Le Dialogue

Au Parlement européen, une offensive politique contre les réseaux liés aux Frères musulmans

Le Dialogue

Le texte adopté à Strasbourg appelle à renforcer le contrôle des financements et à restreindre l’accès aux institutions européennes des organisations soupçonnées de liens avec la mouvance. Non contraignant, il ne vaut pas inscription des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes.

Le Parlement européen a adopté, jeudi 8 octobre, à Strasbourg, une résolution non contraignante consacrée à la lutte contre l’influence des réseaux liés aux Frères musulmans et, plus largement, contre ce que le texte désigne comme le « prosélytisme islamiste » au sein de l’Union européenne. Présentée par le groupe du Parti populaire européen (PPE), sous la référence B10-0424/2026, cette initiative fait suite à un débat particulièrement tendu en séance plénière, mercredi 7 octobre.

Au cœur de la résolution figurent deux priorités : renforcer la traçabilité des financements destinés aux personnes et aux structures soupçonnées d’entretenir des liens avec ces réseaux, et empêcher les organisations concernées d’accéder aux institutions européennes.

Une précision juridique s’impose toutefois : l’adoption de ce texte ne signifie pas que les Frères musulmans ont été inscrits sur la liste européenne des organisations terroristes. Une telle décision relève du Conseil de l’Union européenne, selon une procédure distincte.

Le financement et l’accès aux institutions au centre du dispositif

Cinq propositions de résolution avaient été déposées par différents groupes politiques : le PPE, Renew Europe, les Conservateurs et réformistes européens (ECR), l’Europe des nations souveraines (ESN) et les Patriotes pour l’Europe (PfE). Selon les règles de vote applicables, l’adoption du texte du PPE entraînait le rejet des autres propositions. Des comptes rendus de presse ont ensuite fait état de l’adoption de cette résolution.

Porté par l’eurodéputée française Céline Imart, membre des Républicains et du PPE, le texte entend notamment renforcer le contrôle de l’ensemble de la chaîne de financement. Il préconise de ne plus accorder de fonds sur la seule base des déclarations des organismes demandeurs et de fermer les portes des institutions européennes aux organisations considérées comme liées aux Frères musulmans.

Selon Céline Imart, ces structures ont jusqu’ici été invitées au Parlement européen, associées à des consultations et autorisées à exercer des activités de lobbying dans les couloirs de la Commission. L’eurodéputée a qualifié le vote d’« attaque européenne sans précédent contre l’infiltration islamiste ».

Le texte a fait l’objet de nombreux amendements présentés par les groupes socialiste et démocrate (S&D), des Verts, de la gauche et de Renew Europe. Des votes séparés ont été demandés sur plusieurs formulations sensibles, notamment l’emploi du terme « politique » et la mention d’entités liées au Qatar ou à la Turquie.

Un amendement oral a également porté sur deux associations françaises, Baraka et Ensemble C Mieux, soupçonnées d’avoir collecté plusieurs millions de dollars au profit du Hamas entre 2020 et 2026.

À l’heure de la rédaction de cet article, les chiffres définitifs du scrutin — votes favorables, oppositions et abstentions — ainsi que le texte final adopté n’avaient pas encore été publiés sur le site du Parlement européen.

Des mesures envisagées qui dépassent le seul contrôle des subventions

Plusieurs dispositions figurant dans les versions de travail du projet témoignent de l’étendue du dispositif envisagé. Elles appellent notamment le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères à proposer l’inscription des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes.

Les projets évoquent également la suspension immédiate et permanente des subventions et des aides provenant du budget de l’Union pour les entités entretenant des liens directs ou indirects avec les réseaux de l’islam politique.

D’autres propositions visent à évaluer l’efficacité du cadre européen de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme face aux financements étrangers, ainsi qu’à demander à l’Autorité européenne de lutte contre le blanchiment de capitaux (AMLA) d’accorder une attention prioritaire aux associations liées aux Frères musulmans.

La surveillance pourrait aussi être renforcée à l’égard des organismes de certification halal et de leurs relations avec des structures étrangères, ainsi que des établissements scolaires et des associations éducatives, lorsque des éléments documentés le justifient.

Ces dispositions, rapportées dans les versions de travail du projet, ne doivent toutefois pas être confondues avec les mesures dont l’adoption définitive a été officiellement établie.

À Strasbourg, deux lectures opposées du risque islamiste

Le débat du 7 octobre a mis en évidence les divergences entre les partisans d’un durcissement de la politique européenne et ceux qui redoutent que cette démarche ne porte atteinte aux libertés publiques ou ne conduise à une stigmatisation des musulmans.

Au nom du Conseil de l’Union européenne, représenté par la présidence irlandaise, Thomas Byrne a rappelé que les Frères musulmans ne figuraient pas, à ce stade, sur la liste des organisations terroristes au titre de la décision 2026/455. Il a néanmoins souligné que le mouvement faisait désormais l’objet d’un examen plus approfondi.

Le représentant du Conseil a plaidé pour une réduction des financements étrangers jugés indésirables, une plus grande transparence dans le financement des organisations non gouvernementales et un renforcement des échanges de renseignements entre États membres.

Le commissaire européen aux affaires intérieures et à la migration, Magnus Brunner, a, pour sa part, défendu une approche visant à concilier protection des libertés religieuses et lutte contre l’extrémisme. « Une Europe forte protège les croyants et affronte les extrémistes », a-t-il déclaré, estimant que la liberté de religion ne pouvait servir de couverture à des activités extrémistes.

Il a notamment évoqué l'initiative ProtectEU, le programme européen de prévention du terrorisme, le développement d'un système de suivi des transactions financières liées au terrorisme et la surveillance des cryptomonnaies. Il a également reconnu que les États membres ne partageaient pas tous la même appréciation des Frères musulmans.

Des accusations sur les financements, des interprétations divergentes

Au cours des échanges, plusieurs parlementaires ont avancé des chiffres relatifs aux financements européens d’organisations considérées comme controversées ou proches des Frères musulmans.

Les montants cités dépasseraient 34 millions d’euros pour l’organisation Islamic Relief Worldwide entre 2007 et 2020, et 60 millions d’euros pour des organisations qualifiées de controversées ou présentées comme alliées des Frères musulmans.

Ces chiffres ont été mentionnés au cours des interventions parlementaires. Ils doivent être rapportés comme tels et ne constituent pas, à eux seuls, une démonstration de liens organisationnels ou d’activités illégales.

Parmi les partisans d’un durcissement, l’eurodéputé suédois Tomas Tobé, du PPE, a averti que « l’ouverture ne doit pas se transformer en naïveté ». Son collègue croate Tomislav Sokol a présenté l’islam politique comme « la plus grande menace pour l’avenir de l’Europe ».

Susanna Ceccardi a, de son côté, affirmé que des membres du mouvement s’introduisaient dans des associations, des écoles et des universités.

À l’inverse, l’eurodéputé néerlandais Ufuk Kâhya, membre des Verts, a mis en garde contre les conséquences du langage employé dans le débat : « La déshumanisation commence par les mots. »

L’Italien Marco Tarquinio, du groupe S&D, a estimé que la lutte contre l’influence des réseaux islamistes ne devait pas devenir un prétexte pour remettre en cause les valeurs européennes. Il a notamment évoqué la suppression de financements destinés au Réseau européen contre le racisme (ENAR).

Colette Grégoire a également critiqué une approche qui, selon elle, revient à désigner une forme particulière d’extrémisme comme bouc émissaire.

Dans un registre plus radical, l’eurodéputé slovaque Milan Mazurek, membre du groupe ESN, a appelé à des expulsions massives de migrants.

De Paris à Washington, une pression politique croissante

L’initiative européenne s’inscrit dans un contexte de durcissement des positions à l’égard des Frères musulmans dans plusieurs pays occidentaux et au Moyen-Orient.

En France, l’Assemblée nationale a adopté, le 22 janvier 2026, une résolution non contraignante appelant à inscrire le mouvement sur la liste européenne des organisations terroristes, par 157 voix contre 101. Le 5 mai, le Sénat a approuvé, par 208 voix contre 124, un projet de loi porté par Bruno Retailleau contre ce qui est présenté comme l’« infiltration » islamiste.

Un rapport gouvernemental publié en mai 2025 avait recensé 139 lieux de culte liés aux Frères musulmans et 68 autres considérés comme proches du mouvement dans 55 départements. Ces établissements représenteraient environ 7 % des 2 800 lieux de culte étudiés. Le document faisait également état de 21 établissements scolaires accueillant quelque 4 200 élèves.

En Autriche, le gouvernement dirigé par le chancelier Christian Stocker travaille à des modifications législatives visant à interdire l’islam politique. Silvia Mayer, directrice des services de protection de l’État, a mis en garde contre le développement de « sociétés parallèles ».

En Allemagne, le ministre de l’Intérieur du Brandebourg, Jan Redmann, a dénoncé des tentatives d’accès aux fonds publics par des voies indirectes, affirmant que les Frères musulmans « s’infiltrent par la porte de derrière ».

En Belgique, l’eurodéputée Sophie Wilmès a appelé à dissoudre les associations extrémistes et à établir une liste des prédicateurs de haine.

Aux États-Unis, le décret exécutif 14362 a été publié le 24 novembre 2025. Le 13 janvier 2026, la branche libanaise des Frères musulmans a été désignée comme organisation terroriste étrangère, tandis que les branches égyptienne et jordanienne ont été qualifiées d’organisations terroristes mondiales spécialement désignées. En Jordanie, le mouvement avait été interdit le 23 avril 2025.

Ces décisions s’inscrivent dans des cadres juridiques nationaux distincts et ne préjugent pas de la décision que pourraient prendre les institutions européennes.

Le risque d’amalgame au cœur des réserves

Face à ces initiatives, plusieurs organisations et groupes politiques contestent les accusations portées contre les réseaux associatifs musulmans.

Le Forum européen des organisations de jeunesse et des étudiants musulmans (FEMYSO) a rejeté les allégations de liens avec les Frères musulmans, affirmant n’appartenir à aucun mouvement idéologique.

Les groupes de gauche et des Verts ont, de leur côté, mis en garde contre le risque de stigmatisation des musulmans dans leur ensemble. La question soulevée dépasse ainsi le seul statut juridique des Frères musulmans : elle porte également sur les critères permettant de distinguer les activités légalement protégées, les réseaux d’influence politique et les éventuelles activités extrémistes.

En conclusion du débat, Magnus Brunner a reconnu la légitimité des inquiétudes exprimées de part et d’autre, tant sur le risque d’exclusion que sur celui d’une remise en cause des valeurs européennes.

Une résolution politique, sans inscription automatique sur la liste terroriste

L’adoption de la résolution constitue une étape politique, mais elle ne modifie pas, à elle seule, le statut juridique des Frères musulmans au niveau européen.

Leur éventuelle inscription sur la liste de l’Union européenne des organisations terroristes nécessiterait une proposition soumise au Conseil de l’Union et l’accord unanime des États membres. Cette étape n’a pas encore été franchie.

À court terme, les conséquences les plus concrètes pourraient donc concerner les conditions d’attribution des financements européens, le contrôle des bénéficiaires de subventions et les modalités d’accès des organisations aux institutions de l’Union.

Reste à déterminer comment ces orientations seront traduites dans les politiques européennes et selon quels critères les liens avec les Frères musulmans seront établis. L’enjeu sera de concilier la lutte contre les financements illicites et les réseaux extrémistes avec le respect des garanties juridiques, de la liberté d’association et du principe de non-discrimination.