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Culture - Livres - Histoire

Mohamed Mounir, un matin qui ressemble à une promesse

Le Dialogue

Un nouveau jour se lève, premier d’une longue année. Dans les mains des mères, les enfants s’habillent sans rechigner. Dans les poulaillers, les coqs commencent à chanter.

Les cloches des églises sonnent joyeusement. Les mosquées font entendre l’appel d’une nouvelle aube. Un jour de fête, un jour comme les autres…

Et pourtant, c’est un matin qui ressemble à une promesse.

C’est du moins ce que m’a confié un devin du soir, dans un murmure silencieux :

« Fais monter ta voix, chante encore : les chansons sont toujours possibles. Même si, un jour, tu viens à tomber, il faudra te relever, debout, comme un palmier qui regarde le ciel. Ni défaite, ni renoncement, ni peur… Et pas de rêve abandonné dans le désert. »

Ce message a enveloppé ma vie et ne m’a jamais quitté. J’ai livré de nombreuses batailles sous cette devise, tissant peu à peu ma propre légende : ne jamais céder, ne jamais renoncer.

Le rêve est semé dans l’immensité. Le Nil l’abreuve, la terre noire et fertile lui donne sa force, et les cultures poussent vigoureusement. Nous avons disposé, à côté des graines enfouies dans cette vaste étendue, des jarres de miel et toutes sortes de douceurs de l’âme. De cette alliance sont nés des rêves et des histoires, qui ont parcouru les rives de notre imaginaire et enveloppé nos cœurs d’un amour libre et assumé.

Je reconnais, moi, le soussigné, être pleinement et volontairement impliqué dans cette histoire. Une magnifique aventure qui m’a emporté il y a quarante ans, sinon davantage, lorsque j’avais une vingtaine d’années.

C’est de quarante années de douceur que je veux parler. De ces fenêtres de notre jeunesse que nous avons ouvertes très tôt sur Mohamed Mounir et Abdel Rahim Mansour. Nos horizons se sont élargis, nous avons effleuré le rêve, découvert l’émerveillement, comme si un simple contact nous faisait naître une seconde fois.

Je veux parler de cet homme au teint brun, innocent, couleur chocolat, venu de la chaleureuse Nubie égyptienne, qui a fait irruption dans nos vies avec assurance, singularité et détermination.

Il allait à rebours de son époque. Certains l’ont rejeté, d’autres se sont étonnés de son apparition, d’autres encore ont eu peur de lui. C’étaient ceux qui s’étaient accommodés du familier et du convenu, endormis par une romance sans relief, des mélodies conçues pour faire valoir la voix, des mots tirés de dictionnaires usés et des sentiments préfabriqués, sur des airs mille fois entendus.

Le jeune homme à la peau couleur chocolat est arrivé, les cheveux en bataille, l’âme en désordre, porté par une impatience brûlante : celle de servir son pays.

Simple, venu du cœur du cercle, il semblait investi d’une mission : cultiver les espaces de l’âme, remettre de l’ordre dans la nature, donner forme aux émotions et aux sentiments. Il nous invitait non seulement à l’écouter avec notre cœur et notre sensibilité, mais aussi, dans le sillage du grand maître Sayed Darwich, à chanter avec lui.

Il chantait pour nous, et nous chantions avec lui.

Il nous avait appris une belle ruse, presque malicieuse. Nous étions de jeunes amoureux, intimidés, incapables alors de trouver le courage d’avouer nos sentiments à celles qui faisaient battre nos cœurs. Alors, nous leur murmurions quelques vers de ses chansons, ou les leur répétions doucement.

« Tes yeux m’apprennent à voyager… »

« Ô mariée du Nil, petit morceau de ciel… »

« Toi dont l’image, gravée dans mon cœur, est une épopée… »

Mohamed Mounir avait mêlé l’être aimé à la patrie, et la patrie à l’être aimé, jusqu’à confondre les regards et les cœurs.

Si la flèche atteignait le cœur de notre bien-aimée, tant mieux ! Sinon, il nous restait une échappatoire : prétendre que nous parlions de notre pays.

Les paroles d’Abdel Rahim Mansour, la voix et la sensibilité de Mohamed Mounir nous offraient un espace de liberté, une profondeur et une intimité rares.

Les chansons de Mounir, comme les poèmes d’Ahmed Abdel Mouti Hégazi, de Mahmoud Darwich et de Salah Jahine, ont constitué le vocabulaire de nos premières lettres d’amour. Elles étaient aussi nos stratagèmes, nos façons détournées de communiquer avec celles que nous aimions, lorsque nous avions vingt ans.

Mounir nous invitait également à inscrire nos noms dans le grand livre de la patrie. À prendre la parole, à exprimer ce que nous avions sur le cœur :

« Pourquoi te taire devant le temps ? Parle !

Pourquoi payer seule le prix ? Parle ! »

Lorsque la trahison et le terrorisme ont frappé le cœur de notre pays, Mounir a chanté : Le cœur de la patrie est blessé.

Et lorsque des voleurs et des imposteurs, des marchands de religion, ont tenté de s’emparer de l’Égypte, d’en dévaster l’histoire, la culture et les arts, et d’interdire aux Égyptiens jusqu’au droit de se réjouir, Mounir a fait entendre l’un de ses chants les plus emblématiques, devenu un cri de ralliement :

« Madad, madad, madad…
Madad, ô Messager de Dieu ! »

Il y invoquait le Coran, la sourate de l’Homme, la justice dans la balance pour toutes les créatures de Dieu.

Puis il poursuivait :

« Madad, madad, madad…
Madad, ô Messager de Dieu !

Je jure par le Voyage nocturne,
par l’innocence de la Vierge,
tout sang est égal :
Dieu l’a déclaré sacré. »

Dans ce chant, Mounir faisait de la musique une profession de foi contre l’injustice, un manifeste qui pouvait résonner en tout lieu et à toute époque.

Ailleurs, sa voix se faisait celle d’un amoureux qui interpelle l’être aimé, lui reprochant de ne pas comprendre sa sincérité, de le laisser seul dans sa faiblesse, alors qu’il a consacré sa vie à la protéger de la peur.

« Comment peux-tu accepter, toi que j’aime,
que je célèbre ton nom quand tu ne cesses
d’accroître mon désarroi,
sans même percevoir ma bonté ?

Comment peux-tu me laisser dans ma faiblesse ?
Pourquoi ne te tiens-tu pas à mes côtés,
alors que j’ai consacré toute ma vie
à ne jamais voir la peur dans tes yeux ? »

La plainte amoureuse se transforme en accusation. Celui qui aime ne comprend plus pourquoi son amour ne lui vaut ni reconnaissance ni réciprocité. Il a relevé la tête de l’autre, mais celle-ci, désormais, lui fait baisser la sienne.

Et de demander encore : comment accepter une telle injustice, comment continuer à aimer lorsque l’amour lui-même semble ne plus suffire ?

Chez Mounir, la chanson d’amour n’est jamais très éloignée de la revendication. L’intime et le collectif se répondent, le sentiment personnel devient une manière de parler de la dignité, de la liberté et du refus de l’humiliation.

Il a pris le parti des gens simples : les paysans démunis, les ouvriers généreux, ceux que la vie pousse sur les chemins de l’exil. Il a chanté les soldats et leurs sacrifices, la jeune fille à l’uniforme bleu marine, la croix et le croissant, Jérusalem, l’Intifada, les martyrs et, par-dessus tout, la vie.

Il a aussi contribué à redécouvrir les trésors du patrimoine musical, non seulement égyptien, mais arabe dans toute son étendue : de l’Algérie au Maroc, de la Tunisie à la Libye, du Soudan au Liban, à la Jordanie et à la Palestine.

Il a fait de cet héritage vivant une matière à réinventer, une musique capable de franchir les frontières et de rassembler des sensibilités différentes sans renoncer à ses racines.

Mohamed Mounir a le droit d’être fier de ce qu’il nous a donné. Et nous avons, à notre tour, le droit — et même le devoir — d’être fiers de lui, d’affirmer notre attachement et de lui témoigner notre amour.

J’écris ces lignes en tant que simple auditeur, amoureux de son œuvre, pleinement engagé dans l’univers musical de Mounir. C’est avec ses mots que j’ai choisi d’ouvrir cette nouvelle année, dans la confiance et l’optimisme.

Je ne suis pas critique musical. Je suis un homme qui prend parti. Oui, j’assume ce que je vois, ce que je ressens, ce qui, dans cette histoire, m’appartient intimement.

Je sais, dans le même temps, que des millions d’autres partagent cet amour, cette fidélité et cette reconnaissance envers Mounir. Des millions d’autres, aussi, partagent cette confiance dans l’avenir, cette conviction que notre présent n’a pas dit son dernier mot.

Car il y a encore ce jour qui avance, qui court et se bat, dont le regard continue de voyager et dont le cœur ne se lasse pas des chemins à parcourir.

Un jour qui n’a pas renoncé.

Paris, 17 heures, heure du Caire.