Accueil recherche MENU

Editos

L’islam et la liberté d’opinion et d’expression (4)

Le Dialogue

L’être humain dans le Coran : créature libre… ou être déterminé ?
Après nous être arrêtés, dans les deux premiers articles, sur la question de l’accusation et de la mauvaise foi, puis sur le problème de la lecture lorsqu’elle se transforme en autorité, nous arrivons maintenant à la racine la plus profonde qu’aucun débat sérieux sur la liberté d’opinion et d’expression en islam ne peut ignorer :
Comment le Coran voit-il l’être humain ?
Le considère-t-il comme un être soumis au déterminisme,
conduit sans volonté propre,
ou comme une personne libre et responsable, à qui l’on s’adresse par la raison et qui est tenue pour responsable de ses choix ?
Cette question n’est pas une simple spéculation philosophique.
C’est une question fondatrice,
dont découlent toutes les problématiques de la liberté,
et au premier chef la liberté d’opinion et d’expression.
Le texte, la lecture… et l’être humain entre les deux
Dans l’article précédent, nous avons vu que le texte religieux n’exerce pas son autorité par lui-même, et que le problème ne réside pas dans le Coran, mais dans certaines lectures qui ont été figées, élevées au-dessus de toute critique, puis transformées en tutelle.
Mais une question s’impose ici :
comment ces lectures ont-elles pu acquérir une telle force ?
La réponse commence par l’image de l’être humain que certaines interprétations ont promue :
un être à la volonté faible,
privé de choix,
soumis à un destin préétabli,
n’ayant d’autre rôle que l’obéissance et la soumission.
Lorsque l’image de l’homme est réduite de cette manière,
la liberté devient un danger,
la question devient une menace,
et l’opinion différente se transforme en rébellion contre « le destin ».
Le vicariat sur terre : fondement de la liberté
Pourtant, le Coran emprunte une voie tout à fait différente dans sa présentation de l’être humain.
Dans le discours coranique, l’homme est le dépositaire (khalifa) sur terre. Cette notion n’est pas un simple honneur symbolique, mais une responsabilité fondée sur la volonté et la capacité de choisir :
« Lorsque ton Seigneur dit aux anges :
Je vais établir sur la terre un vicaire. »
(Al-Baqarah, 30)
Il n’y a pas de sens à la responsabilité sans liberté,
ni de sens à la reddition de comptes sans possibilité d’erreur.
Si l’être humain était totalement déterminé,
la récompense et le châtiment n’auraient aucun sens,
et le discours coranique adressé à la raison serait dépourvu de justification :
« Quiconque fait le poids d’un atome de bien le verra,
et quiconque fait le poids d’un atome de mal le verra. »
(Az-Zalzalah, 7-8)
Le discours coranique : invitation, non contrainte
Le Coran ne traite pas l’homme comme un objet que l’on manipule, mais comme un sujet à qui l’on s’adresse.
Il questionne,
il dialogue,
il établit des arguments,
et il laisse place au choix :
« Dis : la vérité émane de votre Seigneur.
Que celui qui veut croire croie,
et que celui qui veut mécroire mécroie. »
(Al-Kahf, 29)
Même dans les questions doctrinales les plus fondamentales,
le discours n’est pas fondé sur la contrainte mais sur la clarification.
La foi, dans son essence, est un acte libre :
elle ne s’impose pas,
ne s’hérite pas,
et ne s’arrache pas par la force.
« Est-ce à toi de contraindre les gens jusqu’à ce qu’ils deviennent croyants ? »
(Younous, 99)
Ici apparaît le contraste frappant entre le texte et certaines pratiques qui ont étouffé l’opinion au nom de la « protection de la religion ».
L’ancien débat : déterminisme ou libre choix ?
La pensée islamique a très tôt connu un débat approfondi sur la liberté humaine :
entre ceux qui défendaient le déterminisme absolu et ceux qui soutenaient la liberté de choix.
Le débat est allé si loin que Mahmoud Shaltout, ancien grand imam d’Université Al‑Azhar dans les années 1960, écrivit dans son ouvrage inspirant L’islam : croyance et loi :
« Nous sommes chargés d’acquérir notre foi par nous-mêmes.
Si nous ne parvenons pas à trouver la voie vers Dieu, nous sommes excusés par le verset :
Dieu n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. »
Il ajoutait que la capacité de l’homme à parvenir à la foi est la raison, don divin.
Si l’homme échoue à connaître Dieu par incapacité et non par arrogance, il peut faire partie de ceux qui sont sauvés.
Ainsi, le débat a atteint le cœur même de la question de la foi.
Mais lorsqu’il s’est rapproché du pouvoir, il n’est plus resté un simple débat intellectuel : il est devenu, à de nombreuses périodes, un instrument politique.
Le déterminisme était confortable pour le pouvoir :
il justifiait la réalité,
réduisait au silence la contestation,
et transformait l’injustice en « destin ».
En revanche, la thèse du libre choix ouvrait la voie à la responsabilité :
elle rendait l’homme comptable de ses actes
et faisait de la contestation un droit plutôt qu’un crime.
« Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant qu’ils ne changent pas ce qui est en eux-mêmes. »
(Ar-Ra‘d, 11)
C’est ici que l’on comprend pourquoi certains ont promu l’image d’un homme déterminé, et pourquoi la vision coranique qui exalte la volonté humaine a souvent été marginalisée.
De la doctrine à la réalité
Lorsque l’homme est compris à la lumière du déterminisme,
la liberté se transforme en menace
et l’opinion divergente apparaît comme une rébellion contre l’ordre cosmique.
Mais lorsqu’il est compris à la lumière du libre choix,
la liberté devient une condition même de la foi,
et la divergence d’opinion fait partie des lois de la vie.
« Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une seule communauté.
Or ils ne cessent de diverger. »
(Houd, 118)
C’est ici que se dessine la relation entre religion et liberté :
non pas dans le texte lui-même,
mais dans l’interprétation que nous choisissons d’en faire.
Pourquoi l’image de l’homme déterminé a-t-elle été reproduite ?
Parce qu’elle sert :
un pouvoir politique qui refuse d’être interrogé ;
un discours religieux qui ne tolère pas la critique ;
ou une organisation idéologique qui considère l’obéissance comme une finalité plutôt qu’un moyen.
Mais cette image, même si elle s’est répandue historiquement,
ne reflète ni l’esprit du Coran ni ses finalités.
« Pensiez-vous que Nous vous avions créés sans but et que vous ne seriez pas ramenés vers Nous ? »
(Al-Mou’minoun, 115)
L’être humain : au cœur de la responsabilité
Dans le Coran, l’homme n’est pas un suiveur aveugle,
mais un acteur :
il se trompe,
il réussit,
il se corrige,
et il assume les conséquences de ses choix.
« Nous lui avons montré les deux voies. »
(Al-Balad, 10)
C’est pourquoi il est impossible de défendre la liberté d’opinion en islam sans défendre cette vision de l’être humain.
La liberté d’opinion n’est ni un luxe intellectuel ni un privilège culturel :
elle est le prolongement naturel de l’idée d’un être humain responsable, raisonnable et chargé d’une mission.
Demain, nous nous rapprocherons encore davantage du texte,
et nous nous arrêterons sur un verset décisif :
« Nulle contrainte en religion »
(Al-Baqarah, 256)
Nous nous demanderons :
s’agit-il d’un verset isolé,
ou d’un véritable principe de civilisation ?

Paris - 17heure, heure du Caire.