Le Dialogue

Lettre au ministre de la Jeunesse et des Sports : les disciplines individuelles égyptiennes en danger

Le Dialogue

Chaque fois qu’un athlète égyptien quitte une délégation nationale, choisit de poursuivre sa carrière à l’étranger ou envisage de représenter un autre pays, le débat recommence invariablement au même point : où est passée la fidélité au drapeau ? Pourquoi abandonner son pays après que celui-ci a fait de lui un champion ?

Mais la question essentielle est peut-être ailleurs.

Le système a-t-il réellement fait de lui un champion, ou seulement un athlète ?

La différence est considérable.

Former un athlète, c’est lui fournir un entraîneur, des stages, des compétitions, un maillot national et un billet d’avion. Former un champion, c’est davantage : c’est lui permettre de vivre, de durer et de se projeter dans l’avenir. C’est faire en sorte que l’État qui lui demande de porter le nom de l’Égypte sur sa poitrine connaisse son nom, reconnaisse ses sacrifices et lui offre une sécurité à la hauteur des années consacrées à l’entraînement, aux voyages, aux blessures et aux privations.

C’est pourquoi il serait trop facile de faire porter la responsabilité sur un seul sportif ou sur une fédération particulière. Ce qui se joue aujourd’hui renvoie à une interrogation plus vaste : quelle place l’État et la société égyptienne accordent-ils réellement aux disciplines individuelles ?

Quand continuer devient un fardeau

Le lutteur égyptien Mohamed El-Shamy a expliqué les raisons qui l’ont conduit à quitter la délégation nationale lors du retour des Jeux méditerranéens organisés en Italie.

Il a raconté qu’il n’avait jamais souhaité en arriver là. La lutte, a-t-il dit, demeure une part essentielle de sa vie. Pendant des années, il a rêvé de porter le drapeau égyptien et de décrocher une médaille olympique. Il a déjà hissé les couleurs de son pays dans de nombreuses compétitions africaines et internationales.

Puis il a formulé ce qui devrait être entendu comme un signal d’alarme.

La vie, a-t-il expliqué, est devenue trop difficile. Aîné de sa famille, il ne peut plus demander à son père de subvenir à ses besoins. Le soutien qu’il reçoit ne lui permet pas de vivre dignement. Et s’il venait à se blesser ou à devoir interrompre sa carrière, rien ne garantirait son avenir.

Il a ajouté une phrase qui résume, à elle seule, une grande partie du problème : même en poursuivant quinze années supplémentaires dans les mêmes conditions, il ne serait peut-être pas en mesure d’acheter un appartement pour se marier.

Ce n’est pas seulement la justification d’une décision individuelle. C’est un avertissement.

Lorsqu’un athlète consacre sa jeunesse à une discipline exigeante, atteint le niveau international et représente l’Égypte, mais ne voit devant lui ni sécurité matérielle ni perspective sociale, le problème ne réside plus seulement dans son choix de partir. Il faut aussi s’interroger sur le chemin qui l’y a conduit.

Combien d’autres athlètes pensent de la même manière sans oser le dire ? Combien de talents risquent de disparaître avant même d’avoir atteint l’équipe nationale ? Combien de futurs champions choisiront un emploi ordinaire, l’expatriation dans un pays arabe ou une retraite sportive prématurée, non parce qu’ils n’aiment plus leur discipline ni leur pays, mais parce qu’ils ne peuvent plus assumer le coût de leur rêve ?

700 livres égyptiennes pour un athlète international ?

Le cas de Mohamed El-Shamy n’est pas isolé.

Ziad Haggag a lui-même déclaré ne percevoir que 700 livres égyptiennes par mois, alors qu’il est athlète international et représente l’équipe nationale d’Égypte.

La question n’est même pas de savoir si cette somme est faible ou importante. La réponse ne nécessite aucun expert économique.

La vraie question est de savoir ce que représentent 700 livres dans la vie d’un jeune homme auquel on demande de s’entraîner presque quotidiennement, de surveiller son poids et sa condition physique, d’endurer les blessures, de voyager et de consacrer les années les plus importantes de sa vie à une discipline qui ne lui garantit ni revenu stable ni avenir clairement défini après sa retraite sportive.

La question mérite donc d’être posée au ministre de la Jeunesse et des Sports comme aux responsables des fédérations : 700 livres égyptiennes peuvent-elles constituer le revenu mensuel acceptable d’un jeune athlète international ?

Avant de lui demander de devenir un champion pour l’Égypte, encore faut-il le traiter comme un champion de l’Égypte.

Il ne s’agit évidemment pas d’exiger que l’État fasse de chaque sportif un millionnaire ou qu’il assume seul l’ensemble des charges du sport égyptien. Mais il existe une différence fondamentale entre la limitation des moyens et une situation dans laquelle le revenu d’un athlète international ne couvre même pas les besoins élémentaires d’une vie digne.

On ne peut demander à un jeune de vivre comme un amateur et se souvenir, lorsqu’il s’agit de défendre les couleurs nationales, qu’il est un professionnel représentant son pays.

Le problème dépasse la lutte

Il serait également erroné de réduire cette crise à la seule Fédération de lutte.

La lutte offre aujourd’hui les exemples les plus visibles, mais le problème est beaucoup plus large. De nombreuses disciplines individuelles en Égypte reposent autant sur les sacrifices des familles que sur le soutien des fédérations.

Le père finance. La mère accompagne. La famille organise les déplacements entre l’école, les entraînements et les compétitions.

Puis vient un âge où le jeune sportif devrait commencer à construire sa propre vie. Et une question s’impose à lui : dois-je continuer à poursuivre mon rêve ou commencer enfin à sécuriser mon avenir ?

C’est ici que la responsabilité devient collective.

Celle de l’État, qui définit la politique sportive. Celle des fédérations, qui sont au plus près des athlètes. Celle des médias. Et celle du secteur privé.

Car le problème ne se résume pas au montant d’une prime ou d’une allocation. Il concerne une véritable philosophie de la relation avec les champions des disciplines individuelles.

Quel revenu doit être garanti à un athlète international ? Que se passe-t-il en cas de blessure grave pouvant conduire à la retraite ? Qui accompagne son parcours scolaire et universitaire ? Quelle perspective lui est offerte après sa carrière ? Qui assure sa reconversion ? Qui le représente ? Qui le fait connaître ?

Et surtout : comment permettre à un jeune de vingt ans de ne pas avoir le sentiment que les années consacrées à l’entraînement sont des années perdues ?

Autant de questions auxquelles l’État, à travers le ministère de la Jeunesse et des Sports, devrait apporter des réponses claires dans le cadre d’un plan global visant à redonner aux disciplines individuelles la place qu’elles méritent.

Car elles restent l’un des principaux espoirs de l’Égypte pour s’affirmer dans les grandes compétitions et sur la scène sportive internationale.

Nous fabriquons des champions, mais pas des héros populaires

Le manque de soutien financier n’est pas le seul problème.

Nous échouons souvent, plus profondément encore, à faire de nos champions des figures populaires.

Ahmed El-Gendy a offert à l’Égypte une médaille d’or en pentathlon moderne aux Jeux olympiques de Paris en 2024, avec un record de 1 555 points. Le pays a célébré son exploit. Son nom a occupé quelque temps l’espace médiatique.

Et après ?

Quelle place Ahmed El-Gendy occupe-t-il aujourd’hui dans la conscience collective égyptienne ? Un enfant d’école connaît-il son nom aussi facilement que celui d’un footballeur de notoriété moyenne ? Son histoire est-elle devenue une référence de la culture sportive nationale ? Les Égyptiens savent-ils où il a commencé, comment il s’est entraîné, ce qu’il a sacrifié et comment il est parvenu à l’or olympique ?

Si un pays et une société ne parviennent pas à transformer un médaillé d’or olympique, détenteur d’un record, en une figure populaire capable d’inspirer la jeunesse, qui pourra le faire à leur place ?

Une médaille ne devrait pas être la fin de l’histoire d’un champion. Elle devrait en être le commencement.

Car le champion populaire ne se résume pas à la célébrité. Sa visibilité crée tout un cercle d’influence.

Lorsque le public s’intéresse à lui, les médias le suivent. Lorsque les médias s’y intéressent, les entreprises arrivent. Avec les entreprises viennent les sponsors et les financements. Et la dynamique peut alors produire d’autres champions.

Surtout, un enfant qui voit son modèle peut commencer à rêver.

« Je veux devenir comme lui. »

Cette phrase peut durer une seconde. Elle peut pourtant être le premier pas vers la naissance d’un champion dix ans plus tard.

Le temps où les champions appartenaient aussi à leur ville

Mon père me raconte qu’il n’en a pas toujours été ainsi.

Autrefois, certains champions revenant victorieux dans leur gouvernorat étaient accueillis avec les honneurs. Toute une ville savait que l’un de ses enfants revenait avec un titre. Il traversait les rues, recevait les félicitations, apparaissait devant les enfants dans sa tenue sportive, médaille autour du cou.

Il devenait un symbole.

Et le lendemain, de nombreux élèves se rendaient dans un club, un centre de jeunesse ou un terrain sportif pour demander des informations sur la discipline qu’ils avaient découverte à travers leur champion.

Un enfant voyait un lutteur, un boxeur, un haltérophile ou un escrimeur célébré par sa ville et une idée naissait dans son esprit : « Moi aussi, je veux devenir comme lui. »

Cette idée peut sembler simple. Elle est pourtant décisive.

Car l’hommage rendu au champion n’est pas une simple récompense après la victoire. Il participe à la fabrication du champion suivant.

En abandonnant progressivement cette culture de la reconnaissance, nous avons perdu un maillon essentiel : celui qui reliait une médaille à la génération appelée à lui succéder.

Nous avons, en quelque sorte, coupé nous-mêmes le fil qui reliait les générations.

La reconnaissance, avant tout

Les ressources de l’État sont peut-être limitées. L’Égypte ne peut sans doute pas offrir à ses athlètes ce que leur proposent certaines puissances plus riches.

Mais tout ne nécessite pas des centaines de millions.

Il existe une chose qui, parfois, coûte peu et vaut énormément : la reconnaissance.

Qu’un champion soit accueilli lorsqu’il revient dans sa ville. Que sa photographie soit affichée dans l’école où il a étudié. Qu’une université l’invite. Que les centres de jeunesse lui ouvrent leurs portes pour qu’il parle aux enfants.

Qu’il existe dans les médias non seulement le lendemain d’une victoire, mais durablement, comme une figure de référence.

Que sa famille sache que les années de sacrifices n’ont pas été invisibles.

Que le champion puisse marcher dans sa ville et être reconnu.

Avant de demander à un athlète de porter le nom de l’Égypte sur sa poitrine, il faut peut-être commencer par lui faire sentir que l’Égypte connaît son nom.

Où sont les entreprises ?

Une autre question doit être posée : où sont les chefs d’entreprise ?

Les sociétés dépensent des millions dans la publicité, les spectacles, les festivals et les événements. Elles investissent également des sommes considérables dans le football, et c’est leur droit.

Mais pourquoi le soutien à un champion égyptien d’escrime, de lutte, d’haltérophilie, de taekwondo ou de pentathlon moderne continue-t-il parfois d’être perçu comme une forme de charité ?

Pourquoi ne pas y voir un investissement ?

Un champion olympique peut porter l’image d’une entreprise, devenir l’ambassadeur d’une marque, raconter une véritable histoire de réussite associée à l’Égypte.

Combien d’entreprises ont besoin de ce type d’image ? Combien de campagnes publicitaires éphémères pourraient, avec une fraction de leur budget, financer la carrière d’un athlète pendant plusieurs années ?

Que se serait-il passé si les disciplines individuelles avaient reçu ne serait-ce qu’une petite part de l’attention et des dépenses accordées à un seul festival ou à une seule campagne publicitaire ?

Combien de champions aurions-nous conservés ? Combien de jeunes auraient poursuivi leur carrière ? Combien de familles auraient cessé de considérer l’avenir sportif de leurs enfants comme un pari sans fin ?

Il ne s’agit pas de demander aux entrepreneurs de faire des dons.

Il s’agit de leur demander de considérer le champion égyptien comme un investissement sportif, marketing et national.

Mais pour cela, le ministère et les fédérations doivent également contribuer à créer un véritable marché du sponsoring sportif.

Il ne faut pas attendre qu’une entreprise découvre un athlète par hasard.

Il faut lui présenter un dossier professionnel : qui est le sportif ? Quels sont ses résultats ? Son classement ? Ses titres ? Ses prochaines compétitions ? Ses chances olympiques ? Quelles opportunités de communication et quels droits marketing peuvent être associés à son image ?

À partir de là, le sponsoring cesse d’être une faveur. Il devient une industrie.

Une lettre au ministre

Monsieur le ministre de la Jeunesse et des Sports,

Lorsqu’un athlète quitte une délégation nationale pour chercher son avenir en dehors de l’Égypte, il est facile de ne voir que la dernière scène.

Mais tout ce qui a précédé est peut-être plus important encore.

Combien gagnait-il ? Comment vivait-il ? Que voyait-il devant lui après sa retraite ? Se sentait-il protégé en cas de blessure ? Était-il connu du public ? Avait-il trouvé un sponsor ? Avait-il le sentiment que les années offertes au sport avaient une valeur au-delà du résultat d’une compétition ?

L’Égypte n’a pas seulement besoin d’un projet destiné à produire un champion olympique.

Elle a besoin d’un projet global pour construire le champion égyptien.

Un projet qui commence dans les clubs, les centres de jeunesse et les terrains populaires. Qui passe par l’école, les fédérations et le ministère. Et qui se prolonge dans les médias, les entreprises, les gouvernorats et la société tout entière.

Un champion qui dispose d’un revenu lui permettant de continuer.

D’un avenir qui le rassure.

D’un accompagnement qui lui permette de devenir professionnel.

D’une reconnaissance qui fasse de lui un modèle.

Le véritable danger n’est pas seulement de perdre un lutteur ou un autre athlète.

Le véritable danger serait de perdre l’idée même que les disciplines individuelles peuvent offrir à un jeune Égyptien un avenir, une vie et une place dans la société.

Alors, avant de demander pourquoi certains de nos champions partent, il faudrait peut-être commencer par poser une question plus simple :

Les avons-nous réellement fait se sentir champions ?