Le Dialogue

La facture de la géographie : l’économie égyptienne exposée aux turbulences mondiales

Le Dialogue

Le monde extérieur détermine-t-il les dynamiques internes ?

Depuis que Hegel a posé, dans sa lecture dialectique, la relation entre le « subjectif » et l’« objectif », une question ancienne n’a cessé de traverser la pensée politique et économique : dans quelle mesure les sociétés et les Etats construisent-ils leur propre trajectoire, et dans quelle mesure celle-ci est-elle déterminée par des circonstances extérieures qu’ils ne maîtrisent pas ?

Une grande partie de la littérature classique des sciences sociales et politiques a longtemps privilégié l’idée que les dynamiques internes constituaient le moteur principal du développement, l’environnement extérieur n’intervenant qu’en facteur de contrainte ou d’accélération. En économie politique, les structures productives et les rapports de production occupaient une place centrale dans l’analyse de la création de richesse. En sociologie politique, Marx faisait des contradictions sociales et de classes l’un des moteurs de la transformation historique. Dans l’étude des révolutions, les fragilités structurelles des sociétés demeuraient ainsi un point d’entrée privilégié pour expliquer les ruptures.

Les deux dernières décennies ont profondément déplacé cette ligne de partage.

De la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine, des décisions de politique monétaire américaine aux perturbations de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb, les événements récents ont montré à quel point un choc extérieur pouvait peser sur la trajectoire d’une économie nationale. Une crise née à plusieurs milliers de kilomètres peut désormais se transmettre rapidement par les échanges commerciaux, les prix de l’énergie, les mouvements de capitaux, les chaînes d’approvisionnement ou les marchés financiers.

Dans cette ère d’« interdépendance complexe », pour reprendre la notion développée par Robert Keohane et Joseph Nye, les économies nationales ne sont plus des espaces étanches. Un choc dans une région peut se transmettre à d’autres marchés en quelques semaines, voire en quelques jours.

La notion de « cycle financier mondial » permet de saisir cette mécanique. Une décision de la Réserve fédérale américaine peut modifier les arbitrages des investisseurs à l’échelle mondiale, affecter les taux de change et les marchés financiers et renchérir le coût du financement dans des économies très éloignées des Etats-Unis.

Reconnaître le poids des facteurs extérieurs ne signifie toutefois pas effacer la responsabilité des politiques nationales. Cela conduit plutôt à la reformuler.

Un Etat ne peut empêcher une pandémie mondiale, mettre fin à une guerre déclenchée hors de ses frontières ou fixer les taux d’intérêt à Washington. Il peut en revanche agir sur son degré d’exposition à ces chocs, sur sa capacité à les absorber et sur la rapidité avec laquelle il peut retrouver une trajectoire de croissance.

C’est cette double dimension qui permet de comprendre une partie de la trajectoire récente de l’économie égyptienne : des chocs extérieurs d’une ampleur exceptionnelle ont frappé une économie encore engagée dans un processus de réforme et de transformation structurelle.

Réduire les difficultés des dernières années aux seules crises internationales serait donc incomplet. Les attribuer exclusivement à la gestion économique intérieure le serait tout autant.

Comment l’Egypte est-elle arrivée à ce point ?

L’économie ne se lit pas à partir de sa dernière page.

En 2016, l’Egypte faisait face à une pénurie aiguë de devises, à l’existence d’un marché parallèle du dollar et à des déséquilibres macroéconomiques accumulés au cours des années précédentes. Dans ce contexte, le président Abdel Fattah Al-Sissi a engagé un programme de réformes comprenant notamment le passage à un régime de change plus flexible, des mesures budgétaires et monétaires et une restructuration du système de subventions.

Le coût social de cette politique a été important. Mais les premiers effets macroéconomiques ont commencé à apparaître avant le déclenchement de la pandémie.

Selon les données de la Banque mondiale, la croissance réelle a atteint 5,6 % au cours de l’exercice 2018-2019, contre 5,3 % un an auparavant. Le taux de chômage est tombé à 8,1 % au premier trimestre de 2019, puis autour de 7,5 % à la fin de l’exercice.

Cette évolution est d’autant plus significative qu’en 2010, le chômage se situait autour de 9 %. Après les bouleversements politiques et économiques qui avaient suivi 2011, l’Egypte avait donc retrouvé un niveau inférieur à celui enregistré avant la révolution de janvier.

Au premier semestre 2019, Bloomberg avait par ailleurs classé la livre égyptienne parmi les monnaies les plus performantes face au dollar, avec une progression d’environ 6,5 % sur six mois.

Autrement dit, l’Egypte n’est pas entrée dans la crise sanitaire de 2020 avec une économie en situation d’effondrement. Elle disposait d’une croissance relativement robuste, d’un chômage en baisse et des premiers résultats d’un programme de réforme qui avait déjà imposé des coûts importants à la population.

Puis la conjoncture internationale s’est brutalement retournée.

Covid-19, guerre en Ukraine : une succession de chocs

La pandémie a interrompu le tourisme international et le transport aérien. Les recettes touristiques égyptiennes ont chuté d’environ 70 % en 2020, passant de plus de 13 milliards de dollars à environ 4 milliards.

Malgré cette rupture, l’économie égyptienne a conservé une croissance positive, alors que plusieurs grandes économies mondiales entraient en récession.

La reprise n’était pas encore consolidée lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022.

Pour l’Egypte, cette guerre n’avait rien d’un conflit lointain. La Russie et l’Ukraine représentaient ensemble près du tiers des arrivées touristiques en 2021.

La guerre a également provoqué une forte hausse des prix mondiaux de l’alimentation et de l’énergie. Dans le même temps, la Réserve fédérale américaine a engagé un cycle particulièrement rapide de relèvement des taux d’intérêt.

Les investisseurs ont alors réorienté une partie de leurs capitaux vers le dollar et les actifs américains. Les économies émergentes ont subi des sorties de capitaux, une pression accrue sur leurs monnaies et une hausse du coût de leur financement.

Cette mécanique n’a pas été propre à l’Egypte.

Les analyses de la Banque centrale européenne ont montré que le resserrement monétaire américain avait également affecté les économies européennes : hausse des rendements obligataires, pression sur les marchés actions, affaiblissement de l’euro face au dollar et ralentissement de l’activité.

La transmission internationale de la politique monétaire américaine n’est donc pas une abstraction. Une décision prise à Washington peut se répercuter sur les taux de change, les marchés financiers et les conditions de financement de pays situés à plusieurs milliers de kilomètres.

Pour les économies émergentes, plus sensibles aux mouvements de capitaux et aux conditions de financement extérieur, l’impact peut être particulièrement brutal.

L’Egypte s’est ainsi retrouvée confrontée à une nouvelle tension sur ses ressources en devises, alors même qu’elle tentait encore d’absorber les effets de la pandémie.

Le canal de Suez et le coût de la mer Rouge

Un nouveau choc est intervenu avant même que les effets des précédents ne soient totalement résorbés.

La guerre à Gaza a contribué à une dégradation de la sécurité maritime en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb, entraînant le détournement d’une partie du trafic commercial vers le cap de Bonne-Espérance.

Selon Reuters, les recettes du canal de Suez ont diminué de plus de 60 % en 2024, entraînant pour l’Egypte une perte d’environ 7 milliards de dollars par rapport à l’année précédente. Le Fonds monétaire international a également relevé l’impact des perturbations de la mer Rouge sur les flux de devises générés par le canal.

Pour l’économie égyptienne, le choc est considérable.

Une source majeure de devises s’est brutalement contractée alors que les besoins de financement extérieur et les importations continuaient de générer une demande importante en dollars.

La géographie comme variable économique

C’est ici que la géographie rejoint directement l’économie.

L’Egypte n’a pas provoqué la guerre en Ukraine, mais elle en a subi les conséquences sur le tourisme, les prix alimentaires et l’énergie.

Elle ne fixe pas les taux de la Réserve fédérale américaine, mais elle subit les conséquences de leurs effets sur les mouvements de capitaux et les conditions de financement.

Elle ne contrôle pas les conflits qui se déroulent autour de ses frontières et dans son voisinage stratégique, mais elle doit en absorber les effets sur la sécurité, les échanges et les investissements.

Elle n’a pas créé les perturbations de la mer Rouge, mais elle en supporte directement le coût à travers le canal de Suez.

Cette exposition est renforcée par la position géographique de l’Egypte, au croisement de plusieurs espaces stratégiques : Méditerranée, mer Rouge, Afrique, Moyen-Orient et Asie.

Le Soudan, la Libye, la Corne de l’Afrique, le dossier du Nil, Gaza, la sécurité du Golfe et les routes maritimes constituent ainsi autant de dossiers géopolitiques susceptibles d’avoir une traduction économique.

Dans ces conditions, la diplomatie égyptienne ne relève plus uniquement de la politique étrangère. La prévention de l’escalade régionale, la sécurisation des routes commerciales et la défense des intérêts nationaux participent également à la stabilité économique.

La politique étrangère devient, par certains aspects, un instrument de résilience économique.

Mais cette équation fonctionne dans les deux sens.

La stabilité de l’Egypte dépasse ses frontières. Avec plus de 100 millions d’habitants, le contrôle du canal de Suez et une position stratégique entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, toute déstabilisation durable du pays aurait des conséquences régionales et internationales.

Migration, sécurité en Méditerranée, commerce maritime, énergie et chaînes d’approvisionnement : l’Egypte est devenue un élément important de l’équilibre régional.

Les vulnérabilités révélées par les crises

Les chocs extérieurs expliquent une partie importante des difficultés récentes. Mais ils n’expliquent pas tout.

Une économie résiliente n’est pas celle qui échappe aux crises. C’est celle qui en absorbe les effets avec le moins de dommages possibles.

Or les dernières années ont révélé plusieurs vulnérabilités structurelles.

La première concerne la dépendance aux investissements de portefeuille étrangers.

Entre 2017 et 2021, ces flux vers les titres de dette publique ont fourni une source importante de devises. Ils ont contribué à restaurer la liquidité et la confiance après la réforme du change.

Mais ces capitaux sont par nature mobiles. Ils réagissent rapidement aux écarts de rendement, aux taux d’intérêt américains et à la perception du risque.

Lorsque la Fed a relevé ses taux en 2022, une partie de ces capitaux s’est retirée des marchés émergents.

La leçon est donc moins de renoncer à ces investissements que de réduire leur poids relatif dans le financement extérieur, en renforçant les sources plus structurelles de devises : exportations, investissement direct, industrie, tourisme et transferts.

Le change : de la gestion de crise à la flexibilité

Le marché des changes a traversé plusieurs épisodes de tension, en 2016, 2022 et 2024.

Chaque épisode a eu ses propres causes, mais tous ont révélé la sensibilité de l’économie égyptienne aux disponibilités en devises.

Lorsque l’offre de dollars devient insuffisante, la pression se traduit par un élargissement de l’écart entre les taux officiels et parallèles, des difficultés d’importation, des retards dans le règlement de certaines obligations et une accumulation d’arriérés.

Les 6,1 milliards de dollars dus aux compagnies pétrolières et gazières étrangères, intégralement réglés en juin 2026, illustrent cette tension.

La question n’est donc pas seulement celle du niveau de la livre, mais celle du fonctionnement du marché des changes.

Une plus grande flexibilité peut permettre de mieux absorber les variations de l’offre et de la demande et d’éviter l’accumulation de déséquilibres qui finissent par se traduire par des ajustements plus brutaux.

Des infrastructures à leur rendement économique

L’Egypte a consacré ces dernières années des ressources considérables aux infrastructures : routes, ports, centrales électriques, villes nouvelles, réseaux de transport et plateformes logistiques.

Cette politique a permis de réduire certains goulets d’étranglement qui limitaient depuis longtemps la croissance et l’attractivité du pays.

Le défi est désormais différent.

Il s’agit moins de construire que de transformer ces infrastructures en capacités productives : usines, plateformes d’exportation, investissements et emplois.

L’enjeu n’est donc pas d’opposer infrastructures et production. Il consiste à faire en sorte que les premières deviennent un support efficace de la seconde.

Le secteur privé, de bénéficiaire à moteur de croissance

Les années de taux élevés ont fortement renchéri le coût du financement pour les entreprises.

Mais les données récentes suggèrent une inflexion.

Selon les chiffres annoncés par le premier ministre en juillet 2026, la part du secteur privé dans les investissements réalisés a dépassé 56,5 %, avec un objectif de plus de 65 % dans les deux prochaines années.

Le chiffre est important, mais le véritable enjeu est sa traduction économique : davantage d’investissement privé doit signifier davantage de production, d’emplois et d’exportations.

Cela suppose de poursuivre les réformes visant à simplifier les procédures, améliorer la prévisibilité réglementaire et élargir l’accès aux opportunités d’investissement.

Elargir l’assiette fiscale

La politique fiscale constitue un autre chantier structurel.

Une assiette étroite concentre la charge fiscale sur un nombre limité de contribuables, tandis que l’Etat doit financer simultanément la dette, les services publics, les investissements et les politiques sociales.

Dans un contexte marqué par l’importance du secteur informel, l’enjeu est donc moins d’augmenter systématiquement la pression sur les contribuables existants que d’élargir progressivement la base fiscale.

L’intégration de nouvelles activités dans le système formel, la simplification administrative et l’amélioration de la relation entre l’administration et les entreprises peuvent ainsi contribuer à accroître les recettes sans nécessairement augmenter le taux d’imposition des contribuables déjà déclarés.

Les ressources exceptionnelles ne peuvent remplacer la réforme

Les grandes opérations financières et les entrées exceptionnelles de capitaux ont apporté un répit à l’économie dans des moments de tension aiguë.

Elles ont réduit la pression sur les réserves et donné aux autorités un espace de manœuvre.

Mais leur utilité à long terme dépend de l’usage qui en est fait.

Le véritable objectif ne peut être de reproduire indéfiniment ces opérations. Il doit être de profiter de la fenêtre de liquidité qu’elles ouvrent pour accélérer les transformations structurelles.

La question centrale devient donc : comment utiliser ces ressources pour réduire à terme la dépendance à de nouvelles ressources exceptionnelles ?

Une amélioration des indicateurs, mais pas encore un retour à la normale

Les données récentes témoignent d’une inflexion.

La croissance réelle a atteint 4,4 % au cours de l’exercice 2024-2025, après 2,4 % l’année précédente, avant d’accélérer à environ 5,3 % au premier trimestre de l’exercice 2025-2026.

Les transferts des Egyptiens de l’étranger ont atteint 43,1 milliards de dollars au cours des onze premiers mois de l’exercice 2025-2026, soit une hausse de 31,2 % sur un an.

Les réserves internationales nettes atteignaient environ 56,3 milliards de dollars à la fin de juillet 2026.

Pris ensemble, ces indicateurs témoignent d’une amélioration de plusieurs sources essentielles de devises.

Mais une amélioration macroéconomique ne se traduit pas immédiatement par une amélioration équivalente du niveau de vie.

Le ralentissement de l’inflation signifie que les prix augmentent moins vite ; il ne signifie pas qu’ils ont retrouvé leur niveau antérieur.

Le décalage entre les statistiques macroéconomiques et le ressenti des ménages demeure donc un enjeu central.

Le véritable test de la reprise sera sa capacité à se traduire par une amélioration du revenu réel et du pouvoir d’achat.

La dette : regarder au-delà du ratio

La dette publique reste un problème structurel. Mais son ratio, pris isolément, ne suffit pas à mesurer la vulnérabilité d’une économie.

Selon l’Insee, la dette publique française atteignait 117,5 % du PIB à la fin du premier trimestre 2026. Aux Etats-Unis, la dette publique dépasse également 120 % du PIB selon les estimations du FMI.

Ces comparaisons ne signifient évidemment pas que les situations économiques sont identiques.

Elles montrent simplement qu’un niveau d’endettement doit être analysé à travers plusieurs variables : coût du service de la dette, maturités, structure des créanciers, accès au financement, capacité à générer des devises et perspectives de croissance.

De même, les échéances extérieures ne doivent pas être interprétées comme si l’intégralité des montants arrivant à maturité devait être payée en une seule fois sur les réserves.

Une partie des dépôts peut être renouvelée, certaines dettes refinancées et les échéances couvertes par les flux continus provenant des exportations, du tourisme, des transferts, du canal de Suez et des investissements.

La question pertinente est donc celle du besoin net de financement, après renouvellement et refinancement des engagements.

Sur ce terrain, les efforts du ministère des Finances pour élargir l’assiette fiscale, diversifier les instruments de financement, allonger les maturités et réduire le coût de la dette constituent des leviers importants.

L’émission de sukuk internationaux de 1,5 milliard de dollars réalisée en 2025, qui avait attiré plus de 9 milliards de dollars de demandes, illustre par ailleurs la capacité persistante de l’Egypte à accéder aux marchés internationaux.

Mais l’enjeu dépasse le succès d’une émission.

Il réside dans la transformation progressive de la structure de la dette.

L’effet cumulatif plutôt que la solution miracle

La trajectoire économique ne sera probablement pas infléchie par une seule mesure spectaculaire.

La réduction du coût de la dette, l’allongement de ses maturités, l’élargissement de l’assiette fiscale, la simplification administrative, l’amélioration du climat des affaires et la diversification des sources de financement peuvent paraître modestes lorsqu’ils sont considérés séparément.

Ensemble, ils peuvent modifier durablement la trajectoire.

C’est le principe de l’effet cumulatif : dans une économie aussi vaste et complexe que celle de l’Egypte, la résilience se construit moins par une décision unique que par l’amélioration simultanée de plusieurs paramètres.

Le véritable enjeu : produire et exporter

La gestion de la dette ne peut constituer à elle seule une stratégie de sortie de crise.

La réduction durable des tensions sur les devises passe par l’augmentation de la capacité productive et exportatrice du pays.

D’où l’importance des politiques industrielles visant à accroître la valeur ajoutée produite localement, développer de nouvelles filières, relancer les unités industrielles en difficulté et augmenter les exportations non pétrolières.

L’objectif affiché de 100 milliards de dollars d’exportations non pétrolières à l’horizon 2030 est ambitieux.

Il suppose cependant davantage qu’une progression mécanique des ventes à l’étranger : il nécessite une montée en gamme de l’appareil productif, une amélioration de la compétitivité, une intégration accrue dans les chaînes de valeur internationales et un accès élargi aux marchés.

C’est également dans cette perspective qu’il faut comprendre la recherche d’investissements industriels européens, notamment allemands.

Certaines PME européennes disposent de technologies spécialisées et produisent des composants intégrés à des chaînes industrielles mondiales. Leur implantation en Egypte pourrait favoriser le transfert de technologie, la formation, la production locale de composants et l’intégration des entreprises égyptiennes aux chaînes d’approvisionnement européennes.

L’avantage géographique du pays peut alors devenir un avantage industriel.

La proximité de l’Europe, l’accès aux marchés africains et moyen-orientaux, les ports et les infrastructures logistiques offrent à l’Egypte la possibilité de se positionner comme une plateforme de production régionale.

Le défi est de transformer cet avantage géographique en avantage compétitif.

Energie : réduire les besoins en devises

Le secteur énergétique illustre une autre dimension de cette stratégie.

Le règlement en juin 2026 des 6,1 milliards de dollars d’arriérés envers les compagnies pétrolières et gazières étrangères constitue un signal important pour les investisseurs.

L’objectif est désormais de restaurer les conditions permettant de relancer l’exploration et d’augmenter la production nationale.

Parallèlement, l’Egypte cherche à attirer des capitaux privés et étrangers dans les nouvelles capacités énergétiques.

Le développement d’un projet éolien de 10 gigawatts figure parmi les projets majeurs envisagés.

Le pays dispose également d’un important potentiel solaire et éolien, notamment dans la région du golfe de Suez.

L’enjeu est autant économique qu’environnemental.

Chaque unité d’électricité produite à partir de ressources locales et renouvelables peut réduire le recours aux combustibles importés et donc la demande de devises.

La politique énergétique devient ainsi un élément de la politique de change et de la stratégie de réduction du déficit extérieur.

La logique est double : augmenter les recettes en devises et réduire les besoins d’importation.

La politique étrangère comme variable économique

Il serait donc artificiel de séparer complètement politique étrangère et politique économique.

La stabilité des routes maritimes, la situation dans les pays voisins, la sécurité régionale, les marchés d’exportation et les flux touristiques ont tous une traduction économique.

La diplomatie égyptienne doit ainsi composer avec des dossiers dont les conséquences dépassent largement la sphère géopolitique : Gaza, mer Rouge, Soudan, Libye, Corne de l’Afrique, eaux du Nil et sécurité du Golfe.

L’objectif n’est pas seulement d’éviter une crise politique.

Il consiste aussi à limiter les conséquences économiques d'une crise régionale.

La géographie égyptienne transforme ainsi la politique étrangère en composante de la politique économique.

Quelle voix pour expliquer l’économie égyptienne au monde ?

Une autre question demeure : comment l’Egypte présente-t-elle sa transformation économique aux investisseurs et aux marchés internationaux ?

Le pays dispose déjà de plateformes institutionnelles et de dispositifs de promotion de l’investissement. Mais la communication économique gagnerait à s’appuyer davantage sur une expertise indépendante, professionnelle et fondée sur les données.

Un investisseur ne recherche pas un récit dans lequel tout serait parfait.

Il veut connaître les opportunités, mais aussi les risques ; les progrès, mais également les contraintes ; les objectifs, mais surtout les moyens mis en œuvre pour les atteindre.

Une communication qui reconnaît les difficultés avant d’expliquer les réponses qui leur sont apportées peut être plus crédible qu'un discours exclusivement centré sur les succès.

La confiance est un actif économique.

Elle dépend de la visibilité réglementaire, de la qualité de l’information, de la cohérence des politiques publiques et de la capacité d’un Etat à tenir ses engagements.

L’Egypte peut-elle sortir plus résiliente de cette séquence ?

Après six années de chocs successifs, la question n’est plus de savoir si l’économie égyptienne a été affectée.

Elle l’a été.

La question est de savoir si elle est désormais mieux préparée à affronter le prochain choc.

Les signes d’amélioration sont réels : reprise de la croissance, hausse des transferts, amélioration des réserves, redressement de plusieurs sources de devises, réorientation vers la production et les exportations et volonté affichée de renforcer le rôle du secteur privé.

Mais ces signaux ne suffisent pas à clore le dossier.

La dette demeure lourde. Les exportations doivent progresser davantage. Le secteur privé doit encore gagner en espace et en prévisibilité. Et le principal indicateur de réussite restera la capacité de la reprise à améliorer concrètement le revenu et le pouvoir d’achat des ménages.

Il serait cependant tout aussi réducteur d’évaluer l’économie égyptienne comme si elle avait évolué depuis 2020 dans un environnement stable.

La pandémie, la guerre en Ukraine, le choc énergétique et alimentaire, le resserrement monétaire mondial et les perturbations de la mer Rouge ont constitué une succession exceptionnelle de contraintes extérieures.

Mais ces crises ont également révélé des fragilités internes : dépendance aux capitaux mobiles, insuffisance des recettes d’exportation, vulnérabilité du marché des changes, poids de la dette et besoin d’un secteur privé plus dynamique.

La véritable lecture de la période se situe précisément à l’intersection de ces deux dimensions.

La question n’est donc plus seulement : comment l’Egypte est-elle arrivée jusqu’ici ?

Elle devient : comment construire une économie moins vulnérable au prochain choc ?

Trois priorités apparaissent.

Faire de la production et des exportations une source structurelle de devises.

Donner au secteur privé un rôle plus important dans l’investissement, l’emploi et la création de valeur.

Et utiliser les ressources exceptionnelles non pour différer les réformes, mais pour accélérer celles qui réduiront la dépendance de l’économie aux chocs extérieurs.

Le véritable franchissement du cap ne consistera donc pas simplement à sortir de la crise actuelle.

Il consistera à construire une économie capable d’absorber la prochaine crise sans subir la même amplitude de choc.

La géographie a souvent placé l’Egypte au centre des turbulences régionales et internationales.

Mais elle constitue aussi un avantage considérable : un emplacement stratégique, le canal de Suez, l’accès à plusieurs marchés, des ressources énergétiques importantes et une position unique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient.

La même géographie qui constitue aujourd’hui une contrainte peut donc devenir un actif.

A condition de transformer la position géographique en avantage industriel, les infrastructures en capacités productives, les investissements en exportations et la stabilité en confiance.

La question n’est finalement pas de savoir si l’Egypte peut échapper à la facture de sa géographie.

Elle ne le peut pas.

Elle peut en revanche faire en sorte que cette géographie cesse d’être uniquement une source de vulnérabilité et devienne un levier de croissance, de production et de résilience.

C’est là que se jouera la prochaine étape de l’économie égyptienne : non plus seulement absorber les chocs, mais transformer les contraintes qu’ils révèlent en capacités nouvelles — et faire en sorte que les bénéfices de cette transformation atteignent enfin, de manière tangible, les ménages égyptiens.