Le Dialogue

17 heures, heure du Caire 18

Le Dialogue

Le Grand Imam… quatre-vingts ans de bonté et de bienveillance
J’écris aujourd’hui sur un savant ascète qui a vécu toute sa vie sans affectation ni artifices, nourri d’amour et façonné par le don de soi. Il est né dans une famille soufie, profondément attachée au Prophète Mohammed — que la paix et la bénédiction soient sur lui — et à sa noble descendance ; une famille pétrie de bonté et de bienveillance.
Son frère aîné, le cheikh Mohamed Al-Tayyeb, était cheikh de la confrérie khalwatiyya, ainsi nommée en référence à la khalwa — la retraite spirituelle — dans laquelle les grands maîtres de la voie se retiraient pendant des mois, se coupant du monde pour invoquer le Nom de Dieu nuit et jour, au point que les adeptes de cette école soufie sunnite furent appelés « les gens de la retraite ».
Avec le temps, les maîtres de cette école ont structuré la confrérie khalwatiyya afin de rassembler tous les disciples et adeptes suivant cette voie spirituelle.
Ahmed Al-Tayyeb, cheikh de la mosquée Al-Azhar, qui a célébré hier ses quatre-vingts ans, a grandi dans cet environnement et sur cette place — « la place du cheikh Al-Tayyeb » — située à Al-Qurna, sur la rive ouest de Louxor. Elle fut fondée par le cheikh Ahmed Mohamed Ahmed Al-Tayyeb Al-Hassani, grand-père de l’actuel cheikh d’Al-Azhar. C’est l’une des plus grandes sahat de Louxor, fréquentée chaque jour par des centaines de pauvres et de nécessiteux, particulièrement durant le mois béni du Ramadan, pour y chercher assistance et résolution de leurs problèmes par des moyens pacifiques et amicaux.
Ma connaissance du Cheikh Al-Tayyeb remonte à de nombreuses années, précisément à octobre 2009, lorsqu’il était président de l’Université d’Al-Azhar. Bien avant cela, je le connaissais déjà à travers ses écrits et ses idées éclairées, consignées dans plus de quinze ouvrages — entre essais et traductions — portant sur la logique, comme Introduction à l’étude de la logique ancienne, mais aussi sur le droit, le soufisme et la philosophie, notamment L’aspect critique dans la philosophie d’Abou Al-Barakât Al-Baghdadi, sans oublier ses traductions vers et depuis le français, qu’il maîtrise parfaitement.
Ma relation personnelle avec le Ahmed Al-Tayyeb s’est approfondie lorsqu’il m’a été proposé par Fayçal Al-Qassem, animateur de la chaîne Al-Jazeera, de participer à son émission célèbre Al-Ittijah Al-Mou’akis (Le sense inverse), dans un débat consacré à la légitimité du niqab féminin en droit islamique.
La raison de cette confrontation avec un cheikh syrien, le cheikh Abdel Rahman Kouki, était un événement survenu en Égypte, dont le protagoniste était alors le cheikh d’Al-Azhar, le docteur Mohamed Sayed Tantawi. Celui-ci visitait une école d’Al-Azhar et entra dans une classe de jeunes filles âgées de six à neuf ans. Il y vit l’une d’elles portant le niqab.
Comme il me l’expliqua plus tard, la classe était composée uniquement de filles, l’école était dirigée par une femme, et les élèves étaient très jeunes. Il s’adressa alors à la fillette avec bienveillance : « Pourquoi portes-tu ce vêtement, ma fille ? » et lui demanda de l’enlever en disant : « Je suis le cheikh de la mosquée Al-Azhar, et je te dis que ce n’est pas un acte d’adoration, mais une coutume, ma petite. »
Les Frères musulmans et leurs partisans déclenchèrent alors une véritable tempête à travers le monde, exigeant la destitution du cheikh d’Al-Azhar pour ce qu’ils appelèrent une offense au niqab, prétendument garant de la chasteté féminine. Ils l’accablèrent d’accusations mensongères et calomnieuses, mais cette affaire leur offrit surtout l’occasion de régler des comptes politiques avec un cheikh qui, durant des années, avait combattu leur extrémisme et leurs idées délétères. Fidèles à leur vieille habitude, ils fabriquèrent des polémiques quand ils étaient incapables d’affronter leurs adversaires sur le terrain du savoir et de la pensée.
Mon rôle dans cette émission — et la raison pour laquelle les producteurs m’avaient choisi — tenait à ma position publique et assumée considérant le niqab comme une coutume et non comme une obligation religieuse, ainsi qu’à mes articles dénonçant son instrumentalisation par des extrémistes dans des crimes terroristes et même sexuels.
L’émission fut extrêmement tendue et se transforma en une attaque préméditée, grossière et injustifiée contre le cheikh d’Al-Azhar en tant que savant et en tant qu’homme. Je pris alors sa défense, appuyé par des arguments scientifiques et juridiques solides démontrant que le niqab n’est pas une obligation religieuse.
Le débat dégénéra lorsque l’animateur abandonna toute neutralité et se joignit à son invité pour attaquer l’Égypte et le cheikh d’Al-Azhar. Les insultes se multiplièrent, faute d’arguments. Je leur demandai alors, en fin d’émission, ce qui était prioritaire pour la nation : la libération du plateau du Golan ou le port du niqab ?
Lorsque l’invité répondit que le niqab était le début de la libération des terres, je lui suggérai d’aller immédiatement prêcher à la mosquée des Omeyyades à Damas et d’appeler Mme Asma Al-Assad à porter le niqab pour commencer la libération dès cet instant. Ce fut l’explosion de colère sur le plateau.
L’émission se termina par ma phrase devenue célèbre : « La chaussure du cheikh d’Al-Azhar vaut mieux que vous tous. »
Le lendemain de mon retour au Caire, je reçus un appel inattendu du président défunt Hosni Moubarak, un vendredi, me demandant ce qui s’était passé et souhaitant connaître mon analyse de l’arrestation du cheikh Abdel Rahman Kouki par les autorités syriennes à son arrivée à l’aéroport de Damas.
Peu après, je reçus un appel personnel du cheikh Mohamed Sayed Tantawi, qui me remercia et m’invita à lui rendre visite. J’y allai le lendemain. L’accueil fut chaleureux, en présence notamment du cheikh Khaled El-Gendy, qui réalisa avec moi une interview à ce sujet.
Ce jour-là, le cheikh d’Al-Azhar m’offrit une magnifique abaya qu’il venait lui-même de recevoir du ministre des Waqfs des Émirats arabes unis. Mais surtout, il m’offrit une amitié dont je suis encore honoré aujourd’hui avec le docteur Ahmed Al-Tayyeb, alors président de l’Université d’Al-Azhar.
Un savant éclairé
J’ai connu ensuite le docteur Al-Tayyeb comme un savant éclairé, ouvert d’esprit, rigoureux dans sa méthode et accueillant à la diversité des opinions. J’eus même l’honneur, avec le journaliste Amr Adeeb, de prédire à l’antenne sa nomination comme cheikh d’Al-Azhar, alors que le choix se faisait entre lui et le docteur Ali Gomaa, après le décès du cheikh Tantawi.
Notre relation s’est poursuivie au fil des années. La dernière fois que je lui rendis visite à son bureau à Al-Azhar, j’étais accompagné d’une délégation française venue rencontrer le cheikh d’Al-Azhar, le pape Tawadros et le Premier ministre, ainsi que visiter plusieurs sites majeurs d’Égypte.
Lors de cette rencontre, l’Imam suprême me fit l’honneur de rappeler, devant eux, des souvenirs partagés, dont cette fameuse émission où j’avais défendu le cheikh Tantawi et Al-Azhar.
Les journalistes français furent frappés par la profondeur de sa sagesse, confirmant dans leurs articles que ce que je disais n’était qu’une infime partie de son immense savoir.
L’un des propos les plus marquants de cette rencontre — qui dura quatre heures — fut son appel aux musulmans d’Europe et d’Occident à respecter les lois des pays où ils vivent, les considérant comme un « contrat social ». Il déclara même être prêt à aller sur Mars, plutôt qu’en Europe, pour expliquer ces valeurs authentiques de l’islam.
Il ajouta que des forces extérieures avaient dépensé des milliards pour déformer le message d’Al-Azhar en Occident, alors que l’islam qu’il représente est un islam de coexistence, non de confrontation.
En ce jour, à l’occasion de ses quatre-vingts ans, je dis à Son Éminence :
Que Dieu prolonge votre vie parmi nous, Imam éclairé, défenseur de l’essence de l’islam et de sa voie médiane et tolérante. Que Dieu fasse de vous un bienfait pour notre religion et pour notre communauté.
Joyeux anniversaire, avec santé, paix et satisfaction divine.
Paris, 17 heure, du Caire.