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La Horde, comment les mongols ont changé le monde

Le Dialogue

Comme le souligne l’historienne, Marie Favereau, « la Horde fut ce grand régime nomade né de l’expansion mongole du XIIIe  siècle. Elle n’était ni un empire classique, ni un État dynastique, et encore moins un État‐nation » 

Un régime équestre d’une telle puissance qu’il gouverna quasiment toute la Russie actuelle jusqu’en Sibérie occidentale pendant presque trois siècles. 

Il constitua le plus endurant de tous les régimes créés par les conquérants mongols. 

Son histoire demeure méconnue, contrairement à celle des Ilkhanides, ces souverains mongols du Moyen‐Orient, ou à celle des Yuan, dont la dynastie fut fondée en Chine par les descendants de Gengis Khan. Sa fascinante histoire se devait d’être racontée. 

La Horde trouve son origine dans les steppes d’Asie orientale lorsque, au début du XIIIe siècle, Gengis Khan œuvra à l’unification des nomades – parmi lesquels des Mongols et d’autres peuples de la steppe – et fonda ce qui devint le plus grand empire contigu au monde. 

Chacun de ses quatre fils (Jochi, Chagatay, Ögödei et Tolui) reçut de ses mains un ulus (peuple) et un territoire. 

La question de l’héritage de Jochi, son fils aîné et héritier présumé, constitue l’épisode originel de cette histoire : Jochi se vit confier la conquête des steppes à l’ouest de la Mongolie, une immense région dont les limites naturelles s’étendaient jusqu’en Hongrie. Cependant, il contraria son père, qui le priva de son droit au trône. 

Les conséquences de cette déchéance furent profondes. Dans les années 1240, après la mort de Jochi, ses fils, ses guerriers et leurs familles migrèrent en effet vers la zone tempérée située entre la région Volga‐Oural et la mer Noire. Ils y établirent une admi‐ nistration largement indépendante de l’Empire mongol. 

La Horde constituait un régime flexible

La Horde constituait un régime flexible, capable de s’adapter aux changements internes et pouvant résister aux pressions externes. Riche et suffisamment puissante pour exercer une forme de contrôle sur ses voisins, elle affirma ainsi sa propre autonomie vis‐à‐vis du centre de l’Empire mongol. 

Les chefs jochides réajustèrent leurs relations avec les autres descendants de Gengis Khan afin de maintenir une certaine stabilité politique. Ils conservèrent le contrôle des cités et des routes entre la mer d’Aral et la mer Noire, protégeant des axes marchands essentiels – en effet, la Horde dominait le commerce continental et, ce faisant, modela les trajectoires de la Russie et de l’Asie centrale jusqu’au XVIe siècle. 

Les historiens nomment ce régime influent et puissant « la Horde d’or » ou « le khanat de Qipchaq », une référence au peuple du même nom habitant les terres qui passèrent sous contrôle mongol. 

S’ils ont reconnu, peu à peu, l’importance de la Horde, ils n’ont que rarement tenté de l’expliquer en profondeur. 

L’ouvrage de Marie Favereau cherche à comprendre son fonctionnement de l’intérieur et à saisir comment un tel régime émergea et se développa à travers les siècles, s’ajustant et se transformant tout en conservant son identité nomade. 

Il ne résout pas seulement l’énigme politique et sociale que fut la Horde, il revient également sur son héritage. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les échanges économiques s’intensifièrent, impliquant la plus grande part de l’Eurasie. 

Sous la domination mongole, ces régions éloignées se rapprochèrent et, pendant au moins un siècle, des années 1250 aux années 1350, se lièrent au sein d’un réseau commun d’échange et de production. Pour la première fois, voyageurs et caravanes marchandes pouvaient, sans prendre de risque inconsidéré, aller d’Italie jusqu’en Chine. 

Ce boum commercial sans précédent, une véritable pax mongolica, « la paix mongole», désignant ainsi une période de stabilité postconquête qui rendit possibles les échanges de longue distance. Cependant, et de récents travaux le rappellent, les relations entre les Mongols eux‐mêmes et avec les peuples conquis n’étaient pas exactement pacifiques. La notion de paix, ici, ne peut être entendue que comme l’acceptation de la domination mongole par les peuples assujettis.

Dans ce contexte, l’échange mongol constitue un tournant majeur qui entraîna un épanouissement de l’art, la formation d’artisans qualifiés et le progrès de la recherche dans de nombreux domaines dont la botanique, la médecine, l’astronomie, les systèmes de mesure et l’historiographie. L’augmentation de la production et l’intensification de la circulation d’objets manufacturés, souvent orchestrées par les leaders mongols eux‐mêmes, sont un autre effet de ce phénomène mondial.

Céramiques, manuscrits, textiles, musique, poésie, armes : les Mongols voulaient que tout soit produit et distribué au sein de leurs territoires. Ils importaient également des marchandises et prirent des mesures politiques pour attirer les marchands. 

Les khans tenaient les négociants en grande estime, leur octroyant de hautes distinctions, des privilèges juridiques et des exemptions de taxes. Les nomades investissaient dans les équipements de voyage, l’armement et les vêtements en vogue. Ils avaient un besoin vital de fourrures, de cuirs et de luxueux tissus d’importation en soie ou en coton.

Avec cet ouvrage, Marie Favereau démontre que Gengis Khan n’avait rien d’un tyran génocidaire et travaillait surtout à assimiler les populations vaincues. Ce qu’il visait, avant tout, c’était la soumission des Tentes aux murs de feutre, ces peuples nomades de l’est de l’Asie. Les Mongols étaient un peuple sophistiqué, doté d’une maîtrise impressionnante de l’art de gouverner et capable d’instaurer un rapport plein de sensibilité avec le monde naturel…

Qu’on y songe, le nomadisme ne s’oppose pas nécessairement au renforcement de l’État. Le cas des Jochides prouverait même l’inverse dans la mesure où ils ont construit un empire complexe et durable précisément pour accom‐ plir les objectifs propres à leur philosophie politique. À l’image du fonctionnement de leurs communautés et groupes de parenté, les Mongols voulaient un régime qui puisse absorber et harmoniser le fait social dans son ensemble, un effort souvent freiné par la résistance intérieure des populations.

Rejetant globalement l’action des Mongols envers la religion, l’armée et la famille, des rebelles se soulevèrent contre la conscription, le travail forcé et la fiscalité. C’est là une constante historique : chaque projet de création d’État suscite des résistances . 

Au début de l’Empire mongol, un certain nombre de Tentes aux murs de feutre ont refusé leur incorporation dans la matrice impériale de Gengis Khan. Leur défi déclencha les conquêtes de l’Asie de l’Ouest puis de l’Europe de l’Est qui engendreraient encore plus de résistances. Les sédentaires devinrent alors, à leur tour, des rebelles anti-étatiques. 

Enfin, la Horde fut un État équestre, constamment en mouvement, contredisant l’affirmation selon laquelle « un empire ne peut pas être gouverné à cheval », vieux conseil donné aux conquérants chinois que l’on trouve dans le Shiji, une histoire monumentale composée entre la fin du II ème et le début du Ier siècle avant Jésus‐ Christ. 

Du reste assimiler les nomades aux guerriers et les sédentaires aux administrateurs est une conception qui fut également très répandue dans la théorie politique islamique.» 

La horde, Comment les Mongols ont changé le monde, Marie Favereau, éditions Perrin, 2023, 432 pages