Accueil recherche MENU

Editos

Et si l'Égypte était en train de réécrire sa propre histoire ?

Le Dialogue

Lecture de la première victoire des Pharaons dans l'histoire de la Coupe du monde

Série « Et si ? » — publiée sur le site Le Dialogue

 

« Une nation ne naît pas le jour où l'on écrit ses constitutions, mais le jour où elle est saisie par la conscience de sa propre capacité d'agir. »

— Frantz Fanon, penseur et psychiatre martiniquais qui consacra sa vie à comprendre comment les peuples libèrent leur conscience avant de libérer leur terre.

L'aube balbutiait encore lorsque l'Égypte a écrit, sur la pelouse de Vancouver, sa première phrase mondiale après quatre-vingt-treize ans d'attente. 3-1 contre la Nouvelle-Zélande — mais le chiffre est trop étroit pour contenir ce qui s'est passé. Cette victoire n'a pas seulement modifié le classement du groupe sept ; elle a rouvert une question demeurée suspendue au plafond de l'identité arabe depuis des décennies : que se passe-t-il lorsqu'une nation décide — sur la place publique, devant le monde entier — de se croire enfin elle-même ?

Lorsque l'Égypte s'est retrouvée menée d'un but à la quinzième minute, l'équipe a fait quelque chose que la mémoire collective de ses supporters n'avait pas l'habitude de voir : elle n'a pas reculé. Elle n'a pas envoyé des ballons au hasard vers l'avant. Elle n'a pas substitué le style par la panique. Elle a poursuivi son jeu avec le calme de celui qui sait mériter la victoire et n'a besoin que du temps. Les statistiques ont révélé, par la suite, que la précision des passes égyptiennes dans le dernier tiers atteignait 81,6 % — un chiffre qui ne reflète pas une supériorité physique, mais quelque chose de plus rare et de plus difficile : une confiance en soi que rien n'ébranle lorsque l'enjeu est à son plus haut. Les vraies victoires ne naissent pas du seul génie individuel, mais de cette sérénité collective qui dit, dans les instants les plus sombres : nous savons ce que nous faisons.

Les Égyptiens ne fêtaient pas seuls. De Casablanca à Bagdad, d'Amman à Riyad, d'Abou Dhabi à Manama, les Arabes se sont répandus dans les rues et devant leurs écrans comme si le but était le leur. L'Arabie saoudite en particulier — ce pays qui s'est transformé en quelques années d'exportateur de pétrole en exportateur d'une vision civilisationnelle conjuguant authenticité et ouverture — était au cœur de cette célébration, non en marge. Les pays du Golfe dans leur ensemble n'ont pas seulement regardé ce qui se passait ; ils ont incarné, dans leur propre trajectoire de développement, l'équation que le terrain venait de démontrer : que l'ouverture sur le monde ne dissout pas l'identité, elle lui confère une force nouvelle et une présence qu'elle n'avait jamais connue. Cette célébration collective mérite d'être lue en profondeur, car elle n'était pas une simple fête sportive — c'était quelque chose qui ressemblait à une reconnaissance. La reconnaissance que cette génération arabe, si longtemps assise sur le banc des accusés, poursuivie pour le crime d'ouverture et de changement, est précisément celle qui s'est tenue aujourd'hui devant le monde, a hissé haut le drapeau de son pays, et n'a pas seulement inscrit un but dans un match, mais a gravé un moment dans l'Histoire — un moment qui parle et qui raconte l'histoire de cette génération. Mohamed Salah, qui évolue à Liverpool, Omar Marmoush, qui s'est imposé à Manchester City, Mostafa Zico, sorti des profondeurs du football égyptien — trois hommes qui ne se contredisent pas avec leur identité en s'ouvrant sur le monde, mais qui l'approfondissent. Les Arabes qui ont si longtemps ressassé les victoires d'hier et glorifié ce que leurs ancêtres ont offert à la civilisation humaine, trouvent aujourd'hui sur ce terrain une preuve vivante que l'histoire ne s'écrit pas par la nostalgie — elle s'écrit par le présent. Et que la génération ouverte n'a pas perdu ses racines, mais y a ajouté un nouveau chapitre, par des bras arabes et des esprits qui portent l'identité et le monde à la fois, sans en ressentir la contradiction. L'Égypte n'est pas entrée dans la conscience arabe par la géographie seule, mais par la chanson, le cinéma, l'université et le terrain. Ce qui donne à cette victoire son vrai poids, c'est qu'elle s'ajoute à cet héritage sans le rompre — car le capital symbolique que Le Caire a bâti sur des décennies ne se fige pas ; il se renouvelle à chaque instant qui prouve que la victoire est encore possible. 

Que se passe-t-il lorsqu'une nation décide de se croire ? Vancouver se produit. Le but de Salah se produit. Une célébration de Casablanca à Bagdad que personne n'avait planifiée éclate, comme éclatent les vérités lorsqu'elles trouvent enfin une issue dans l'air. Mais la vraie question n'est pas ce qui s'est passé sur le terrain — c'est ce qui se passe après. Car le terrain lance aujourd'hui un défi explicite à chaque intellectuel arabe, chaque politique, chaque décideur : si un joueur peut porter son identité et son ouverture ensemble et gagner devant le monde, qu'attend-on de la nation en dehors des limites du terrain ? L'Arabie saoudite, qui a lancé sa Vision 2030, n'a pas bâti son projet civilisationnel sur le pétrole seul, mais sur l'être humain — sur la jeunesse qui porte son identité et ouvre ses fenêtres sur le monde en même temps. Les pays du Golfe dans leur ensemble disposent désormais d'un capital civilisationnel et d'une capacité à fédérer les initiatives arabes qui font d'eux le partenaire naturel pour bâtir ce qui n'a pas encore été bâti. La réponse commence par la volonté sincère de construire des institutions arabes communes qui n'attendent pas les sommets politiques pour naître, mais qui émergent de l'urgence civilisationnelle elle-même : une académie arabe unifiée pour le sport de demain qui forme les élites au lieu de les importer, un fonds arabe pour la créativité qui accueille les talents sportifs, artistiques, culturels et scientifiques sous un même toit, et une plateforme arabe commune d'échange d'expertise entre fédérations et institutions culturelles qui fait du succès du Caire un actif pour Amman et du génie de Rabat une graine plantée à Bagdad. Ce ne sont pas des rêves — ce sont les leçons que quatre-vingt-treize ans d'attente ont écrites, puis qu'un seul but à Vancouver a effacées. La génération qui a gagné aujourd'hui n'a pas besoin qu'on croie en elle. Elle a besoin que l'on construise pour elle l'environnement qui fait de la victoire une habitude, non un miracle.

Et si les Arabes investissaient dans la confiance en eux-mêmes autant qu'ils investissent dans leurs infrastructures ?

Et si cette victoire n'était pas seulement un résultat ?

Et si c'était une déclaration ?

 

Safaa Alhamaydeh

Experte en relations internationales et diplomatie

Paris — 22 juin 2026