17 heures, heure du Caire 14
Ma tante Fatma
Mon collègue photojournaliste Alaa Al-Qassas ne savait pas, en prenant ce cliché si expressif, qu’il me photographiait aux côtés de « ma tante Fatma », la sœur de ma mère. Elle était sortie malgré la maladie, le grand âge, la fragilité des os et la faiblesse de la vue, pour venir m’accueillir aux abords du village, dans une étreinte débordante d’amour et de nostalgie pour son fils qu’elle n’avait pas vu depuis trois longues années.
Ce n’était pas de ma faute ; je restais en contact avec elle, avec ses enfants et avec tout le village durant toute cette période — presque chaque jour de la semaine — que je sois en Égypte ou à l’étranger.
Ma tante m’accueillit sans prêter attention à ceux qui m’entouraient et qui tentaient de l’éloigner, de peur que la foule compacte ne lui cause le moindre tort. Elle s’obstina à s’agripper à mon bras jusqu’à mon départ du village.
Cette femme simple, ma mère, et tous ces visages bienveillants que j’ai vus ce jour-là, qui m’ont enlacé de leurs cœurs avant leurs bras, sont ceux qui nous ont offert — à nous, individus et nation — le baiser de la vie lorsque nous en avions le plus besoin, après la bataille de la purification du pays, le 30 juin 2013.
Ce sont eux qui ne se sont pas plaints sur Facebook ou Twitter, qui n’ont rien revendiqué ; bien au contraire, nous n’avons rien entendu d’eux durant toutes ces années, même lorsque nous tentions de leur apporter ce qui pouvait les aider à supporter les difficultés de la vie, comme un droit qu’ils avaient sur nous. Nous n’avons entendu d’eux qu’une seule phrase, la même qui m’accompagne depuis l’enfance : « On tient bon, mon fils. »
Ils la disent en tout temps et en toute circonstance : dans la pauvreté comme dans l’aisance, dans la santé comme dans la maladie, dans la réussite comme dans l’échec. Oui, nous tenons bon grâce à vous, grâce à votre dignité, votre retenue et votre sens de l’honneur.
C’était un jour ordinaire de janvier 2019, lorsque je décidai de visiter mon lieu de naissance après trois années d’absence, partagées entre Le Caire et quelques capitales européennes. J’avais hâte de revoir les miens, les voisins, les amis d’enfance, et les murs de l’ancienne maison que j’avais reconstruite à neuf, mais qui me parut étrangement vide : la chaleur de l’hiver, la fraîcheur de l’été et le parfum de ceux qui y avaient vécu l’avaient quittée.
J’avais tort, mais j’étais poussé par ce que nous appelons chez nous « les paroles des gens », et par le désir de ma mère — que Dieu ait son âme. À ce moment-là, elle était partie au Caire pour rester auprès de ceux qui suivaient son état de santé : le corps s’était affaibli, les os fragilisés, les cheveux avaient blanchi, et elle n’était plus capable de se tenir debout ni de marcher, les genoux l’ayant trahie.
Une foule immense m’accueillit, à laquelle je ne m’attendais pas, au son des tambours et du mizmar populaire. Je n’aurais jamais imaginé un tel accueil, mais j’appris plus tard qu’ils avaient suivi ma bataille électorale en 2015 et qu’ils étaient fiers que leur fils ait remporté dès le premier tour une circonscription comme Dokki et Agouza, lui, l’enfant d’un village reculé de Haute-Égypte.
Les youyous retentirent, les hommes exultèrent, et les femmes qui avaient contribué à mon éducation se précipitèrent pour m’embrasser. Voici leur fils, parti enfant du village pour fréquenter l’école primaire Nasser à Minya, puis le collège Al-Ittihad, le lycée, et enfin l’Université du Caire, revenu parmi eux député sous la coupole du Parlement.
Je sentis les cœurs avant les regards, et avant les corps, m’enlacer. Des paroles venues du fond de l’âme, précédées de larmes, de gens simples comme la vase du Nil, au parfum des dattes et du henné.
À mes oreilles parvenait, de loin, le son du mizmar populaire qui me souhaitait la bienvenue ; ce son que j’avais tant entendu lorsque les notables venaient autrefois dans notre village au temps des élections.
Je pleurai comme un enfant. J’embrassai tout le monde, et, pour la première fois depuis de longues années, je sentis mon cœur trembler : il montait et descendait, chantait et riait, parlait et se taisait, dans un instant que je n’oublierai jamais.
Ma tante Fatma, elle, resta accrochée à moi, sans lâcher ma main. Peut-être craignait-elle mon départ, comme toujours. Je la rassurai en lui disant que je resterais quelques heures, peut-être un jour ou deux. Mais, à la fin de la journée, je manquai à ma promesse et repartis au Caire. Pourtant, la chaleur de ses mains — comme celles de ma mère — ne m’a jamais quitté.
Paris, 17 heures, heure du Caire.