Alaa Youssef, président du Service d’information de l’État égyptien : La gestion de l’image des États est devenue une bataille stratégique
Installé depuis avril 2026 à la tête du Service d’information de l’État (SIE), l’ancien ambassadeur d’Égypte en France, M. Alaa Zakaria Youssef, expose dans cet entretien exclusif accordé au Dialogue sa vision de la nouvelle politique de communication qu’il entend insuffler à cette institution centrale de l’appareil informationnel égyptien. Il y livre son analyse du traitement médiatique international de l’Égypte, évoque les relations avec la presse étrangère, détaille les stratégies de lutte contre la désinformation et esquisse sa conception de l’avenir du soft power égyptien. À ses yeux, l’information s’est imposée comme un élément déterminant des équilibres de sécurité nationale, tandis que la conscience collective constitue désormais l’un des principaux remparts face aux nouvelles formes de guerres médiatiques.
À l’heure où les événements se succèdent à un rythme accéléré et où les fausses informations circulent à une vitesse inédite, la gestion de l’image des États n’apparaît plus comme un simple instrument diplomatique. Elle est devenue l’un des enjeux majeurs de la sécurité nationale contemporaine.
Dans le tumulte des plateformes numériques, sur fond d’intensification des guerres dites de quatrième génération et de concurrence accrue autour de la formation des consciences collectives, l’État égyptien cherche à structurer un discours fondé sur les faits et la communication stratégique afin de consolider son récit national.
À travers cette nouvelle responsabilité, M. Alaa Youssef affirme vouloir engager une refonte du rôle du Service d’information de l’État, aussi bien sur le plan intérieur qu’international. Son approche repose sur une stratégie globale pensée pour accompagner les profondes mutations du monde contemporain, qu’elles soient technologiques ou liées aux recompositions des relations internationales.

Fort d’un riche parcours diplomatique, M. Alaa Youssef n’aborde pas cette mission en terrain inconnu. Entré au ministère égyptien des Affaires étrangères en 1991, il a représenté son pays auprès des Nations unies avant d’occuper plusieurs fonctions de premier plan. Figure familière des cercles politiques, intellectuels et médiatiques français, il a exercé durant plusieurs années les fonctions d’ambassadeur d’Égypte à Paris, avant d’être nommé vice-président du Service d’information de l’État. Le président Abdel Fattah Al-Sissi a ensuite signé, le 29 mars dernier, le décret présidentiel entérinant sa nomination à la tête de l’institution.
Le Dialogue : Comment définissez-vous aujourd’hui le rôle réel du Service d’information de l’État dans un contexte marqué par les défis régionaux et internationaux ?
Alaa Youssef : Le Service d’information de l’État occupe une place centrale en tant que relais médiatique de l’État égyptien à l’international. Sa mission consiste à présenter une image précise et objective de l’Égypte, tout en établissant des canaux de communication efficaces avec l’opinion publique mondiale et les médias étrangers à travers un discours professionnel fondé sur la transparence et des informations vérifiées.
L’institution contribue également à sensibiliser l’opinion publique nationale aux politiques publiques et à faire connaître, à l’échelle internationale, les efforts de développement engagés par l’Égypte ainsi que ses positions sur les grandes questions internationales. Elle intervient aussi pour répondre aux campagnes hostiles et aux informations erronées susceptibles d’altérer la perception du pays.
Son rôle englobe par ailleurs la collecte, l’organisation et l’analyse des informations, le suivi des réactions aux politiques et programmes publics, ainsi que la conception et la mise en œuvre de programmes médiatiques, à destination aussi bien du public national qu’international. À cela s’ajoutent la publication de bulletins, de rapports spécialisés et de différents supports d’information.
Le Service accompagne également les journalistes et correspondants étrangers dans leur accès à une information fiable, en coordination avec les différentes institutions de l’État, avec l’objectif de renforcer les principes de transparence et de crédibilité.
Dans son ensemble, l’institution constitue aujourd’hui un outil essentiel de la communication stratégique de l’État et participe à la construction d’une image équilibrée, nuancée et fidèle aux réalités égyptiennes.
« Nous œuvrons à présenter une image précise et objective de l’Égypte et à bâtir des ponts de communication efficaces avec l’opinion publique internationale à travers un discours professionnel fondé sur la transparence. »
Le rôle du SIE a-t-il changé ces dernières années ? Comment accompagnez-vous les transformations du paysage médiatique mondial ?
Le rôle du SIE a connu, ces dernières années, une évolution notable, tant dans ses outils et ses méthodes de travail que dans la nature même de son message médiatique.
Longtemps centrée sur les canaux traditionnels, son action s’est progressivement transformée pour adopter une approche plus globale, plus dynamique et davantage fondée sur l’interaction directe avec un environnement médiatique international en perpétuelle mutation.
Cette évolution répond aux profondes transformations du paysage médiatique mondial : l’essor des plateformes numériques et des réseaux sociaux, l’accélération de la circulation de l’information et la multiplication de ses sources ont profondément redéfini les modes de communication.
Face à ces mutations, l’institution s’attache à moderniser ses outils de production de contenu, à renforcer sa présence numérique et à développer les compétences de ses équipes afin de s’aligner sur les standards internationaux les plus récents.
Elle privilégie également une relation plus interactive avec les médias étrangers, fondée sur la réactivité, la diffusion d’informations précises et vérifiées, ainsi que sur une plus grande ouverture au dialogue.
L’objectif est de renforcer sa capacité à remplir efficacement sa mission dans un environnement médiatique où l’instantanéité est devenue la norme, tout en proposant une lecture professionnelle et équilibrée de la réalité égyptienne.

« La relation avec les correspondants étrangers constitue un pilier essentiel de l’action de l’Autorité, fondé sur le respect mutuel. »
Quel regard portez-vous sur l’impact des réseaux sociaux dans la formation de l’opinion publique aujourd’hui ? Disposez-vous d’une stratégie spécifique pour y faire face ? Comment s’adresser à l’opinion occidentale dans un langage qu’elle comprend, loin des discours traditionnels ou défensifs ? Enfin, quelle est la stratégie du SIE pour répondre à ce qui se dit sur l’Égypte à l’étranger ?
Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans la formation de l’opinion publique, ce qui impose une vigilance constante. Nous assurons un suivi de tout ce qui est publié dans les médias occidentaux ainsi que dans les centres de recherche, y compris les nouveaux espaces liés à l’intelligence artificielle générative, et nous intervenons immédiatement lorsque cela s’avère nécessaire. Notre démarche consiste à fournir des informations précises et complètes et à répondre à toutes les sollicitations provenant des médias étrangers.
À titre d’exemple, The Economist a récemment publié un rapport auquel nous avons répondu. Nous avons réaffirmé notre volonté de mettre à leur disposition l’ensemble des éléments et des détails nécessaires, allant jusqu’à proposer l’organisation d’une rencontre. À ce jour, nous n’avons toutefois reçu aucune réponse. Mais au-delà du cas lui-même, cette démarche demeure positive : elle traduit une volonté d’ouverture et de dialogue.
« Nous fournissons une information exacte au moment opportun, dans un langage adapté à l’opinion publique internationale, sur la base de faits documentés et de données officielles, sans nous limiter à des réactions ponctuelles. »
Il est également important de souligner que nous ne considérons pas la critique comme un problème. Au contraire, les critiques constructives, qui visent l’amélioration et la réforme, sont bienvenues. En revanche, lorsque la critique devient un simple instrument de dénigrement ou de déformation de la réalité, il est de notre responsabilité d’y répondre et de rappeler les exigences d’objectivité et de professionnalisme qui doivent prévaloir.
Le SIE traite les sujets soulevés à propos de l’Égypte à l’étranger à travers une stratégie globale fondée sur des principes professionnels clairs. Il ne s’agit pas de réagir au coup par coup, mais de diffuser une information précise, au moment opportun, dans un langage adapté à l’opinion publique internationale, à partir de faits vérifiés et de données officielles.
Cette stratégie repose sur plusieurs axes : une veille permanente des médias internationaux et des plateformes numériques, un dialogue direct avec les médias étrangers afin de clarifier les faits de manière équilibrée et professionnelle, ainsi qu’un effort constant d’adaptation du discours médiatique à la nature de chaque support et de son public. L’objectif demeure le même : préserver la crédibilité du message médiatique égyptien sur la scène internationale, tout en restant fidèle aux constantes nationales et aux exigences de rigueur.
Comment percevez-vous aujourd’hui la relation avec les correspondants étrangers et les chroniqueurs internationaux ?
La relation avec les correspondants étrangers et les éditorialistes internationaux constitue l’un des piliers essentiels du travail du SIE. Elle repose sur un principe de respect mutuel et poursuit un objectif central : permettre la diffusion d’une image précise et équilibrée de l’Égypte auprès de l’opinion publique internationale, grâce à un accès organisé et professionnel à l’information.
Dans cette optique, l’institution a récemment organisé une rencontre élargie réunissant plus d’une centaine de correspondants étrangers représentant 83 médias internationaux. Une initiative qui reflète sa volonté de renforcer les échanges directs et d’ouvrir des canaux de dialogue réguliers. Elle s’attache également à offrir un environnement de travail adapté, en facilitant les procédures, en organisant des rencontres périodiques et en apportant des clarifications lorsque cela est nécessaire.
Envisagez-vous d’organiser des visites destinées aux rédacteurs en chef de la presse égyptienne afin qu’ils puissent constater par eux-mêmes la réalité du terrain, au-delà de ce qu’ils entendent ou lisent ?
Il existe une coordination étroite et un travail d’intégration permanent avec le ministère d’État à l’Information, le Conseil suprême de régulation des médias ainsi qu’avec les différentes instances médiatiques compétentes. Cette approche vise à garantir que toute initiative ou programme s’inscrive dans une vision institutionnelle cohérente et globale.
Nous estimons, par ailleurs, que l’organisation de visites pour les rédacteurs en chef et les professionnels des médias égyptiens auprès de grandes institutions journalistiques et médiatiques pourrait contribuer de manière significative à élargir les espaces de compréhension mutuelle. De telles initiatives permettraient également aux acteurs concernés d’appréhender plus directement la réalité des évolutions en cours en Égypte et d’apporter des réponses aux perceptions ou aux récits relayés dans certains médias internationaux.

« L’image des États se construit à travers un travail cumulatif de long terme et non à travers des réactions immédiates. »
Comment faire entendre la position de l’Égypte au-delà des prismes à travers lesquels certaines questions, comme les droits humains, sont souvent abordées ?
Cela passe avant tout par une méthode fondée sur le dialogue, la communication directe et l’appui sur des faits documentés, loin des jugements préconçus ou des lectures approximatives qui peuvent parfois émaner de certains acteurs.
Nous veillons à ce que le discours médiatique égyptien s’adresse à l’opinion publique internationale dans un langage clair, accessible et objectif, capable de restituer les véritables contextes des sujets au cœur des débats, notamment ceux liés aux droits humains. Il importe également de rappeler que chaque société possède ses propres spécificités historiques et sociales, et que toute évaluation d’une situation doit tenir compte de son contexte global, plutôt que d’être réduite à une lecture unilatérale.
Cette démarche repose aussi sur un dialogue continu avec les médias internationaux, les centres de réflexion et les organisations de la société civile, afin de présenter une vision complète des réformes et des efforts engagés en Égypte dans différents domaines : évolution du cadre législatif, programmes de protection sociale, initiatives en faveur de l’inclusion et de l’autonomisation de différentes catégories de la population. Autant d’éléments qui traduisent une approche globale et continue visant à améliorer concrètement les conditions de vie et la situation des citoyens.
« Notre objectif principal est de garantir la transmission d’une image précise et équilibrée de l’Égypte à l’opinion publique internationale.
Les relations avec les grands médias internationaux s’inscrivent dans un cadre de respect total envers ces institutions au riche héritage professionnel, tout en veillant à corriger les analyses inexactes. »
Dans quelle mesure la « bataille de la conscience » est-elle devenue aujourd’hui une composante de la sécurité nationale égyptienne ? Et quel rôle le SIE joue-t-il, à l’intérieur du pays, pour expliquer les politiques gouvernementales à l’opinion publique ?
La sensibilisation et le renforcement de la conscience collective figurent aujourd’hui parmi les enjeux centraux de la sécurité nationale égyptienne. La question est traitée comme une priorité majeure et fait l’objet d’une action déployée sur plusieurs niveaux. J’ai déjà évoqué le rôle des centres d’information intérieure répartis à travers le pays : le SIE dispose d’environ 32 centres couvrant les 27 gouvernorats, auxquels s’ajoutent cinq antennes supplémentaires implantées dans des villes comme Abou Simbel, Siwa ou Al-Tor.
Ces structures ont pour mission de renforcer la conscience sociale à l’échelle locale. Elles s’attachent à présenter à l’opinion publique les principaux sujets qui alimentent le débat, à répondre aux rumeurs et aux informations trompeuses, mais aussi à rappeler les lignes directrices qui fondent les positions égyptiennes sur les grands dossiers et les questions essentielles.
Le SIE joue également un rôle important sur le plan intérieur dans la diffusion d’une meilleure compréhension des politiques publiques, à travers un dispositif de communication et d’information fondé sur l'éclaircissement et la pédagogie. Il s’agit de rendre plus lisibles les orientations de l’État dans différents domaines, selon une approche à la fois accessible et précise.
Ce travail est mené par l’intermédiaire des centres d’information intérieure présents dans les gouvernorats, afin d’assurer la diffusion d’informations fiables et de déconstruire les rumeurs ou données inexactes susceptibles de circuler, en coordination avec l’ensemble des institutions de l’État.
Le SIE organise également des conférences, des rencontres de sensibilisation et des dialogues publics destinés à différentes catégories de la population, avec une attention particulière portée aux jeunes et aux femmes. L’objectif est de permettre une compréhension plus approfondie des contextes économiques, sociaux et politiques sur lesquels reposent les décisions publiques — une démarche qui, selon elle, contribue à renforcer la confiance entre les citoyens et les institutions.
« Les guerres de quatrième génération sont devenus une menace directe pour la sécurité nationale. »
Comment réagissez-vous aux articles publiés par de grands journaux internationaux comme Le Monde ou le Financial Times lorsqu’ils portent un regard critique sur la situation économique en Égypte ?
Notre approche face à ce qui est publié dans les grands médias internationaux s’inscrit dans un cadre de respect total envers ces institutions de presse, fortes d’une longue tradition professionnelle. Dans le même temps, nous veillons à corriger les analyses que nous estimons incomplètes ou imprécises, en nous appuyant sur une méthode fondée sur les données, les faits et l’objectivité.
Nous ne considérons pas les critiques sous un angle émotionnel ou défensif. La critique fait partie intégrante du paysage médiatique international, en particulier lorsqu’il s’agit de dossiers économiques complexes. Mais nous tenons également à ce que les évaluations proposées reflètent une vision équilibrée de la réalité économique égyptienne : ses difficultés réelles, mais aussi les efforts de réforme entrepris et les indicateurs positifs qui accompagnent cette transformation.
Dans ce cadre, un dialogue est établi avec ces médias ou leurs correspondants, soit directement, soit par le biais de communiqués et de mises au point officielles. L’objectif est d’apporter un éclairage plus complet sur les chiffres et les analyses publiés, tout en mettant en avant les politiques menées dans des domaines tels que les réformes économiques, l’attraction des investissements ou encore les programmes de protection sociale.
Le SIE dispose-t-il d’une stratégie proactive visant à présenter le récit égyptien avant la publication des critiques, plutôt que de simplement y répondre après coup ?
Oui. Cette orientation constitue aujourd’hui l’un des axes majeurs de notre travail. Dans un environnement médiatique devenu extrêmement rapide et interconnecté, il ne suffit plus de réagir après la publication de contenus médiatiques : il est devenu indispensable d’adopter une approche plus anticipative dans la présentation de la position égyptienne.
Cette stratégie repose d’abord sur une diffusion précoce des informations, données et éléments d’explication relatifs aux différents dossiers. L’objectif est de contribuer à une compréhension juste des enjeux dès le départ, plutôt que de laisser s’installer des perceptions inexactes qu’il faudrait ensuite corriger.
Elle implique également un renforcement du dialogue continu avec les médias étrangers, les influenceurs et les centres de réflexion, à travers une présentation plus complète des contextes politiques, économiques et sociaux entourant les sujets sensibles. Il s’agit aussi de mettre en lumière, de manière régulière, les réformes engagées et les réalisations concrètes sur le terrain.
Parallèlement, un effort est mené pour développer les outils numériques et les contenus médiatiques destinés à l’international, afin de permettre au message égyptien d’atteindre un public plus large, par des formats plus diversifiés et plus adaptés aux nouveaux usages.

« Le Service d’information de l’État fait face, comme de nombreuses institutions médiatiques dans le monde, à une série de défis liés à la transformation du paysage médiatique international. »
Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels est confronté le Service d’Information de l’État ?
Comme de nombreuses institutions médiatiques à travers le monde, le SIE est confronté à des défis directement liés à la transformation rapide de l’environnement médiatique international, devenu plus fragmenté, plus instantané et plus complexe.
Parmi les principales difficultés figure la vitesse de circulation des informations sur les plateformes numériques. Dans certains cas, il devient difficile de suivre le rythme de diffusion des contenus ou de rectifier certaines perceptions avant qu’elles ne se transforment en opinions durablement installées dans certains segments de l’opinion publique.
L’usage croissant de sources non officielles ou parfois insuffisamment vérifiées constitue également un défi supplémentaire, notamment lorsqu’il s’agit de dossiers complexes nécessitant une compréhension approfondie et une mise en contexte rigoureuse, loin des traitements rapides ou partiels.
À cela s’ajoute la diversité des publics visés et la pluralité de leurs références culturelles et intellectuelles. Cette réalité impose un discours médiatique plus souple, capable de s’adapter à différents environnements et sensibilités, sans compromettre ni la précision ni les principes fondamentaux.
Ces défis constituent cependant aussi un levier d’évolution. Ils poussent l’institution à moderniser ses outils de communication, à renforcer sa présence numérique, à améliorer ses capacités de veille et d’interaction, ainsi qu’à investir dans la formation de ses équipes, afin de préserver une capacité d’action efficace dans un univers médiatique de plus en plus compétitif et mouvant.
« L’intelligence artificielle a profondément modifié les mécanismes d’influence sur l’opinion publique. »
Y a-t-il un contact direct avec ces médias pour revoir ce que vous considérez comme des informations inexactes ?
Oui, des échanges directs sont régulièrement engagés avec plusieurs médias internationaux, notamment lorsque certaines informations publiées apparaissent incomplètes, imprécises ou nécessitent d’être replacées dans leur contexte.
Cette démarche ne s’inscrit ni dans une logique de contestation ni dans une volonté de polémique. Elle relève d’un cadre strictement professionnel, fondé sur la présentation de faits, de données et d’éléments permettant d’éclairer plus largement les sujets concernés, tout en respectant pleinement l’indépendance éditoriale de ces médias et leur liberté d’analyse.
Ces interactions empruntent différents canaux : les correspondants étrangers accrédités en Égypte, les échanges officiels et les communications explicatives, mais aussi des rencontres directes offrant l’occasion de présenter la position égyptienne de manière détaillée, posée et argumentée.
Sommes-nous désormais face à de véritables guerres de l’information menées parallèlement aux conflits militaires dans la région ?
Sans aucun doute. Les guerres dites de quatrième et cinquième génération se sont imposées comme une composante à part entière des conflits contemporains. Les affrontements traditionnels ont progressivement cédé du terrain, tandis que les batailles technologiques et celles qui se jouent autour de l’opinion publique occupent une place croissante.
La maîtrise de ces nouveaux espaces d’influence est devenue un enjeu central. C’est un domaine auquel nous devons accorder une attention particulière et dans lequel il est nécessaire d’être en première ligne.
Envisagez-vous le lancement de plateformes multilingues plus professionnelles destinées au public international ?
Oui. Le renforcement et le développement de plateformes multilingues tournées vers l’international constituent l’un des axes importants de la stratégie actuelle de modernisation de l’action médiatique.
Aujourd’hui, la communication internationale ne peut plus se limiter à l’anglais. Elle exige une plus grande diversité linguistique et une adaptation des formats aux spécificités des publics visés, selon leurs environnements culturels et médiatiques. Cela suppose la production de contenus professionnels multilingues capables de refléter avec précision et clarté la réalité égyptienne.
Un travail est actuellement engagé pour renforcer l’offre numérique destinée à l’étranger, afin qu’elle gagne en spécialisation et en qualité, tant sur le plan linguistique que dans ses modes de présentation ou la nature des messages diffusés. L’accent est mis sur des contenus documentés, appuyés par des supports visuels et analytiques destinés à renforcer leur impact.
Cette orientation s’inscrit également dans une stratégie plus large visant à consolider la présence numérique de l’Égypte sur la scène internationale, à travers des plateformes capables de toucher des publics plus vastes et plus diversifiés, au-delà des seuls cercles médiatiques ou politiques.
L’inauguration du nouveau siège de l’Université Léopold-Sédar-Senghor, en présence des présidents Abdel Fattah Al-Sissi et Emmanuel Macron, a suscité une impression positive. Quelle est, selon vous, l’importance de cet événement ?
Permettez-moi d’abord de revenir sur l’Université Senghor elle-même. Son inauguration ne marque pas sa naissance : l’institution existe depuis 1991, à la suite d’une décision prise à Dakar en 1989. Depuis sa création, elle joue un rôle majeur dans la formation des élites africaines à travers des programmes de master et de doctorat dans six domaines clés, avec une ambition claire : contribuer à la dynamique du développement durable sur le continent africain.
De nombreux cadres africains sont issus de cette université, et certains ont d’ailleurs pris la parole lors de la cérémonie d’ouverture. Parmi eux figurait un responsable sénégalais du secteur de l’énergie, aujourd’hui à la tête d’un portefeuille de 600 millions d’euros consacré à des projets énergétiques. Représentant les anciens diplômés, il a raconté combien l’Université Senghor avait transformé son parcours : d’un étudiant venu d’un village isolé du Sénégal, il est devenu un haut responsable dans son pays.
Je souhaiterais que l’on prête attention à ces témoignages, notamment celui de la représentante des étudiants de la promotion actuelle, originaire de la République centrafricaine. Tous décrivent une institution qui leur a permis d’accéder à un avenir auquel ils aspiraient, afin de mieux contribuer au développement de leurs pays respectifs.
Cette université joue donc un rôle essentiel. Elle illustre aussi la volonté constante de l’Égypte de demeurer un pôle de savoir et de développement durable pour l’Afrique. L’ouverture de ce nouveau campus en est une démonstration concrète : l’ancien siège d’Alexandrie était un bâtiment aux capacités limitées ; il cède aujourd’hui la place à une infrastructure moderne de très haut niveau, conçue pour accueillir 400 étudiants.
Quels messages la présence conjointe des présidents Al-Sissi et Macron à cette inauguration a-t-elle envoyés ?
L’engagement de l’État égyptien, qui a contribué de manière significative au financement de ce nouveau siège, traduit d’abord une volonté claire : celle de soutenir les pays africains et d’accompagner la formation de leurs cadres.
La présence personnelle du président Al-Sissi aux côtés du président français souligne également la qualité des relations entre les deux pays. Leur participation à un événement de cette portée témoigne de l’importance qu’ils accordent à un projet qui dépasse le cadre académique : il s’agit aussi de renforcer le rôle de la Francophonie dans le monde, notamment à travers sa dimension éducative.
L’Université Senghor constitue, en effet, le bras académique de l’Organisation internationale de la Francophonie. Son action ne se limite pas à l’Afrique : elle forme également des étudiants issus d’autres espaces francophones, qu’il s’agisse d’Haïti, dans les Caraïbes, du Cambodge en Asie du Sud-Est ou encore d’autres pays aux horizons divers.
Qu’en est-il des prochaines initiatives présidentielles sur le continent africain ?
Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, le président Abdel Fattah Al-Sissi a fait de la politique africaine l’un des axes centraux de la diplomatie égyptienne.
Je pense qu’il est probablement le président égyptien qui a effectué le plus grand nombre de visites sur le continent, y compris dans des pays qui n’avaient jamais accueilli auparavant de chef d’État égyptien. Cette dynamique traduit une conviction profonde : l’Afrique doit figurer au premier rang des priorités de la politique étrangère égyptienne.
Cette orientation repose sur la conscience du lien historique et stratégique qui unit l’Égypte au continent africain, mais aussi sur une volonté affirmée de contribuer activement aux efforts de développement en Afrique.
« L’inauguration de l’Université Senghor reflète le rôle de l’Égypte comme phare de l’éducation et du développement en Afrique. »
Comment évaluez-vous, à la lumière de votre expérience comme ambassadeur d’Égypte en France, la nature des relations franco-égyptiennes ?
Les relations entre l’Égypte et la France connaissent aujourd’hui une dynamique particulièrement soutenue à plusieurs niveaux, notamment depuis la signature de l’accord de partenariat stratégique global entre les deux pays, à l’occasion de la visite du président Emmanuel Macron en Égypte en avril 2025. Ce partenariat dépasse désormais largement le seul cadre politique pour englober des domaines variés : l’économie, l’investissement, la coopération militaire et sécuritaire, mais aussi la culture, l’éducation et la coordination sur plusieurs dossiers régionaux et internationaux d’intérêt commun.
Ces dernières années, les échanges politiques de haut niveau se sont également intensifiés, à travers des rencontres régulières et des visites croisées entre le président Abdel Fattah Al-Sissi et le président Emmanuel Macron. Cette fréquence témoigne d’une volonté politique claire, de part et d’autre, de consolider une relation devenue stratégique et d’en élargir les perspectives.
Ces échanges ont permis d’aborder des enjeux régionaux majeurs tout en renforçant les mécanismes de concertation et les convergences sur plusieurs dossiers prioritaires.
L’inauguration du nouveau siège de l’Université Senghor, en présence des présidents Abdel Fattah Al-Sissi et Emmanuel Macron, illustre cette profondeur croissante des relations bilatérales, notamment dans leurs dimensions culturelle et éducative. Au-delà du symbole diplomatique, cette initiative traduit une vision commune : investir dans le développement humain comme fondement d’un développement durable sur le continent africain.
L’ouverture de son nouveau siège en Égypte traduit également la volonté commune du Caire et de Paris d’investir dans la jeunesse africaine et de lui fournir les outils nécessaires pour répondre aux défis économiques et sociaux à venir.
Quels enseignements avez-vous tirés de votre expérience diplomatique et comment les transposez-vous dans vos fonctions actuelles ?
L’expérience diplomatique offre avant tout une compréhension plus fine de la manière dont se construisent les positions internationales et dont se façonnent les relations entre États. Celles-ci ne reposent pas uniquement sur les déclarations officielles, mais aussi sur la continuité du dialogue, la construction de la confiance et la compréhension des contraintes propres à chaque acteur.
Je tiens toutefois à préciser que j’ai pris mes fonctions à la tête du Service d’information de l’État il y a seulement un mois. Cette arrivée récente m’a permis de découvrir de près le fonctionnement d’une institution médiatique stratégique, à l’interface entre l’intérieur et l’extérieur, et de réfléchir aux moyens de mettre à profit l’expérience diplomatique dans le développement de l’action médiatique.
L’un des principaux enseignements de la diplomatie est que l’image d’un pays ne se construit jamais dans l’instant. Elle résulte d’un travail patient, cumulatif, qui s’inscrit dans la durée.
L’expérience diplomatique rappelle également une idée essentielle : écouter est aussi important que parler. Comprendre les mécanismes de perception de l’autre, ses références et ses sources d’information constitue une étape indispensable pour bâtir un discours plus précis et plus efficace lorsqu’il s’agit de s’adresser à l’opinion internationale.
Une autre leçon importante tient à la nécessité d’une coordination étroite entre les différents instruments de l’État – politiques, médiatiques et culturels. Une stratégie de communication internationale gagne en efficacité lorsqu’elle s’inscrit dans une approche cohérente et harmonisée.
Dans le cadre de mes fonctions actuelles, cette expérience se traduit par une volonté de renforcer les liens avec les médias internationaux, de contextualiser l’information et de promouvoir un discours fondé sur la rigueur, le professionnalisme et la capacité de convaincre, dans un environnement mondial devenu plus complexe et plus concurrentiel.
Dans un monde en mutation accélérée, comment imaginez-vous l’avenir de la gestion de l’image des États, et quelle place l’Égypte peut-elle y occuper ?
La gestion de l’image des États entre dans une phase où elle deviendra plus complexe, plus rapide et plus fragmentée, sous l’effet de la domination des espaces numériques et du rôle grandissant d’acteurs non étatiques dans la formation de l’opinion publique mondiale.
L’image d’un pays ne se construit plus uniquement à travers les communiqués officiels ou les médias traditionnels. Elle est désormais le produit d’interactions permanentes entre institutions publiques, médias, plateformes numériques, centres de recherche et individus eux-mêmes.
L’information demeure l’élément déterminant, mais sa valeur dépend de plus en plus de sa contextualisation, de sa mise en récit et de la capacité des États à expliquer et à dialoguer de manière continue, plutôt qu’à simplement annoncer ou répondre.
Dans ce paysage en mutation, l’Égypte dispose d’atouts réels : son poids régional, sa présence active sur plusieurs dossiers internationaux majeurs, ainsi que la diversité de son expérience diplomatique et politique. Autant d’éléments susceptibles de lui permettre de conserver une place influente dans cette compétition mondiale autour des récits, des perceptions et de l’image internationale.