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Editos

Et si la jeunesse arabe était l'événement à venir ?

Le Dialogue

Et si nous admettions que Karl Mannheim n'a jamais connu Internet ?

Le sociologue allemand qui posa les fondements de la théorie des générations en 1928 construisit sa pensée sur la réalité de son époque : le changement progressait à un rythme suffisamment lent pour être mesuré, et une génération se formait au fil de vingt années d'expérience partagée. Il avait raison en son temps.

 

Mais son temps n'est plus le nôtre.

 

Aujourd'hui, celui qui est né en 2000 et celui qui est né en 2005 ne partagent ni la même expérience numérique, ni le même rapport à la technologie, ni la même façon d'appréhender le monde. Le fossé qui les sépare peut surpasser ce qui distinguait autrefois une génération entière d'une autre. L'accélération a tout transformé — sauf nos critères pour comprendre qui sont les jeunes.

 

Et pourtant, une réalité démographique s'impose, incontestable : la moitié des habitants du monde arabe a moins de vingt-cinq ans. Cent dix millions de jeunes. En Égypte, les jeunes représentent soixante pour cent de la population ; en Arabie Saoudite, soixante-trois pour cent des citoyens ont moins de trente ans ; en Jordanie, près de quarante-neuf pour cent ont moins de vingt-cinq ans. Quant à l'Irak, soixante pour cent de ses habitants ont moins de vingt-cinq ans, avec un âge médian qui ne dépasse pas vingt et un ans.

 

Ce ne sont pas des statistiques figées dans des rapports. C'est un avenir qui attend une décision.

 

Face à ces chiffres, la question qui mérite d'être posée est la suivante : que ferons-nous de cette génération — avant qu'elle ne décide, elle, ce qu'elle fera de nous ?

 

Un destin qui soulève une interrogation inévitable : et si nous continuions à mesurer et à percevoir une génération qui vit dans le futur avec des outils forgés dans le passé et pour le passé ?

 

I. Cette génération ne voit pas le monde comme nous — et c'est précisément ce qui nous déroute

 

Une scène se répète partout dans le monde arabe : un responsable parle de la jeunesse, des jeunes parlent de leur avenir — mais le dialogue ne se noue jamais. Non pas parce que l'un d'eux aurait tort, mais parce qu'ils se tiennent sur deux rives différentes du fleuve de l'Histoire.

 

La génération que l'on qualifie de « perdue » a grandi dans un monde où la connaissance ne connaît pas de frontières. Un jeune homme du Caire suit en temps réel un débat académique à Harvard, tandis que son ami de Riyad assiste au lancement d'une start-up dans la Silicon Valley. Une jeune femme d'Amman bâtit une audience numérique qui dépasse les frontières de son pays avant même d'avoir obtenu son diplôme.

 

Cette génération ne se voit pas prisonnière de la géographie. Elle ne se voit pas contrainte par les plafonds du possible que lui ont imposés ceux qui l'ont précédée. Elle perçoit le monde comme un espace ouvert — non par naïveté, mais parce qu'elle vit une expérience radicalement différente de celle des générations qui ont porté sur elle leurs jugements.

 

La question n'est pas : pourquoi les jeunes sont-ils différents de nous ?

La question est : sommes-nous prêts à reconnaître que leur différence n'est pas un manque — mais précisément ce dont cette époque a besoin ?

 

II. La jeunesse ne demande pas un discours — elle demande un pari

 

Dans chaque forum arabe consacré à la jeunesse, une scène se reproduit, presque immuable : des discours enflammés sur « l'énergie de la jeunesse et notre espoir en l'avenir », des applaudissements, des photos commémoratives — puis chacun regagne sa place comme si rien n'avait eu lieu.

 

La jeunesse arabe a entendu ce discours. Elle l'a mémorisé. Elle n'y croit plus.

 

Non par pessimisme, mais parce qu'elle perçoit le fossé entre les mots et la réalité avec une acuité que les générations précédentes n'avaient pas atteinte aussi rapidement. Une génération connectée au monde, qui compare, qui mesure, et qui sait ce qu'ont accompli d'autres nations lorsqu'elles ont véritablement misé sur leur jeunesse.

 

Ce que cette génération réclame, ce n'est pas un discours ronflant ni des éloges de circonstance. Elle réclame trois choses précises : une place réelle dans les cercles de décision, un environnement qui accueille son initiative au lieu de la figer, et une opportunité de prouver sa compétence plutôt qu'un piston pour la suppléer.

 

Parier sur la jeunesse n'est pas une générosité condescendante de la part des dirigeants. C'est un investissement stratégique dans la pérennité du projet national lui-même. Les nations qui l'ont compris tôt ont changé de trajectoire. Celles qui ont tardé à le saisir en ont payé le prix fort — parfois dans les rues, parfois sous la forme de vagues migratoires qui ne reviennent pas.

 

La question qui devrait être posée dans chaque réunion de direction : construisons-nous avec eux — ou construisons-nous pour eux ?

La différence entre les deux prépositions n'est pas stylistique. Elle sépare deux systèmes politiques et sociaux fondamentalement distincts.

 

III. Ceux qui ont misé sur leur jeunesse ont gagné — des leçons qui ne souffrent aucun report

 

L'Histoire ne ment pas. Lorsque la Corée du Sud décida, dans les années soixante, de faire de l'éducation et de la jeunesse le pivot de son projet national, elle ne disposait ni de pétrole ni de richesses souterraines. Elle possédait un peuple. Elle transforma ce peuple en une puissance économique qui stupéfia le monde en l'espace d'une seule génération.

 

Singapour fit de même. Nation dépourvue de ressources naturelles notables, son fondateur Lee Kuan Yew décida que le capital humain était le seul pari qui vaille. Aujourd'hui, Singapour occupe des rangs éminents en matière d'éducation, d'innovation et de compétitivité économique — parce qu'elle avait cru en sa jeunesse avant même d'annoncer le moindre plan de développement.

 

Le Rwanda, meurtri par un génocide qui emporta un million d'âmes en cent jours, choisit de bâtir son avenir sur sa jeunesse plutôt que de s'enfermer dans les blessures du passé. Il figure aujourd'hui parmi les économies à la croissance la plus rapide d'Afrique, et le taux de représentation des jeunes femmes en son parlement dépasse soixante pour cent.

 

Le dénominateur commun de ces expériences n'est pas la chance. Ce n'est pas non plus des circonstances exceptionnelles. C'est une décision politique claire : la jeunesse n'est pas une catégorie qui requiert protection — c'est une force qui requiert libération.

 

Le monde arabe possède ce que la Corée, Singapour et le Rwanda ne possédaient pas : la richesse, la position géographique, l'Histoire et une masse humaine considérable. La question n'est pas de savoir si les conditions sont réunies — mais quand viendra la décision.

 

IV. Une feuille de route — intégrer la jeunesse dans la construction de l'État

 

Parler de la jeunesse sans proposer de feuille de route concrète fait partie du problème, non de la solution. Ce dont la région arabe a besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'un diagnostic supplémentaire, mais d'une audace dans la conception et d'un courage dans l'exécution.

 

La première étape consiste à transformer le regard avant de transformer les politiques. Lorsque l'institution officielle considère le jeune comme un bénéficiaire des services de l'État plutôt que comme un partenaire dans sa construction, elle a fermé la porte avant même de l'ouvrir. L'intégration véritable signifie une présence dans les salles de décision — au sein des conseils d'administration, des comités consultatifs, des assemblées législatives — et non dans les photos commémoratives des forums de la jeunesse.

 

La deuxième étape est de bâtir un environnement qui accueille l'initiative. La jeunesse arabe ne manque pas d'idées ; elle manque parfois de l'environnement qui transforme une idée en projet, et un projet en impact. Cela implique de simplifier l'écosystème entrepreneurial, de rendre le financement accessible, et d'éliminer la bureaucratie qui étouffe l'initiative dans l'œuf.

 

La troisième étape est de repenser le système éducatif en adéquation avec le marché de demain, non celui d'hier. Un jeune diplômé avec les compétences du XXe siècle dans un monde qui se façonne selon la logique du XXIe siècle représente une double perte — pour lui et pour la nation. Une éducation qui ne forme pas des penseurs critiques et des innovateurs capables ne fait que reproduire la dépendance sous des formes différentes.

 

La quatrième étape est de mettre en place des politiques de rapatriement des compétences émigrées. Chaque esprit arabe qui s'épanouit dans un laboratoire au-delà de ses frontières n'est pas un échec personnel — c'est une question institutionnelle qui doit être posée avec lucidité : pourquoi ce génie n'a-t-il pas trouvé son environnement ici ? Une réponse honnête est le commencement de la solution.

 

Les nations ne se construisent pas avec les seules ressources. Elles se construisent lorsque la volonté politique rencontre l'énergie de l'être humain.

 

Conclusion : et si le pari le plus décisif n'avait pas encore été fait ?

 

En 1962, lorsque John Kennedy annonça que les États-Unis atteindraient la Lune avant la fin de la décennie, il ne disposait pas de la technologie nécessaire pour y parvenir. Il possédait quelque chose de plus précieux : la volonté de miser sur une génération de scientifiques et d'ingénieurs qui transformèrent l'impossible en Histoire.

 

La région arabe se trouve face à un moment comparable — mais d'une urgence plus impérieuse.

 

Non parce que le temps s'épuise, mais parce que cette génération n'attendra pas. Une génération connectée au monde, qui voit les opportunités, qui dispose des outils, et qui sait ce qu'elle veut. La seule question est : les dirigeants arabes choisiront-ils d'être partenaires de ce projet — ou de n'en être que spectateurs ?

 

La jeunesse arabe n'a pas été vaincue. Elle n'a pas encore été véritablement mise à l'épreuve. L'espace authentique qui révélerait tout ce qu'elle est capable d'accomplir ne lui a pas encore été accordé. Et les nations qui en prendront conscience aujourd'hui plutôt que demain seront celles qui écriront le prochain chapitre de l'Histoire de la région.

 

L'Histoire ne récompense pas celui qui attend. Elle récompense celui qui parie au bon moment.

 

Et celui-ci — avec tout ce qu'il porte de potentiel et de défis — est le bon moment.

 

En bref :

La jeunesse arabe n'est pas une question en quête de réponse — elle est la réponse en quête de celui qui osera poser la question.

 

Dr. Safaa Alhamaydeh

Experte en relations internationales et diplomatie

Paris — 29 juin 2026

 

Série « Et si ? » — Publiée chaque lundi sur le site Le Dialogue