Le Dialogue

L’Europe sur les traces des Frères musulmans : à Strasbourg, une résolution qui cible les financements plutôt que l'idéologie

Le Dialogue

Lorsque le Parlement européen a adopté, le 8 octobre 2026, une résolution appelant à une nouvelle stratégie pour contrer l’influence des réseaux des Frères musulmans, il ne déclarait la guerre ni à une religion ni à une communauté. Il reconnaissait, tardivement, une réalité que les institutions européennes ont longtemps préféré ignorer : certaines structures accueillies comme des « organisations de la société civile » ou des « partenaires du dialogue » portaient en réalité un projet politique sensiblement différent de celui qu’elles affichaient.

Certes, cette résolution n’a aucun caractère contraignant et n’entraîne pas l’inscription immédiate de la confrérie sur la liste des organisations terroristes, une telle décision nécessitant l’unanimité des États membres. Mais sa portée réside ailleurs : elle marque un changement dans la manière même de poser le problème.

L’Europe ne se demande plus seulement si ces réseaux ont recours aux armes. Elle s’interroge désormais sur l’origine de leurs financements, leur destination et les raisons pour lesquelles les institutions européennes, fondées sur la démocratie et la liberté d’opinion et d’expression, ouvrent leurs portes à des acteurs dont les pratiques contredisent les valeurs qu'elles sont censées défendre.

Mettre fin aux mécanismes de financement des associations reposant sur de simples déclarations de leur part, assurer la traçabilité des fonds jusqu’à leurs bénéficiaires effectifs et fermer les espaces des organisations internationales aux structures de façade suspectes : autant de mesures qui visent les circuits plutôt que les croyances, les organisations plutôt que la religion. C’est précisément ce qui les rend défendables dans un État de droit.

Une nouvelle génération, de nouveaux instruments

L’évolution de cette mouvance en Europe mérite une attention particulière.

La génération des fondateurs venait du monde arabe, avec une langue étrangère aux sociétés d’accueil et un discours religieux explicite, aisément identifiable. La troisième génération, elle, est née à Paris, Bruxelles ou Stockholm. Diplômée en droit ou en sciences sociales, elle maîtrise le langage des droits et de la citoyenneté, parfois avec davantage d’aisance que les ressortissants des pays où elle a grandi.

Cette génération n’a plus nécessairement besoin d’une organisation hiérarchique officiellement constituée. Un réseau d’associations de défense des droits, d’organisations de jeunesse et d’initiatives étudiantes, dont les membres et les discours se recoupent, peut suffire. Lorsqu’une association est dissoute, une autre apparaît sous une nouvelle appellation, parfois dans un pays voisin.

Ainsi, après la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), en 2020, le Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE) a vu le jour depuis la Belgique. Quelques années plus tard, un film produit par ce dernier était projeté à Sciences Po Paris.

Cette nouvelle génération a également trouvé un terrain favorable au sein des partis de gauche et des formations écologistes. Ces derniers défendent des causes telles que la lutte contre le racisme, les discriminations ou les droits des Palestiniens. Le militant entre alors par la porte de combats légitimes, jusqu’à ce que toute critique à son encontre puisse être assimilée à une remise en cause de la cause elle-même.

L’islamophobie, phénomène bien réel et préoccupant, se transforme ainsi en un double bouclier : elle permet à cette mouvance de revendiquer le droit de parler au nom de l’ensemble des musulmans, tout en exposant quiconque s’interroge sur ses financements ou ses objectifs à une accusation immédiate de racisme.

Ce que l’on sait, et ce qui reste à démontrer

La rigueur intellectuelle impose toutefois de distinguer les faits établis des hypothèses.

Il est avéré que des réseaux et associations idéologiquement liés à l’organisation internationale des Frères musulmans sont présents dans plusieurs pays européens. Certains ont bénéficié de financements publics et obtenu des sièges au sein d'instances européennes ou internationales.

Il est également établi que des personnalités issues de cet environnement ont accédé à des responsabilités partisanes importantes.

Ce fut notamment le cas en Suède, en 2014, lorsque Omar Mustafa, président de l’Association islamique, fut élu à la direction du Parti social-démocrate à Stockholm, avant de démissionner une semaine plus tard sous la pression de la controverse.

Autre exemple : Mehmet Kaplan, ministre du logement issu du Parti des Verts, contraint à la démission en avril 2016 sur fond de polémique concernant ses « liens avec des milieux extrémistes ».

En France, la justice administrative a également confirmé la dissolution d’associations dont elle estimait que les activités avaient dépassé le cadre de la lutte contre les discriminations pour relever de l’incitation à la haine.

Reste une distinction essentielle : les services de sécurité européens n’ont, à ce jour, présenté aucune preuve publique décisive établissant l’existence d’une infiltration organisée des partis politiques par la troisième génération des Frères musulmans et leurs alliés, selon un plan centralisé, financé et dirigé depuis une structure commune.

Pour autant, des spécialistes de l’islam politique et des observateurs de cette mouvance estiment que de telles opérations se poursuivent activement, précisément selon des méthodes conçues pour ne laisser aucune trace suffisamment probante pour permettre d’engager des poursuites. Une stratégie qui, selon eux, rappelle des pratiques observées hier et encore aujourd’hui dans plusieurs pays arabes.

Certains analystes considèrent même que cette dissimulation constitue une composante fondamentale de la stratégie suivie par l’organisation internationale des Frères musulmans depuis son implantation en Europe, en 1982.

L’expérience autrichienne illustre néanmoins les limites et les risques d’une telle confrontation.

Après les vastes perquisitions menées en 2020 contre ce qui était présenté comme un réseau lié à la confrérie, les enquêtes se sont soldées par l’abandon des poursuites contre certains des mis en cause. Une commission indépendante a finalement estimé que la focalisation sur ces réseaux avait détourné l’attention d’une menace réelle, tout en offrant aux organisations visées leur argument le plus puissant : celui de pouvoir se présenter comme des victimes.

La voie à suivre : la transparence plutôt que le procès d’intention

Ce dont l’Europe a besoin, ce n’est pas d’une chasse aux intentions, mais d’une véritable exigence de transparence.

Transparence sur les financements étrangers des associations. Transparence sur les relations entre les partis politiques et les organisations qui leur apportent un soutien électoral. Définition de critères clairs permettant de déterminer quelles structures peuvent être accueillies au sein des institutions européennes et lesquelles doivent en être écartées.

Les partis de gauche et les formations écologistes doivent, eux aussi, prendre conscience d’une distinction fondamentale : défendre les musulmans contre les discriminations ne signifie pas accorder sa caution à tous ceux qui prétendent parler en leur nom.

Les alliés islamistes radicaux d’aujourd’hui ne partageront pas nécessairement, demain, les valeurs d’égalité et de liberté de conscience sur lesquelles ces formations politiques se sont construites.

Mais ceux qui entendent mener cette bataille doivent, en retour, se garder d’une dérive tout aussi dangereuse, apparue au grand jour dans l’hémicycle de Strasbourg, le 8 octobre, lorsqu’un député d’extrême droite a appelé à l’expulsion collective des immigrés.

Car confondre islam politique et musulmans revient à offrir aux Frères musulmans leur plus précieux avantage : leur permettre d’apparaître, aux yeux de millions de musulmans européens, comme leurs seuls défenseurs.

La résolution de Strasbourg constitue, à nos yeux, un premier pas dans la bonne direction. Le chemin sera sans doute long.

Mais sa réussite se mesurera à la capacité de l’Europe à fermer les circuits de financement et les canaux d’influence de ce projet frériste tentaculaire, sans pour autant fermer ses portes à ses propres citoyens de confession musulmane.

Paris, 17 heures, heure du Caire.