Toutes les batailles ne se livrent pas sur les lignes de front. Certaines, plus silencieuses et parfois plus décisives, se jouent autour des tables de négociation. Leurs mots sont pesés, leurs formulations soigneusement choisies, parce qu’elles peuvent infléchir le destin de peuples entiers.
Dans un Proche-Orient où se croisent projets d’influence, préoccupations sécuritaires et cartes encore en mouvement, la diplomatie égyptienne semble engagée dans l’un de ses exercices les plus complexes de ces dernières années : avancer dans un champ de mines politique, non pour se contenter d’observer les transformations en cours, mais pour tenter d’en orienter les contours.

C’est dans ce moment particulièrement sensible que j’ai rencontré le ministre égyptien des Affaires étrangères et de l’Immigration, Badr Abdelatty, au siège du Conseil des ministres, à El-Alamein. Il ne s’agissait pas d’un entretien destiné à recueillir quelques déclarations de circonstance. L’enjeu était de s’approcher de la pensée qui préside à une part essentielle de la politique étrangère égyptienne, alors que la région traverse une phase de profonde fluidité stratégique : les anciens repères s’effacent, tandis que les nouvelles règles de l’ordre régional peinent encore à se dessiner, sur fond de crises inachevées et de foyers de tension susceptibles de se rallumer à tout moment.
Au fil de l’entretien, le ministre n’a pas parlé le langage des slogans. Il n’a pas davantage livré une lecture détachée des réalités. Il a dessiné, avec sobriété, la vision égyptienne d’un paysage particulièrement complexe : les relations arabes, les recompositions régionales, la question palestinienne comme cœur du conflit, mais aussi cette conviction que la diplomatie ne devrait jamais être le recours auquel on se résout lorsque la guerre a échoué. Elle devrait être, dès l’origine, le premier choix.
Je suis sortie de cet échange avec une impression nette : ce qui se joue dans les couloirs de la diplomatie égyptienne ne relève pas seulement de la gestion de dossiers imbriqués. Il s’agit aussi, au quotidien, de tenter de préserver l’équilibre d’une région vacillante, de défendre l’idée de l’État-nation et de soutenir le droit des peuples du Moyen-Orient à un avenir construit par des compromis équitables plutôt que par la seule logique de la force.
Une bataille silencieuse, donc. Mais dont les conséquences pourraient peser lourd dans la définition du Moyen-Orient des prochaines années.
La sécurité nationale arabe, constante dans un monde mouvant
Si les bouleversements régionaux contraignent de nombreux États à redéfinir leurs priorités et leurs alliances, la vision égyptienne se distingue par son attachement à un principe qui, selon Le Caire, n’a pas changé avec les circonstances : la sécurité nationale arabe ne saurait être pensée comme une addition de dossiers séparés. Elle constitue un ensemble, et la stabilité de chaque État arabe conditionne celle de l’ensemble régional.
J’ai donc interrogé le ministre sur la manière dont Le Caire entend préserver l’équilibre de ses relations avec ses principaux partenaires arabes, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, alors que des divergences d’appréciation peuvent parfois apparaître sur certains dossiers régionaux.
Sa réponse fut sans ambiguïté. Les relations de l’Égypte avec les différents États arabes sont, selon lui, « très bonnes ». La politique étrangère égyptienne ne se construit pas à partir de divergences ponctuelles ou de désaccords sur un dossier particulier, mais à partir d’une conception plus large : celle d’un destin arabe commun.
Le ministre a ainsi rappelé que l’Égypte considère la sécurité nationale arabe comme un « tout indissociable ». Toute attaque visant un État arabe ne saurait, dans cette perspective, être considérée comme une affaire strictement nationale : elle touche à la sécurité de l’ensemble du monde arabe.
Cette conception explique, selon lui, la présence de l’Égypte lors des différentes crises et sa réponse aux demandes de soutien formulées par ses partenaires arabes. Non comme un geste politique circonstanciel, mais comme l’expression d’une responsabilité à l’égard de son environnement régional.
Le propos révèle une conception de la politique arabe qui refuse de réduire les relations entre capitales aux seuls jeux d’alignements ou aux alliances du moment. Les États peuvent diverger sur l’appréciation d’un dossier ; ce qui les rassemble demeure, du point de vue égyptien, plus important que leurs désaccords passagers.
Le Caire ne regarde donc pas la région comme un espace de compétition entre capitales arabes, mais comme un ensemble dont aucune partie ne peut durablement retrouver la stabilité tandis qu’une autre reste en proie aux conflits.
Cette réponse aura constitué la clé de lecture du reste de l’entretien. Les crises régionales, l’avenir du Moyen-Orient comme la priorité donnée aux solutions diplomatiques reposent sur le même principe : la sécurité arabe est une responsabilité collective, et sa préservation commence par la cohésion du monde arabe.
Un Moyen-Orient dont les contours restent à dessiner
Si la question de la sécurité nationale arabe révèle la constante autour de laquelle s’articule la politique étrangère égyptienne, une autre interrogation conduit au cœur du changement : celui d’un Moyen-Orient qui ne répond plus aux règles auxquelles il s’était habitué pendant des décennies.
Comment l’Égypte interprète-t-elle les discours sur une recomposition de la carte régionale ? Quelle place entend-elle occuper dans cette nouvelle configuration ?
Badr Abdelatty ne considère pas cette recomposition comme une réalité déjà établie. Il préfère qualifier la période actuelle de « phase d’enfantement ». Parler dès aujourd’hui de cartes définitives ou de nouveaux équilibres stabilisés serait, à ses yeux, prématuré. La région demeure traversée par une telle fluidité politique et stratégique qu’il serait difficile d’en prédire la configuration finale.
L’urgence, dès lors, n’est pas de commenter un ordre régional qui n’existe pas encore, mais d’empêcher que sa gestation ne se transforme en une nouvelle spirale de conflits.
L’avenir du Moyen-Orient ne peut se décider sans les États de la région
C’est pourquoi Le Caire place au premier rang de ses initiatives la relance du dialogue et la volonté de ramener les États-Unis et l’Iran à la table des négociations. La poursuite de la confrontation ne menace pas seulement les deux protagonistes, estime le ministre ; elle risque d’étendre ses conséquences à l’ensemble de la région.
Mais le point le plus significatif de son propos réside peut-être ailleurs : dans la leçon que l’Égypte tire des années passées. Aucun arrangement concernant l’avenir du Moyen-Orient ne peut être durable s’il est conçu en l’absence des États de la région.
Badr Abdelatty a notamment évoqué l’expérience de 2015, considérant comme une erreur majeure l’exclusion des puissances régionales des discussions consacrées à l’avenir de leur propre environnement.
La vision égyptienne dépasse ici la seule gestion des crises. Elle défend un principe politique : la stabilité régionale ne peut être le produit d’accords négociés exclusivement par les grandes puissances. Elle suppose une véritable participation des États concernés, parce qu’ils sont les mieux placés pour comprendre les complexités de la région et qu’ils seront les premiers à supporter le coût de tout arrangement imposé de l’extérieur.
La « phase d’enfantement » évoquée par le ministre ne traduit donc pas seulement l’incertitude. Elle décrit une période dont l’issue n’est pas encore écrite. Pour l’Égypte, le meilleur moyen d’affronter cette incertitude n’est pas d’attendre qu’elle produise ses résultats, mais de tenter d’en infléchir le cours par le dialogue, la diplomatie et l’implication de ceux qui auront à vivre avec le nouvel ordre régional.
La question palestinienne, cœur de la crise
À mesure que les conflits s’étendent, une interrogation s’impose : le Moyen-Orient se dirige-t-il vers de nouveaux équilibres susceptibles d’ouvrir la voie à la stabilité, ou traverse-t-il une phase de transition qui pourrait encore déboucher sur des crises plus complexes ?
La réponse du ministre refuse de réduire la région à un seul conflit. Il s’attache au contraire à en restituer la géographie complète : les tensions avec l’Iran, les attaques qui ont touché plusieurs États du Golfe, mais aussi les crises persistantes en Libye, au Soudan, au Yémen et au Liban, sans oublier la Syrie et les attaques israéliennes répétées.
Le tableau est celui d’un Moyen-Orient confronté non pas à une crise isolée, mais à plusieurs strates de crises superposées. Il suffit que l’une d’entre elles s’embrase pour que ses répercussions atteignent les autres.
Au milieu de cet enchevêtrement, le ministre revient pourtant à la question palestinienne. Non comme un dossier supplémentaire, mais comme le cœur de la crise régionale.
Son raisonnement est simple : quelles que soient les initiatives engagées et quelles que soient les tensions que l’on parvient temporairement à contenir, l’absence d’un règlement juste de la question palestinienne laisse intactes les causes profondes de l’instabilité. La paix demeure alors fragile, toujours susceptible de s’effondrer.
La clé de tout nouvel ordre régional
C’est à ce stade que la philosophie de l’action égyptienne apparaît avec le plus de netteté. Le Caire ne considère pas la question palestinienne comme un héritage diplomatique ou comme le seul prolongement d’un engagement historique. Il la considère comme une condition de la stabilité régionale.
Traiter les conséquences sans s’attaquer à la cause ne peut produire une paix durable.
L’Égypte entend donc continuer à jouer un rôle central dans les efforts de désescalade et dans la relance des voies politiques, avec une conviction : la sécurité régionale ne pourra être atteinte par la simple gestion des conflits, mais par le règlement de leurs causes profondes.
Ce plaidoyer en faveur de la cause palestinienne n’est pas présenté comme un réflexe émotionnel. Il relève d’une lecture stratégique du Moyen-Orient : la région pourra contenir certaines crises, mais elle ne connaîtra pas de véritable stabilité tant que la question palestinienne ne fera pas l’objet d’un règlement juste et global.
La Palestine demeure ainsi, dans cette vision, non pas un dossier parmi d’autres, mais la boussole à partir de laquelle se mesure la direction prise par la paix régionale.
Lorsque la force échoue à fabriquer la paix
La question suivante s’imposait naturellement : face à un tel enchevêtrement de crises, les solutions militaires peuvent-elles encore produire un ordre régional plus stable ?
Le ministre répond sans hésitation, en s’appuyant sur plusieurs décennies d’expérience régionale. Les faits, estime-t-il, ont confirmé la conviction défendue par l’État égyptien sous la présidence d’Abdel Fattah Al-Sissi : les guerres peuvent imposer des réalités provisoires, mais elles ne fabriquent pas la paix. L’usage de la force militaire tend, au contraire, à complexifier les crises, à élargir leurs cercles et à faire payer aux populations un prix humain considérable.
Le propos n’a rien d’une construction théorique. Il s’appuie sur le bilan d’années d’escalade dans la région. Plusieurs scénarios militaires ont été expérimentés ; aucun n’a véritablement permis de refermer définitivement un conflit.
Les crises se sont souvent imbriquées davantage, tandis que les solutions politiques demeuraient le principal absent.
D’où l’insistance du ministre sur le dialogue, la diplomatie et les règlements politiques. Pour Le Caire, il ne s’agit pas de formules destinées aux tribunes internationales, mais d’un choix stratégique.
Toute avancée vers la négociation, même lente, reste moins coûteuse qu’une nouvelle escalade. Tout espace ouvert au dialogue représente une possibilité supplémentaire d’éviter de nouvelles victimes.
Cette approche n’est d’ailleurs pas fondée sur une quelconque naïveté diplomatique. Elle procède d’une connaissance historique du Moyen-Orient : les guerres peuvent commencer par une décision politique ; elles finissent rarement comme leurs initiateurs l’avaient prévu. Les compromis, eux, exigent du temps et de la patience, mais demeurent les seuls à pouvoir construire une stabilité durable.
En l’écoutant, une idée revient comme un fil conducteur : l’Égypte ne choisit pas la diplomatie faute d’alternative. Elle la choisit précisément parce qu’elle la considère comme l’instrument le plus rationnel pour empêcher la région de s’enfermer dans une spirale sans fin.
La force peut interrompre une bataille. Elle ne suffit pas à en supprimer les causes. Le dialogue, lorsqu’il rencontre une volonté politique, peut au contraire s’attaquer aux racines du conflit.
La paix n’est donc pas, dans cette conception, une position circonstancielle adoptée lorsque les armes se taisent. Elle est un choix stratégique, renforcé par les leçons successives d’une région où le fracas des armes est souvent assourdissant, mais rarement définitif.
Quand le droit international devient la dernière ligne de défense
À mesure que l’entretien approchait de sa conclusion, le propos s’élargissait au-delà des crises du Moyen-Orient pour toucher à une question plus fondamentale : quel avenir pour l’ordre international lui-même ?
Dans un monde où l’efficacité des institutions internationales est de plus en plus contestée et où les principes du droit international sont quotidiennement mis à l’épreuve, quelle place reste-t-il à la diplomatie multilatérale ?
Le ministre répond en inscrivant la position égyptienne dans une longue histoire. L’attachement du Caire au multilatéralisme ne serait pas une réaction aux crises actuelles, mais le prolongement d’une tradition diplomatique. L’Égypte figure parmi les États fondateurs des Nations unies, après avoir également été présente au sein de la Société des Nations.
Derrière cette continuité se trouve une conviction : les relations internationales ne peuvent être durablement régies par la seule force. Elles ont besoin de règles, d’engagements et de principes auxquels les États doivent être soumis.
Mais le ministre ne minimise pas l’ampleur de la crise que traverse aujourd’hui le système multilatéral. Il évoque une période particulièrement difficile, marquée par un recul préoccupant du respect du droit international. Gaza en constitue, à ses yeux, l’un des exemples les plus dramatiques.
La catastrophe humanitaire y est aussi, dans son analyse, un test pour le système international lui-même : celui de sa capacité à faire respecter les principes dont il se réclame. Il décrit une situation de meurtres systématiques et de famine provoquée par l’homme, tandis que la communauté internationale semble incapable d’imposer le respect du droit ou de mettre fin aux violations.
Le constat le plus sévère concerne peut-être l’évolution des critères de jugement internationaux. Il ne serait plus seulement question d’un « deux poids, deux mesures », mais de centaines de critères variant selon les acteurs et les conflits.
Une telle situation menace, à terme, la confiance dans l’ensemble de l’architecture internationale.
La force comme seule règle des relations internationales ?
Pour autant, le ministre ne conclut pas à l’inutilité des institutions internationales. Son propos prend plutôt la forme d’un plaidoyer pour leur défense.
Plus le droit international est fragilisé, plus il devient nécessaire de le préserver. Car son abandon ne conduirait pas à un ordre plus juste, mais à un monde dans lequel les rapports de force deviendraient l’unique arbitre des relations entre les États et où les plus faibles seraient privés de toute protection.
C’est finalement à cette idée que renvoie l’ensemble de l’entretien. L’Égypte ne défend pas seulement les mécanismes de la diplomatie multilatérale. Elle défend une conception plus large de l’ordre international : celle d’un monde qui, malgré ses contradictions, ne peut durablement fonctionner sans règles communes.
Lorsque le droit s’effondre, la puissance devient la seule référence. Et lorsque la puissance devient la seule référence, nul État ne peut être certain de demeurer à l’abri de la loi du plus fort.
La diplomatie, dans la vision exposée par Badr Abdelatty, n’est donc pas seulement un instrument de gestion des crises. Elle est aussi une ligne de défense permanente en faveur d’un ordre international fondé sur la légitimité et le droit.
L’effondrement de cet ordre ne concernerait d’ailleurs pas seulement le Moyen-Orient. Il finirait par en atteindre les autres régions et, avec elles, l’ensemble de la communauté internationale.
Le « Wissam Al-Bawaba », un hommage au travail diplomatique
Dans certains entretiens, l’essentiel ne réside pas uniquement dans les réponses apportées par un responsable. Il se trouve aussi dans ce qu’elles révèlent de la manière dont un État pense et agit lorsqu’il affronte une période charnière de son histoire et de celle de son environnement.
C’est ce que cet échange aura permis de mettre en lumière : une lecture sobre de la vision égyptienne, à un moment où les crises se multiplient et où la prudence, la constance et la capacité à dialoguer deviennent des ressources rares.
C’est dans cet esprit que la fondation Al-Bawaba News a souhaité marquer l’importance de cette rencontre et rendre hommage au travail du ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration, Badr Abdelatty, en lui décernant le « Wissam Al-Bawaba lil-Ihtiram », le « Médaillon Al-Bawaba du respect ».
Une distinction présentée comme un hommage à un travail diplomatique particulièrement exigeant, mené dans la gestion de certains des dossiers les plus complexes et les plus sensibles de la politique égyptienne.
Car il existe, dans les États comme dans les diplomaties, des hommes dont le travail se déroule loin du bruit. Leur action est rarement spectaculaire. Elle ne produit pas toujours des images. Mais elle peut, par la patience des négociations, la continuité des positions et le refus de céder à la logique de l’affrontement, peser sur le destin d’un pays et parfois sur celui d’une région entière.
À El-Alamein, derrière les portes d’une salle de réunion, c’est finalement cette diplomatie silencieuse que cet entretien aura donné à voir.