17 heures, heure du Caire 18
Les vérités anciennes restent capables de susciter l’étonnement
Quinze années se sont écoulées, jour pour jour, depuis les événements du 25 janvier 2011. Or, « le fléau de notre quartier, c’est l’oubli », comme le disait notre grand disparu Naguib Mahfouz dans son œuvre immortelle Les Enfants de la ruelle. Il nous incombe donc, chaque fois que certains tentent de nous tromper ou de mettre notre mémoire à l’épreuve à travers de nouveaux visages et de vieux discours afin de réaliser des rêves qui, dans leur trajectoire, ne cessent de s’acharner contre notre pays et de piller ses ressources, de revenir à ces faits et de les publier encore et encore. Peut-être sortirons-nous ainsi de notre torpeur et prendrons-nous conscience de ce qui se trame contre nous, car notre ennemi ne se calmera pas et n’oubliera pas sa vengeance contre nous et contre les hommes du 30 juin, « ceux qui ont tenu fidèlement l’engagement pris envers Dieu : parmi eux, certains sont morts, d’autres attendent encore, et ils n’ont rien changé à leur engagement ».
Les événements du 25 janvier 2011 ont été — et demeurent — les plus énigmatiques et les plus embrumés de l’histoire des Égyptiens. Même en tentant de lire l’immense masse de documents, d’affaires judiciaires, d’articles, de livres, d’études, de rapports et de recherches publiés à leur sujet par des parties diverses, hétérogènes et contradictoires, nous ne parvenons pas à comprendre ce qui s’est réellement passé. Pire encore, nous ne pouvons échapper à un vertige profond qui ne nous mène nulle part. Mais, du haut de la tribune du chercheur, je peux vous dire, la conscience tranquille, que les Égyptiens ont été victimes de la plus grande opération de tromperie de leur histoire en ce qui concerne la vérité de ce qui s’est déroulé durant ces jours-là.
J’ai suivi les événements de près, interagi avec leurs développements, et je savais dès le premier instant que le régime en place à l’époque ne résisterait pas longtemps à de telles explosions de colère, dès lors qu’elles s’inscrivaient dans une planification rigoureuse menée par des parties parfaitement conscientes de ce qu’elles faisaient. Les faits avaient été précédés, accompagnés et suivis d’une préparation minutieuse qui s’est étalée sur de longues années.
Au cours des onze dernières années, j’ai interagi avec ces événements à deux niveaux.
Le premier est politique : il part d’un rejet absolu de toute trahison de la patrie, sous quelque prétexte que ce soit, ou de sa mise aux enchères internationales au profit du plus offrant.
Dans ce cadre, j’ai mené une guerre acharnée contre ceux qui voulaient transformer l’immense énergie de colère exprimée par les Égyptiens sur les places publiques en un processus de destruction visant à démanteler les institutions nationales, en préparation de la transformation du pays en une zone fragile, facilement modelable selon la volonté de ceux qui ont planifié l’opération et en ont payé le prix.
Je n’ai reculé devant aucun moyen — possible ou impossible — pour défendre une patrie qui est une responsabilité collective.
J’ai beaucoup enduré — et j’endure encore — : accusations, campagnes de diffamation, poursuites judiciaires, intimidations, tentatives d’agression, afin de me faire renoncer à ce que je considère comme juste. Mais je suis resté ferme dans ma position, et je le demeure.
Le second niveau a été celui de l’étude scientifique. Je savais qu’une partie de cette bataille se déroulait sur le terrain, mais que la plus grande part pariait sur le rapt de l’esprit — l’esprit collectif des Égyptiens — que certaines organisations avaient planifié de confisquer et de contrôler. J’ai donc poursuivi mon travail de recherche avec rigueur et objectivité : je ne suis pas parti de postulats préétablis, mais je suis entré dans l’arène totalement dégagé de tout a priori. J’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé sur le terrain durant les dix-huit jours qu’ont duré les événements, mais aussi ce qui s’était produit avant, pendant et après, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Égypte.
Les événements du 25 janvier 2011 n’ont jamais été, en aucune manière, séparés de ce qui se déroulait autour du monde au sujet de l’Égypte.
Je sais que beaucoup de ce que contiendront ces lignes ne satisfera pas de nombreuses parties, et je sais aussi que cela surprendra d’autres. Mais, en fin de compte, voilà ce à quoi je suis parvenu, et j’en suis satisfait.
L’agenda occidental
On ne peut entamer une discussion sur le 25 janvier et sur ce qui s’est produit en Égypte — puis dans plusieurs pays arabes — sans évoquer l’agenda occidental à l’égard du Moyen-Orient. Il ne s’agit pas là d’un propos secondaire que l’on pourrait ignorer ou traiter isolément de ce qui s’est passé et se passe dans la région depuis des années précédant 2011, en particulier ces transformations et événements qui ont dessiné les cartes de ce qui sera appelé plus tard le « printemps arabe ». Les États-Unis et les pays occidentaux affirmaient ouvertement leur désir de fragmenter davantage la nation arabe, pour deux raisons principales :
la première tenait à leur conscience des capacités et de la puissance des armées arabes, en particulier de l’armée égyptienne, et du danger qu’elles représentaient pour Israël depuis la guerre d’octobre 1973 et le front arabe uni de l’époque, qui avait déstabilisé tous les plans de l’ennemi ;
la seconde résidait dans l’usage par les États arabes de l’arme du pétrole pour faire pression sur l’Amérique et l’Occident face à leur soutien à Israël, ce qui a constitué un puissant moteur pour Washington et les capitales occidentales dans leur volonté de contrôler ces richesses.
Le projet Bernard Lewis
Lors de la guerre irano-irakienne en 1980, des déclarations du conseiller américain à la sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, affirmaient que le dilemme auquel seraient confrontés les États-Unis serait désormais de savoir comment déclencher une seconde guerre du Golfe, en marge de la première, afin de « corriger » les frontières issues des accords Sykes-Picot.
À la suite de ces propos, et sur mandat du Pentagone, l’orientaliste britannique juif Bernard Lewis commença en 1981 à élaborer son célèbre projet de démantèlement de l’unité constitutionnelle de plusieurs pays arabes et islamiques — dont l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Égypte, le Soudan, l’Iran, la Turquie, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Arabie saoudite, les pays du Golfe et ceux d’Afrique du Nord. L’objectif était de fragmenter chacun d’eux en une série de cantons et de micro-États ethniques, religieux, confessionnels et communautaires. Lewis accompagna son projet détaillé de cartes élaborées sous sa supervision, couvrant l’ensemble des pays arabes et islamiques ciblés par la fragmentation. Nous avons publié ces cartes dans notre article d’hier, le 11 janvier, ainsi que les modalités de ce découpage.
Les raisons cachées de la division
Pourquoi des puissances occidentales s’acharnent-elles à diviser l’Égypte ? En quoi le maintien de l’unité égyptienne leur serait-il préjudiciable ? Et pourquoi en serait-il autrement pour les autres pays arabes ?
La réponse à ces questions nous ramène à l’année 1973, lorsque les forces armées égyptiennes remportèrent une victoire décisive sur Israël lors de la plus noble des guerres de l’histoire moderne de l’Égypte. Ce jour-là, l’administration américaine prit conscience qu’Israël n’était pas invulnérable et qu’il pouvait, à tout moment, être rayé de la carte. La victoire de l’armée égyptienne pouvait se reproduire, et si les armées arabes s’unissaient, Israël pourrait devenir un simple souvenir — ce que l’Amérique ne pouvait accepter en aucun cas.
Le plan fut donc d’encourager l’implosion interne des États arabes, afin qu’aucun grand État arabe n’existe plus, et qu’aucune armée arabe ne puisse s’ériger en force dominante susceptible de menacer l’existence d’Israël.
Les États-Unis atteignirent l’apogée de leur ambition avec les révolutions dites du « printemps arabe », que la confrérie des Frères musulmans a instrumentalisées pour accéder au pouvoir. Washington conclut avec eux un accord pour mettre en œuvre le projet de division, comme l’a révélé le centre américain Global Research dans une étude publiée le 28 juin 2013, indiquant que l’administration Obama avait secrètement soutenu les Frères musulmans et d’autres mouvements rebelles au Moyen-Orient depuis 2010.
L’étude dévoile un document clé intitulé Initiative de partenariat au Moyen-Orient : vue d’ensemble, qui décrit une structure avancée de programmes du Département d’État visant à construire des organisations de la société civile — notamment des ONG — afin d’influencer la politique intérieure des pays ciblés au profit de la politique étrangère et des objectifs de sécurité nationale américains. Elle indique également que l’administration Obama a mené une campagne préventive de changement des régimes dans toute la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
L’initiative opérait principalement à travers la société civile, via des ONG influentes basées aux États-Unis et dans la région, et elle établissait dès 2010 des priorités pour le Yémen, l’Arabie saoudite, la Tunisie, l’Égypte et Bahreïn. Un an plus tard, la Libye et la Syrie furent ajoutées à la liste des pays prioritaires d’intervention.
Nous étions face à un vaste complot impliquant de nombreuses parties, sous parrainage international explicite, au service d’Israël, qui y participait avec zèle, convaincue que son avenir se joue non seulement sur le plan politique, mais aussi sur celui de son existence même. Le réseau international des Frères musulmans, rêvant d’un État fût-ce « sur un pouce d’eau », s’y est également engouffré, avec ses alliés et ses partisans.
L’Égypte sur le chemin du 25 janvier 2011
En 2006 — soit cinq ans avant les prémices de ce que l’on appellera le « printemps arabe » — l’ambassadeur américain au Caire, Francis Richard Donney, envoya au Département d’État à Washington, le 16 mars 2006, un télégramme classé « secret », alors même que les dirigeants américains qualifiaient l’Égypte de « pays ami et allié stratégique ».
Le télégramme affirmait que « le régime égyptien se prépare à mourir, et qu’il convient d’accélérer sa fin ou de l’épuiser en lui infligeant mille blessures — ce qui fut appelé la politique des “mille blessures” ». Il ajoutait qu’« il sera probablement impossible de réaliser des avancées démocratiques significatives tant que le président Moubarak restera en poste, mais son régime autoritaire offre un espace et un temps pour préparer la société civile et certaines institutions gouvernementales comme étape préalable à son départ. Nous n’avons pas de solution miracle, mais nous pouvons faire pression pour des changements qui mèneront inévitablement à la mort par mille petites blessures, en adoptant une politique de “tromperie des masses” ».
Le télégramme signalait également que l’institution militaire constituerait un obstacle au changement et prédisait une montée en popularité des Frères musulmans, en raison des services sociaux qu’ils fournissaient à la place de l’État, et de leur confiance croissante.
L’accord de 2005 sous parrainage américain
Avant ce télégramme, un accord avait été conclu entre les Frères musulmans et le régime Moubarak à la veille de l’élection présidentielle de 2005. L’incapacité du gouvernement à contenir l’activité de la confrérie dans la rue, conjuguée à une surveillance étrangère stricte et à des plans extérieurs jugeant le moment propice à l’ingérence, conduisit le pouvoir à chercher un compromis : la libération de détenus de la confrérie en échange de leur participation au scrutin afin de lui conférer une certaine légitimité.
Le soutien des Frères musulmans à Ayman Nour lors de la présidentielle — qui lui permit d’obtenir plus d’un demi-million de voix — visait plusieurs objectifs :
envoyer un message au régime sur leur capacité à influencer les élections ;
rassurer l’Occident, notamment les États-Unis, sur leur compatibilité avec les idées libérales ;
et écarter Noaman Gomaa, président du parti Wafd, opposé à la création d’un parti politique par la confrérie.
Les débuts de l’affrontement
La détérioration des relations débuta avec l’affaire des « milices d’Al-Azhar » (affaire n° 963/2006 et n° 2 militaire/2007), lorsque, le 10 décembre 2006, des étudiants affiliés aux Frères musulmans organisèrent une démonstration paramilitaire à l’université d’Al-Azhar. Ils portaient des cagoules noires frappées du mot « Nous résistons ». Les services de sécurité découvrirent la formation de cellules organisées au sein du campus, en violation des accords tacites entre les deux parties.
Les élections du Conseil consultatif de 2010
Après l’échec des tentatives de coalition de l’opposition, les Frères musulmans cherchèrent à renouer le dialogue avec le régime en présentant trois candidats aux élections du Conseil consultatif de juin 2010. Leur défaite fut un choc, malgré leur présence prolongée au Parlement.
La confrérie s’orienta alors vers un dialogue approfondi avec les Américains pour renverser le régime, établissant des contacts en Turquie pour recevoir des directives : boycott des législatives de 2010, soutien à la vague El-Baradei et escalade vers l’affrontement de janvier.
Les rapports des services de renseignement
Les services égyptiens détectèrent des mouvements intenses de services de renseignement étrangers, notamment américains, et une présence notable sur la place Tahrir. Des évaluations présentées le 8 janvier 2011 à la direction politique, par le maréchal Hussein Tantawi, alertaient sur un risque de basculement vers la désobéissance civile. L’état d’alerte fut relevé à partir du 20 janvier 2011.
Le 23 janvier 2011
Une délégation militaire égyptienne dirigée par le général Sami Anan se rendit aux États-Unis pour une conférence annuelle de coopération militaire. À son départ, le numéro deux de l’armée américaine lui déclara : « Éloignez l’armée du mouvement de jeunesse dans la rue. La chute de Moubarak n’est qu’une question de temps. Ce qui se passe sur la place marque le début de la fin. »
Tout était déjà en place. Les rôles des grandes forces — Frères musulmans, El-Baradei, Mouvement du 6 Avril — étaient précisément définis. Seules les familles simples et sincères du peuple égyptien, sorties en masse pour soutenir des slogans exprimant leurs douleurs et leurs espoirs, ignoraient la profondeur du complot. Leur choc fut immense lorsque, plus tard, nous leur révélâmes la gravité de ce qui s’était réellement passé, notamment à travers l’émission La Boîte noire.
À suivre…
Paris, 17 heures, heure du Caire.