Lorsque le philosophe et essayiste français Julien Benda publie La Trahison des clercs en 1927, il ne signe pas simplement l’acte de décès d’une génération d’écrivains et de penseurs. Il lance un avertissement dont l’écho continue de résonner près d’un siècle plus tard. Son constat est sévère : ceux qui étaient censés défendre la vérité, la raison et l’universel ont progressivement abandonné cette mission pour se mettre au service des passions politiques, des idéologies et des intérêts de groupe.
Près de cent ans après la publication de cet ouvrage majeur, les interrogations soulevées par Benda apparaissent d’une actualité saisissante. À l’heure où les appartenances partisanes et les logiques de camp semblent souvent l’emporter sur la recherche de la vérité, la figure de l’intellectuel indépendant paraît plus fragile que jamais.
Les événements récemment observés au sein du Syndicat des journalistes, notamment l’hommage rendu au dirigeant des Frères musulmans en fuite Salah Abdel Maqsoud, ainsi que les tentatives manifestes d’accaparement de l’assemblée générale par un groupe bien identifié, qui agit comme s’il était propriétaire d’un héritage privé plutôt que dépositaire d’une institution professionnelle fondée sur le pluralisme et la liberté d’opinion, illustrent cette dérive préoccupante.
La question posée par Benda demeure alors entière : que devient l’intellectuel lorsqu’il cesse d’être une conscience critique pour devenir le porte-voix d’un camp ? Que reste-t-il de sa mission lorsqu’il substitue à la quête de la vérité la défense inconditionnelle de sa communauté politique, idéologique ou corporatiste ?
C’est précisément dans cette confusion entre engagement et allégeance que naît la « trahison des intellectuels ». Une trahison qui ne vise ni une nation ni une cause particulière, mais l’essence même de la vocation intellectuelle : celle qui consiste à préserver une distance critique à l’égard de tous les pouvoirs, y compris de ceux auxquels on se sent naturellement proche.
La leçon de Julien Benda demeure ainsi d’une remarquable pertinence : la liberté de pensée n’est pas un luxe, mais la condition même de l’existence de la pensée. Dès lors que l’intellectuel perd la capacité de questionner son propre camp avec la même exigence qu’il juge ses adversaires, il cesse d’être un éclaireur pour devenir un simple écho. Et lorsqu’une société perd ses intellectuels indépendants, elle risque de perdre avec eux sa capacité à distinguer la vérité de la fidélité partisane.
Editos
La trahison des intellectuels