Sécurité nationale arabe (3/10)
Des dossiers qui ne sont pas encore refermés
Pourquoi les islamistes ? Et pourquoi, précisément, les Frères musulmans ?
Dans les grands moments de basculement politique, ce ne sont pas les slogans qui l’emportent, mais les organisations.
Ce ne sont pas les plus sincères qui accèdent au pouvoir, mais les plus préparés.
Lorsque les vagues de protestation ont atteint leur apogée, la question posée dans les salles de décision occidentales n’était pas : qui est le plus populaire ?
Mais bien : qui est le plus capable de maîtriser ce moment ?
L’organisation avant l’idéologie
Dans un environnement saturé de colère et ouvert à toutes les éventualités, les organisations en réseau deviennent le pari le plus sûr.
Dans ce contexte, les Frères musulmans n’étaient pas simplement un groupe religieux, mais :
une organisation internationale,
un réseau transnational étendu,
doté d’une longue expérience du travail clandestin et semi-clandestin,
capable de s’adapter aux changements sans perdre sa structure.
Le pari ne portait pas tant sur leur discours que sur leur capacité organisationnelle et leur aptitude au compromis.
Contrairement à l’image véhiculée médiatiquement en Occident, les islamistes — et en tête les Frères musulmans — n’ont jamais été hors des calculs occidentaux.
L’expérience historique dit le contraire
Depuis des décennies, des canaux de communication ouverts n’ont jamais cessé d’exister :
d’abord avec les Britanniques,
puis avec les Américains,
et, à de nombreux moments, les islamistes ont été perçus comme une alternative possible aux régimes en place.
La raison est simple :
ils disposent d’un fort pragmatisme politique,
d’une disposition à consentir à des concessions sous couvert religieux, et d’une capacité à s’aligner sur les règles du jeu international lorsque l’intérêt l’exige.
Dans ce cadre, l’hostilité à Israël n’a jamais constitué un véritable obstacle, mais plutôt une carte de négociation, modulable et contrôlable.
Les « islamistes modérés »: une invention fonctionnelle
Au cours de la première décennie des années 2000, le terme d’« islamistes modérés » s’est imposé dans les rapports occidentaux.
Il ne s’agissait pas d’une catégorie scientifique rigoureuse, mais d’une classification fonctionnelle.
L’islamiste « acceptable » est celui qui : accepte les règles du jeu,
respecte les accords internationaux,
ne place pas le conflit avec Israël au cœur de son projet,
et peut être contenu ou soumis à des pressions si nécessaire.
Les modèles turc et marocain ont été présentés comme des preuves de réussite, en occultant volontairement les profondes différences entre ces contextes et celui de l’Égypte.
Les Frères musulmans et le moment égyptien
En Égypte, les Frères musulmans étaient bien plus qu’un simple courant politique.
Ils étaient :
l’organisation la plus disciplinée,
la plus largement implantée,
et la plus rapide à combler le vide.
Pendant que la rue s’occupait de protester,
et que les élites s’absorbaient dans les slogans,
les Frères réorganisaient leurs rangs
et se préparaient à passer de la périphérie au centre.
Ils n’ont pas fait la révolution,
mais ils étaient les mieux préparés pour la confisquer.
L’erreur fatale des calculs
Ce que les centres de décision ayant parié sur cette option n’ont pas compris, c’est que les Frères musulmans — de par la nature même de leur organisation — ne peuvent être un simple outil provisoire.
Une organisation fondée sur :
l’obéissance absolue,
le monopole de la vérité,
et l’exclusion de l’autre,
ne peut être un partenaire dans un État moderne et pluraliste.
Le choc a alors commencé très tôt :
avec les institutions de l’État,
avec la société,
et avec l’idée même de la nation.
Un affrontement qui n’était dans l’intérêt de personne, mais qui a révélé les limites de ce pari.
Du pari à la crise
Avec l’arrivée des Frères au pouvoir, le chaos « maîtrisé » s’est transformé en chaos à ciel ouvert.
Il n’était plus possible :
de gérer les contradictions,
de contrôler le rythme,
ni de préserver l’équilibre fragile.
Très vite, les forces qui avaient misé sur cette option ont découvert qu’elles avaient libéré une force difficile à contrôler, et dont on ne pouvait se débarrasser sans en payer le prix.
L’Égypte est alors entrée dans une nouvelle phase :
le problème n’était plus la chute du régime,
mais le sauvetage de l’État.
25 janvier : le moment égyptien
Le 25 janvier en Égypte n’a pas été une invention extérieure, ni une pure conspiration, comme certains ont tenté de le simplifier par la suite.
Il fut, à l’origine, l’expression authentique d’une colère sociale et politique accumulée au fil des années.
L’erreur fatale ne résidait pas dans la colère elle-même,
mais dans le vide qui l’a suivie,
et dans la manière dont cette colère a été exploitée et transformée, passant d’une énergie de contestation à un instrument de lutte pour le pouvoir.
Pourquoi ?
Parce que la colère n’est qu’une condition objective qui pousse à la protestation et à la revendication du changement.
La révolution, en revanche, exige la maturation d’une condition subjective lucide et enracinée, consciente des besoins de la société et de ses priorités, organisée, capable de diriger les moments décisifs, et surtout apte à bâtir un État moderne — et non à brandir de faux slogans.
Malheureusement, les forces politiques qui étaient prêtes allaient exactement à l’encontre de cela. Elles ont détourné la révolution vers une direction que personne ne souhaitait, y compris le peuple dans toute sa diversité sociale.
C’est là que s’est produite la rupture entre les citoyens et l’action révolutionnaire sur le terrain — une rupture qui s’est transformée en rejet silencieux, puis explicite, avant de se traduire par la mobilisation du 30 juin 2013 pour corriger la trajectoire.
La colère… quand elle est sans direction
Les Égyptiens sont descendus dans la rue poussés par un sentiment généralisé d’impasse :
blocage politique,
déséquilibre économique,
érosion de la confiance entre la société et les institutions de gouvernance.
Il n’y avait ni programme unifié,
ni leadership central,
ni vision claire de l’après.
Et dans de telles conditions, toute révolution devient vulnérable à la confiscation.
De la rue à la tribune
Pendant que la rue s’exprimait spontanément,
des forces organisées avançaient en silence.
Des forces qui savent :
quand avancer,
quand reculer,
comment négocier,
et comment passer du slogan à la tribune.
La place Tahrir n’était pas le seul théâtre des événements. Il y avait aussi :
des salles de négociation,
des canaux de communication,
et des centres de pression internes et externes.
Ainsi a commencé la transformation progressive :
d’un vaste mouvement de protestation à une lutte politique étroite pour le pouvoir.
Chute du régime… et après ?
Lorsque la tête du régime est tombée, la question la plus dangereuse est restée sans réponse :
qui gouverne ? comment ? et selon quelle conception de l’État ?
Les slogans ne suffisaient plus,
et les cris ne pouvaient administrer un pays de la taille de l’Égypte.
Le vide politique s’est rapidement élargi,
et chaque jour d’attente en augmentait le coût.
Dans ce vide, ce sont les plus organisés qui ont avancé,
non les plus représentatifs.
La confiscation « douce »
La confiscation n’a pas été brutale ni conflictuelle au départ.
Elle s’est faite sous les bannières de :
la légitimité,
les urnes,
le respect de la volonté populaire.
Mais la démocratie, lorsqu’elle se réduit à un simple moment électoral sans consensus national, devient un instrument d’exclusion plutôt qu’un outil de construction.
Malheureusement, tous y ont participé : nassériens, libéraux, socialistes. Tous espéraient un accord avec les Frères pour entrer au cœur du pouvoir, tandis que, dans l’ombre, ces derniers préparaient le piège pour tous.
« Nous ne présenterons pas de candidat à la présidence »
Sous ce slogan, les Frères ont trompé tout le monde. Beaucoup ont cru qu’en sacrifiant leurs positions, ils se rapprochaient du poste rêvé.
Puis, soudainement, la confrérie a présenté l’un de ses dirigeants. Tout s’est effondré, mais il n’y avait plus d’alternative : ils étaient déjà enlisé, contraints d’aller jusqu’au bout.
Ainsi a commencé un projet de :
monopole de l’État,
« frérisation » des institutions,
refonte de l’identité politique selon la logique du groupe.
Le conflit n’était plus seulement politique,
il devenait existentiel.
L’effondrement du consensus
Très vite, cette tentative s’est heurtée à une réalité plus solide.
La société égyptienne, par sa composition et son histoire, a refusé :
la réduction de l’État à une seule organisation,
la confiscation de la nation au nom de la religion,
la transformation de la révolution en butin.
Les signes d’une division aiguë sont apparus :
dans la rue,
dans les médias,
au sein des institutions de l’État.
À chaque pas d’exclusion, l’espace du consensus se rétrécissait.
Le moment de vérité
Lorsque la situation a atteint le bord de l’explosion, la question n’était plus : qui gouverne ?
Mais : l’État survivra-t-il ou s’effondrera-t-il ?
C’est alors que l’institution que beaucoup avaient tenté de neutraliser ou de briser est revenue sur le devant de la scène : l’armée égyptienne.
Son intervention n’était plus un choix politique,
mais une nécessité existentielle.
Non pas pour défendre un pouvoir,
mais pour protéger un État au bord de la dérive vers des scénarios déjà connus dans la région.
Qu’est-ce qui a changé ?
À ce moment-là, le paysage s’est inversé :
le pari extérieur a pris fin,
l’illusion de la confiscation totale s’est effondrée,
et le processus de restauration de l’État a commencé.
Mais une question demeure, encore aujourd’hui :
pourquoi l’Égypte a-t-elle réussi à s’en sortir, alors que d’autres pays se sont effondrés ?
La réponse n’est ni simple,
ni réductible à un seul facteur.
C’est ce que nous examinerons dans la quatrième et dernière partie.
À suivre.
Paris- 17 heures, heure du Caire.