Sécurité nationale arabe 5/10
Des dossiers qui ne sont pas encor non clos
Du choc de 2011 aux épreuves de 2026
En 2026, la question n’est plus : comment des États arabes sont-ils tombés ?
Mais bien : pourquoi certains États ont-ils survécu, tandis que d’autres se sont effondrés ?
Et pourquoi toutes les tentatives de destruction de l’État national ont-elles échoué dans certaines capitales, alors qu’elles ont réussi — partiellement ou totalement — ailleurs ?
Il y a plus d’une décennie, le paysage arabe semblait se diriger vers une issue unique :
démantèlement des États, vider des armées de leur substance, inoculation de la société par le virus du sectarisme, transformation de l’identité nationale en une simple coquille flottant à la surface de fractures profondes.
Mais le temps n’a pas suivi une trajectoire linéaire.
En 2026, la carte est différente :
des États se sont reconstruits, d’autres ont trébuché, et des forces qui pensaient que la chute des régimes ouvrirait la voie à l’hégémonie ont découvert, tardivement, que l’État est plus fort que l’organisation, et que les sociétés ne se gouvernent pas indéfiniment par la manipulation.
De la « sécurité » à la « résilience de l’État »
Au cours de la deuxième décennie du XXIᵉ siècle, la notion de sécurité nationale arabe était souvent réduite à :
les frontières,
les armées,
les menaces militaires directes.
Or, ce qui s’est produit depuis 2011 a révélé les limites de cette définition.
Le danger n’est pas venu d’armées envahissantes, mais de :
groupes parlant au nom de la religion,
organisations se dissimulant derrière le discours des droits humains,
États utilisant l’économie et les médias comme instruments de guerre,
un chaos présenté comme une « révolution ».
C’est là que la véritable bataille a commencé :
la bataille pour la survie même de l’État national.
Il ne s’agissait pas de faire tomber un régime politique précis, mais de :
démanteler les institutions,
briser la confiance entre l’État et la société,
transformer le désaccord politique en conflit existentiel.
Quiconque revisite ce qui s’est passé en Irak, en Syrie, en Libye ou au Yémen comprend que le résultat final n’a été ni la démocratie ni la liberté, mais :
des États épuisés,
des sociétés déchirées,
et une souveraineté amputée ou inexistante.
2013 : le moment de la rupture
L’année 2013 fut un tournant décisif — non seulement pour l’Égypte, mais pour toute la région.
À ce moment précis, le projet de « l’après-État » s’est heurté à un mur solide : un État qui résiste.
Ce qui s’est produit n’était pas un simple changement politique, mais :
l’échec d’un modèle destiné à être généralisé,
l’effondrement de l’illusion selon laquelle la rue pouvait être manipulée indéfiniment,
la chute de l’idée que les organisations transnationales seraient plus puissantes que les États.
À partir de là, la confrontation est devenue ouverte, dépassant le cadre interne pour s’étendre immédiatement à :
l’extérieur,
les instances internationales,
les médias,
l’économie.
C’est ce que nous allons analyser ici en profondeur, en posant la question centrale :
pourquoi le plan de démantèlement de l’État a-t-il échoué ?
Pourquoi la chute de l’État n’a-t-elle pas eu lieu ?
Plus de dix ans plus tard, on peut l’affirmer clairement :
les plans n’ont pas échoué faute d’avoir été appliqués,
mais parce qu’ils l’ont été intégralement… sans réussir.
Tous les outils ont été utilisés :
l’incitation médiatique,
l’isolement diplomatique,
la pression économique,
l’investissement dans les fractures sociétales,
l’instrumentalisation sélective du discours des droits humains.
Mais le résultat ne fut pas celui escompté.
La raison fondamentale de cet échec tient à une mauvaise évaluation de trois facteurs décisifs :
la solidité de l’idée d’État auprès de larges segments des sociétés,
la capacité des institutions à s’adapter plutôt qu’à s’effondrer,
les limites du pari sur le chaos comme outil de gouvernance.
Le chaos peut faire tomber, mais il ne construit pas.
Il peut déstabiliser l’État, mais il ne produit pas d’alternative viable.
Le Golfe : de l’hésitation à la décision
En 2026, on ne peut analyser la sécurité nationale arabe sans s’arrêter sur le changement profond de l’approche des pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
Dans les années qui ont suivi 2011, une phase a dominé :
tests,
révisions,
divergences d’appréciation.
Mais l’accumulation de l’expérience a conduit à une conclusion unique :
l’islam politique n’est pas un partenaire de la stabilité, mais une porte d’entrée permanente vers le chaos, quels que soient ses discours ou ses formes.
Cette prise de conscience n’a pas été immédiate ; elle est née de :
chocs successifs,
désillusions,
confrontations directes et indirectes.
D’où le passage d’une politique de containment à une stratégie de décision ferme, non seulement par l’affrontement, mais aussi par :
l’assèchement des sources,
la mise au jour du double discours,
la construction d’un modèle de développement alternatif qui retire le terrain sous les pieds des promoteurs du chaos.
2026 : un ennemi sans bannière
L’erreur fatale serait de croire que le danger a disparu avec la chute de certaines organisations ou le recul de certains slogans.
En réalité, ce que nous affrontons aujourd’hui est plus dangereux encore.
L’ennemi ne brandit plus de drapeau.
Il ne scande plus de slogans dans la rue.
Il agit désormais à travers :
des réseaux souples,
des plateformes numériques,
des cabinets de lobbying,
un investissement intelligent des crises économiques et sociales.
Le danger en 2026 n’est plus une « organisation » au sens classique, mais un état de fluidité permettant de reproduire le chaos sous de nouveaux noms.
Dès lors, la bataille devient une bataille de :
conscience,
institutions,
capacité à lire les mutations avant qu’elles n’explosent.
Où allons-nous ?
Cette série d’articles n’est ni une réouverture d’archives, ni la répétition d’alertes passées.
C’est une tentative de relire ce qui s’est produit, car :
ce que nous ne comprenons pas peut se répéter,
ce que nous ne protégeons pas peut être à nouveau infiltré.
« Darmshadt »… quand on s'es réunis pour administrer le chaos
Le document « Darmshadt » — que j’ai été le premier à révéler après 2013 sur plusieurs plateformes médiatiques — n’était ni un simple compte rendu sécuritaire, ni un scénario théorique abandonné par le temps.
Il constituait une carte mentale précoce de la façon dont certaines puissances concevaient la chute de l’État national arabe comme un moyen de redessiner la région.
En 2026, l’importance de ce document ne réside pas seulement dans son caractère confidentiel, mais dans sa méthode : il révèle comment le conflit avec les États est mené non par les armées, mais par la paralysie de la décision et de la volonté.
La source du danger
Ce qui rend cette réunion — tenue dans une base militaire européenne et réunissant des représentants de services de renseignement occidentaux et régionaux — particulièrement dangereuse, c’est qu’elle ne portait pas sur un « changement de régime » ou un « soutien à l’opposition ».
Elle posait une question bien plus profonde :
comment maintenir l’État dans un état de paralysie permanente, même s’il ne s’effondre pas ?
D’où l’idée centrale :
pas de chute rapide,
pas d’affrontement direct,
mais un épuisement prolongé.
C’est pourquoi le plan n’était pas militaire, mais :
politique,
économique,
médiatique,
sécuritaire indirect.
L’État ciblé n’était pas uniquemen l’Égypte
Certes, l’Égypte était la cible principale après 2013.
Mais une lecture attentive du document montre que :
le modèle était généralisable,
le plan conçu pour s’appliquer à tout État sortant du « chemin requis ».
L’objectif n’était pas de punir un État en particulier, mais :
d’empêcher l’émergence d’un modèle d’État fort capable d’exercer une influence régionale.
D’où l’accent mis sur :
la paralysie de la décision politique,
la dégradation de la réputation financière,
l’érosion de la confiance des investisseurs,
la création d’une insécurité permanente de basse intensité.
Autrement dit : un État qui ne s’effondre pas… mais ne se relève jamais.
Pourquoi le plan n’a-t-il pas abouti ?
Parce que ses concepteurs ont commis une erreur majeure :
ils ont considéré l’État arabe comme un corps fragile, sans mémoire ni capacité d’apprentissage.
Or, les faits ont démontré l’inverse.
L’État confronté à ce plan a :
réorganisé ses priorités,
élargi ses alliances,
déplacé la bataille de la réaction à l’initiative,
en s’appuyant sur des institutions solides, enracinées dans l’histoire, et conscientes que le danger réel ne réside pas dans le choc, mais dans l’usure.
C’est là que la fissure est apparue au cœur même du plan.
« Darmshadt » comme doctrine, non comme document
En 2026, l’importance de « Darmshadt » ne tient plus à ses mots exacts, mais à ce qu’elle incarne :
un modèle de gestion des nouvelles guerres contre les États.
Des guerres sans chars,
sans avions,
sans déclaration officielle.
Mais menées à travers :
des indicateurs économiques,
des rapports de droits humains politisés,
des campagnes de relations publiques,
des réseaux de pression au sein des parlements occidentaux.
C’est exactement ce que l’on a vu se reproduire après le 30 juin en Égypte, sous d’autres noms et d’autres intitulés.
De la rue à l’économie
Si la première phase après 2011 pariait sur :
la rue,
les sit-ins,
le chaos ouvert,
l’après-2013 a marqué un tournant stratégique :
l’économie est devenue le principal champ d’affrontement.
La monnaie,
la notation de crédit,
l’investissement,
l’image de l’État sur les marchés
se sont transformés en armes, tout aussi efficaces que les armes conventionnelles.
D’où l’importance de relire aujourd’hui « Darmshadt » : elle éclaire le passage du chaos bruyant au chaos silencieux.
Que reste-t-il du plan en 2026 ?
La question essentielle n’est pas : le plan est-il terminé ?
Mais : quelles parties de ce plan sont encore actives ?
La réponse est douloureuse :
nombre de ses outils sont toujours en usage,
sous d’autres noms,
avec des façades plus lisses.
La différence est que :
l’État est désormais plus conscient,
les sociétés moins manipulables,
et l’économie est devenue un pilier central de la sécurité nationale, non un dossier périphérique.
La leçon à ne pas oublier
Le plus dangereux dans le document « Darmshadt », c’est qu’il démontre que :
la bataille ne portait pas sur le pouvoir,
mais sur le sens même de l’État.
C’est pourquoi le revisiter aujourd’hui n’est pas un retour vers le passé, mais une protection pour l’avenir.
Dans le prochain épisode, nous passerons du document à l’organisation :
comment les Frères musulmans se sont transformés, après leur chute, d’un mouvement bruyant en un réseau silencieux ?
Et comment la nature de la menace a changé… sans que son essence ne disparaisse.
Paris — 17 h, heure du Caire.