l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dominent aujourd'hui la production mondiale d'eau dessalée —, dispose d'excédents financiers considérables, de littoraux qui s'étendent sur des milliers de kilomètres, et d'un ensoleillement qui la qualifie pour mener la transition vers les énergies propres. Elle n'a donc nul besoin de rester prisonnière de l'équation des « ressources rares ». À ses côtés, l'Afrique n'est pas le « continent de l'avenir » parce qu'elle serait pauvre, mais parce qu'elle est riche de vastes bassins hydrographiques et de terres agricoles immenses, encore loin d'être exploitées avec l'efficacité requise. Plutôt que de demeurer tributaire d'un financement international conditionné au prétexte de la pénurie hydrique, la région arabe pourrait devenir un fournisseur technologique pour ce continent, et bâtir avec lui une alliance hydrique et alimentaire fondée sur ce que l'on pourrait appeler une « diplomatie de l'eau » : exporter des solutions plutôt qu'importer des expertises, et construire la confiance par la coopération plutôt que par l'imposition de conditions.

Sur le plan des fleuves transfrontaliers, c'est la dispersion de la position arabe, et non la rareté de l'eau elle-même, qui affaiblit sa position de négociation. L'Égypte négocie seule avec l'Éthiopie, la Jordanie négocie seule avec Israël, l'Irak affronte séparément la Turquie et l'Iran. Une position arabe unifiée sur ces dossiers, appuyée par les fonds souverains du Golfe — dont les actifs dépassent plusieurs milliers de milliards de dollars —, transformerait ce que l'on appelle aujourd'hui le « déficit » en un investissement collectif, plutôt qu'un fardeau que chaque État devrait porter seul face à un adversaire plus puissant que lui.

Le véritable gain ne consiste donc pas à nier la crise, mais à s'emparer de son récit. Lorsque les pays arabes se présentent comme des experts mondiaux dans la gestion de la rareté plutôt que comme ses victimes, l'équation s'inverse : celui qui demandait l'aide devient celui qui la fournit, et celui à qui l'on imposait des conditions devient celui qui les fixe. Car la véritable richesse n'a jamais résidé dans la terre seule, mais dans l'être humain capable de la lire et de l'orienter. L'Égypte antique n'est pas devenue le berceau d'une grande civilisation parce que le Nil traversait son territoire, et la Mésopotamie n'a pas prospéré parce que le Tigre et l'Euphrate étaient plus abondants que d'autres fleuves : c'est parce que l'homme, en ces lieux, a su transformer le fleuve en système, l'agriculture en économie, l'économie en État, et l'État en civilisation.

Continuerons-nous à lire les cartes de la puissance avec les yeux d'hier, ou est-il temps d'écrire nous-mêmes le récit de l'eau, avant que d'autres ne l'écrivent à notre place ?

En somme : l'eau n'est pas un déficit que l'on gère, mais une carte que l'on joue — et celui qui sait la lire écrit les règles du jeu plutôt que de s'y soumettre ; celui qui se contente de décrire le problème attendra toujours que quelqu'un d'autre en détienne la solution.

Paris - 6 juillet 2026