Dans la cinquième partie de cette étude, nous avons évoqué l’alliance américano-frériste en Afghanistan, dont l’objectif était de vaincre l’ours russe et de l’expulser du pays.
Il semble qu’à ce moment précis, et après le retrait soviétique d’Afghanistan, la mission des Frères musulmans et de leurs alliés issus d’autres groupes islamistes combattants ait pris fin : l’ours russe avait été défait et avait annoncé son retrait.
Cependant, le projet d’Abdallah Azzam et des Frères musulmans, visant à établir une force de déploiement rapide capable d’intervenir à la demande de la confrérie dans plusieurs pays — notamment ceux comptant des minorités musulmanes comme le Kosovo, les Philippines et certains pays européens — demeurait en place.
Mais les islamistes radicaux des organisations du Jihad et de la Jamaa Islamiya avaient une tout autre vision. Leurs priorités consistaient à transférer le combat vers leurs propres pays afin de mener le jihad contre ce qu’ils qualifiaient de régimes impies ne gouvernant pas selon la loi divine.
Les Américains soutenaient cette orientation, dans une tentative d’éloigner les islamistes extrémistes des zones d’influence et d’action américaines, tout en affaiblissant les régimes des pays arabes et musulmans afin de les rendre plus dépendants de Washington.
Un conflit ouvert éclata alors entre deux courants : les groupes jihadistes égyptiens d’un côté, et Abdallah Azzam ainsi que les Frères musulmans de l’autre.
Ce conflit s’acheva par l’assassinat d’Abdallah Azzam en 1989, au moyen d’un engin explosif placé sur la route reliant son domicile à la mosquée où il prêchait le vendredi.
La situation s’était largement stabilisée aux États-Unis. Les élections de 1979 eurent lieu, suivies de la formation d’un nouveau Conseil de la Choura en 1980.
Un travail de réunification des rangs de la confrérie fut engagé, et la construction d’un cadre organisationnel solide débuta. Par ailleurs, l’Union des étudiants musulmans évolua en 1980 pour devenir l’Islamic Society of North America (ISNA), rassemblant les musulmans immigrés et citoyens américains, et constituant le noyau du mouvement islamique en Amérique du Nord.
L’ISNA connut un développement notable durant les années 1980, mais l’influence directe et l’orientation des Frères musulmans commencèrent à décliner progressivement, en raison de leur faible présence au sein de l’organisation.
C’est pourquoi le deuxième plan quinquennal de la confrérie se concentra sur l’auto-construction et l’enracinement de la prédication. Cela incluait une tentative d’accroître l’influence des Frères au sein d’organisations ciblant les jeunes musulmans immigrés.
Le résumé interne des Frères en Amérique soulignait ainsi :
« Le début de la concentration sur l’enracinement de la prédication et la recherche de bases permanentes dans les villes où vivent actuellement les Frères, afin qu’elles deviennent des points de convergence pour les Frères arrivant ultérieurement. »
État ou simple refuge ?
Le principal problème auquel faisait face la direction de la confrérie était la définition de l’objectif et des modalités d’action des cadres en Amérique.
L’objectif était-il l’établissement d’un État islamique, ou simplement la création d’un refuge accueillant les nouveaux arrivants ?
C’est à cette question que tenta de répondre le rapport de Mehdi Akef précédemment évoqué. On y lit notamment :
« Il existe une confusion quant à l’objectif et à la finalité de la présence des Frères en Amérique : s’agit-il d’établir l’État de l’islam en Amérique, ou simplement de créer un refuge pour encadrer les nouveaux arrivants ?
Il existe également un manque de clarté concernant les fondements méthodologiques : faut-il suivre le cadre intellectuel établi par Hassan al-Banna, ou adopter d’autres écrits ?
La confrérie dispose-t-elle de lignes directrices définissant son cadre idéologique, ou s’ouvre-t-elle à d’autres références ?
L’impact de la diversité des arrière-plans intellectuels, éducatifs, sociaux et organisationnels a également été observé sur la cohésion idéologique et éducative, ce qui a entraîné une instabilité des règlements internes et une faiblesse des mécanismes de sélection des dirigeants. »
La modernité occidentale
Outre la question de l’objectif — État islamique ou structure d’accueil — une problématique tout aussi grave émergea : la manière dont les Frères venus d’Orient interagissaient avec la modernité occidentale.
Akef expliqua dans son rapport l’existence de questions cruciales apparues lors de l’interaction avec cette nouvelle réalité, notamment la distinction entre le travail interne à l’organisation et l’action publique, ainsi que le rôle de chacun dans la réalisation des objectifs du mouvement.
Il aborda également la question de la femme et de son rôle, ainsi que la vision de la confrérie concernant sa place organisationnelle et la manière de traiter cette question dans une société occidentale valorisant l’égalité entre les sexes — alors même que la section féminine de la confrérie était dirigée par un homme (Hajj Gomaa à l’époque).
D’autres questions furent soulevées : la choura, les limites des responsabilités du guide général, l’espace accordé à la critique constructive, l’impact de l’action syndicale sur les relations fraternelles, ainsi que les enjeux de sécurité, de secret et de publicité dans le travail organisationnel.
Fallait-il déclarer officiellement l’existence de la confrérie en Amérique, ou n’en révéler qu’une partie ? Quelles informations devaient être rendues publiques, et lesquelles devaient rester secrètes ?
Les niveaux de formation éducative furent également évoqués. Akef nota un contournement des critères éducatifs requis pour les responsables, au profit de profils plus acceptables sur le plan public.
Cela l’amena à discuter du fiqh de l’action publique, des relations avec les institutions, du flou entourant la mixité, la souplesse doctrinale, les relations financières avec les États, la participation des femmes, et d’autres sujets toujours controversés au sein de la structure organique de la confrérie.
Akef conclut que l’organisation en Amérique souffrait d’instabilité, d’éloignement géographique de ses membres et d’une prédominance arabe en son sein.
Il souligna également la présence de nombreuses organisations islamiques actives sur le sol américain, ce qui dispersait les efforts des Frères.
Il classa ces groupes en deux catégories :
Des groupes importés de l’Orient, tels que les salafistes, Hizb ut-Tahrir, le Jihad, Tabligh wa Da‘wa, etc. Chaque courant présent au Moyen-Orient possédait ainsi une branche aux États-Unis, avec un poids variable selon son importance dans la région d’origine.
Des groupes nés dans le contexte américain, comme celui de Rashad Khalifa ou le Centre islamique de Los Angeles. Leur influence se limitait généralement à leur ville ou leur État, ce qui affectait l’activité des Frères dans ces zones.
Akef observa que nombre de ces groupes cherchaient à entraîner les Frères dans des conflits internes, attisant les tensions jusqu’à des affrontements physiques dans certains cas, comme avec Tabligh wa Da‘wa dans plusieurs États.
Selon lui, ces groupes visaient à se donner de l’importance et à perturber l’action frériste en matière de recrutement et de structuration. Ainsi, dans presque chaque région dotée d’une branche frériste et d’un groupe concurrent, la majorité des questions posées concernaient les conflits et la manière d’y faire face, au détriment de l’objectif central : accueillir les nouveaux arrivants de l’Orient et diffuser l’islam en Occident.
Secret et propagande
Il apparaît clairement que la branche américaine de la confrérie vivait alors un débat intense autour de la question du secret et de la propagande, et de savoir laquelle était la plus appropriée pour l’action frériste aux États-Unis.
Mehdi Akef écrivait à ce sujet :
« Nous avons déjà abordé la question de la sécurité et du secret, et leur impact sur l’activité frériste en Amérique. En raison de l’importance de ce sujet et des controverses qu’il suscite parmi les membres aux horizons divers, nous allons l’examiner plus en détail. »
Premièrement : la publicité
A. Les raisons d’y recourir :
L’élargissement de l’action islamique et l’absence d’une formule adaptée pour intégrer les communautés.
La planification à long terme nécessitant une direction permanente, des règlements et des lois stables.
Les normes américaines garantissant la liberté d’expression et d’organisation.
B. La nécessité d’un porte-parole officiel :
Permettre à la direction de s’adresser aux masses pour combler le vide existant et faire taire les voix affirmant l’absence d’une direction islamique.
Améliorer l’image des Frères musulmans auprès de l’opinion publique américaine.
C. Les risques de la propagande :
Mettre en danger la sécurité de l’organisation, de ses dirigeants et de ses membres, en particulier ceux en lien avec l’Orient.
Baisse du niveau d’engagement organisationnel, idéologique ou éducatif.
Mettre dans l’embarras les organisations de l’Orient.
La difficulté de combiner, au sein d’une même structure, des membres œuvrant dans la clandestinité et d’autres dans la publicité.
• Le manque de cadres capables de diriger une organisation publique tout en maîtrisant le travail secret.
Après avoir examiné ces éléments, Akef affirma que chaque argument possédait sa légitimité. Il proposa alors plusieurs options :
Faire de l’ISNA la façade publique de l’action religieuse, après ajustement de ses statuts.
Créer deux organisations totalement distinctes, l’une publique et l’autre privée, avec des directions séparées.
Maintenir une seule organisation et une seule direction, avec deux branches : l’une publique, l’autre secrète.
Maintenir le statu quo pour une période donnée, en évitant toute décision précipitée.
Mais il était nécessaire d’examiner l’avis des dirigeants de la branche américaine sur cette question sensible. Ceux-ci se divisèrent selon leur appartenance et leur pays d’origine — ce que nous verrons dans le prochain épisode, si Dieu le veut.
Paris – 17heures, heure du Caire.
Editos
Les États-Unis et les Frères musulmans (6)