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Monde

MBS à Paris : entre Ormuz, Riyad et Abou Dhabi, la France à l’épreuve de ses deux alliés du Golfe

Le Dialogue

Paris — Par Khaled Saad Zaghloul

C’est une visite rare, et son calendrier lui donne une portée particulière. Le prince héritier et premier ministre d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, est attendu à Paris dimanche 23 et lundi 24 août pour une visite officielle qui intervient alors que la crise régionale, déclenchée par la guerre avec l’Iran, s’installe dans la durée et que la fermeture du détroit d’Ormuz fait peser de nouvelles incertitudes sur les routes énergétiques et commerciales.

Pour l’Élysée, le déplacement constitue un « geste fort » et témoigne du « dynamisme de la relation » entre Paris et Riyad. Mohammed ben Salmane se déplace peu. En dehors des sommets du Conseil de coopération du Golfe au Koweït, en décembre 2024, puis à Bahreïn, en décembre 2025, il ne s’est rendu à l’étranger qu’à deux reprises en deux ans : en Égypte, en octobre 2024, et à Washington, en novembre 2025. Pour sa première sortie depuis, il a choisi la France.

Le choix du moment n’est pas anodin. « La crise régionale déclenchée par la guerre avec l’Iran dure depuis plusieurs mois et on a du mal à avoir des perspectives de sortie », reconnaît l’Élysée.

Ormuz, au centre des discussions

La guerre avec l’Iran et ses conséquences seront au cœur des entretiens avec Emmanuel Macron. « Le chef de l’État évoquera toute la gamme des sujets régionaux. Ça va être un axe très fort », souligne Dora Cattuti, conseillère Afrique du Nord-Moyen-Orient à l’Élysée.

La question la plus immédiate est celle du détroit d’Ormuz et des moyens de réduire la dépendance à cette voie stratégique. Paris et Riyad ont intensifié leur coopération depuis le début de la guerre au sein d’une « task-force bilatérale sur les interconnexions énergétiques et logistiques entre le Moyen-Orient et l’Europe ». Elle se réunira lundi au niveau ministériel.

L’enjeu est autant stratégique qu’économique. « L’Arabie saoudite est le pays par lequel passent quasiment toutes ces routes », fait valoir l’Élysée.

Trois pistes sont particulièrement étudiées.

La première consiste à renforcer les routes portuaires alternatives hors du Golfe. La France s’y est déjà engagée aux côtés d’Oman, notamment à la faveur de la visite du sultan d’Oman à Paris, fin juin, qui avait donné lieu à des annonces concernant plusieurs ports omanais, situés hors du golfe Arabo-Persique.

La deuxième concerne les pipelines, avec des projets de renforcement et de doublement en Arabie saoudite et ailleurs.

La troisième repose sur le ferroviaire et le transport multimodal, notamment à travers le projet annoncé par CMA CGM visant à relier ports maritimes et ports secs.

Pour Paris, il s’agit désormais d’identifier les infrastructures les plus stratégiques, d’y associer les entreprises françaises et de déterminer les modalités de financement. Sur les éventuelles difficultés de coordination entre Riyad et Abou Dhabi, l’Élysée préfère ne pas trancher : « Ça ne manque pas de projets. L’enjeu, c’est de défricher la masse énorme. Ce n’est pas notre approche de prioriser en choisissant. »

Vision 2030 et France 2030 : le volet économique

L’économie occupera une place centrale dans la visite. Une séquence réunissant de grands dirigeants français et la délégation économique saoudienne est prévue lundi après-midi au Cercle de l’Union interalliée.

Les discussions porteront sur des secteurs qui se trouvent au croisement des ambitions saoudiennes et françaises : tourisme, culture, divertissement, énergie, intelligence artificielle, gaming, grands projets industriels et giga-projets.

L’objectif affiché est de rapprocher la Vision 2030 du royaume et France 2030.

Emmanuel Macron devrait notamment plaider pour une augmentation des investissements saoudiens en France. Le fonds souverain Public Investment Fund (PIF) a annoncé l’ouverture d’un bureau à Paris. La participation française à l’Expo 2030 de Riyad doit également être évoquée.

De « nombreuses signatures » sont attendues dans les domaines du quantique, des transports, de l’énergie et de la santé.

Sur le projet de parc Dragon Ball Z en région parisienne, l’Élysée se montre en revanche prudent : « On ne commente jamais des projets en cours de décision tant qu’ils n’ont pas été confirmés. La confidentialité fait partie du succès. Il y a beaucoup de choses farfelues qui ont été écrites. »

Du e-sport à AlUla

La visite doit également illustrer une relation qui dépasse désormais largement la seule diplomatie.

Elle commencera dimanche par la finale de l’Esports World Cup, accueillie à Paris cet été. La compétition, initialement prévue à Riyad, a été déplacée en raison de la situation régionale. La capacité française à organiser de grands événements sportifs internationaux aurait contribué à convaincre Riyad, qui souhaitait déjà donner une dimension internationale à la compétition.

« Les Saoudiens nous ont dit qu’ils étaient très contents. Opération gagnant-gagnant », résume l’Élysée.

Lundi, Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane se retrouveront dans le cadre du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, créé en décembre 2024. Sa première réunion n’avait jusqu’ici pas pu se tenir, notamment parce qu’elle suppose la présence physique des deux dirigeants.

Les échanges politiques sont néanmoins restés « très réguliers et fluides », Emmanuel Macron comptant parmi les rares dirigeants européens à entretenir un contact direct avec le prince héritier.

Mohammed ben Salmane sera accompagné d’une « grosse délégation ministérielle ». Aucun déplacement hors de Paris n’est prévu.

La culture occupera également une place importante, notamment autour d’AlUla, site archéologique et touristique majeur du nord-ouest de l’Arabie saoudite, devenu depuis près de dix ans l’un des piliers de la coopération franco-saoudienne.

Israël-Palestine, Liban, Syrie : l’autre agenda de la visite

Les dossiers régionaux seront largement abordés.

Sur le conflit israélo-palestinien, les discussions interviendront à un an de la Déclaration de New York sur la solution à deux États, qui doit être portée devant l’Assemblée générale des Nations unies.

Au Liban, Paris et Riyad poursuivent un travail « très étroit ». La conférence de soutien à l’armée libanaise, initialement prévue en mars, a été reportée en raison de la guerre régionale. Une réunion préparatoire plus technique doit se tenir dans les prochaines semaines.

La Syrie sera également au centre des échanges. L’Élysée considère le dossier comme un « maillon central » de la connectivité régionale. Il figurait déjà au cœur de la visite d’Emmanuel Macron en Syrie, début juillet. Un conseil d’affaires franco-saoudo-syrien a depuis été créé.

Interrogée sur l’accord de défense conclu le 7 août 2026 entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, la présidence française rappelle qu’elle « n’a pas vocation à s’exprimer sur des accords conclus par d’autres pays ». Il s’agit, selon elle, d’une « décision souveraine ».

Mais l’Élysée voit dans cet accord l’aboutissement d’un travail engagé depuis plusieurs mois dans le cadre du « Regional 4 », ou R4, qui comprend également l’Égypte et pourrait être ouvert à d’autres pays.

Cette évolution serait, selon la présidence, « la traduction d’une forme de redéfinition des alliances et du besoin d’une nouvelle architecture régionale ».

Le long tête-à-tête franco-émirati

Pour comprendre la portée du rapprochement franco-saoudien, il faut revenir sur les quinze dernières années.

La France a longtemps privilégié, dans le Golfe, une relation particulièrement étroite avec les Émirats arabes unis de Mohammed ben Zayed, dit MBZ. Base militaire française à Abou Dhabi depuis 2009, Louvre Abu Dhabi, Sorbonne Abu Dhabi, environ 600 filiales françaises, 30 000 employés, 80 Rafale commandés en 2021 : les marqueurs d’une relation devenue institutionnelle sont nombreux.

En 2024, le commerce franco-émirati atteignait 8,5 milliards d’euros, faisant des Émirats le premier client de la France au Moyen-Orient.

L’Arabie saoudite occupait une position différente. Elle était davantage considérée comme un partenaire pétrolier et un client difficile. En 2024, les exportations françaises vers le royaume ne représentaient plus que 3,6 milliards d’euros, en baisse de 13 %, notamment en raison de l’effondrement des exportations aéronautiques.

Depuis la visite d’État d’Emmanuel Macron à Riyad, en décembre 2024, Paris s’efforce de rééquilibrer ses relations dans le Golfe.

Le Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, qui doit se réunir pour la première fois lundi, est l’un des instruments de cette nouvelle phase.

Les chiffres témoignent du changement : environ 500 entreprises françaises sont désormais présentes en Arabie saoudite, 16 000 Français y vivent et une trentaine d’entreprises y ont établi leur siège régional. Les investissements français auraient triplé en cinq ans, atteignant 5,06 milliards de dollars.

MBS face à MBZ : une rivalité désormais perceptible

La montée en puissance de Riyad pose inévitablement la question de la relation avec Abou Dhabi.

L’Institut Montaigne évoque une « crise entre Riyad et Abu Dhabi », dont Paris doit mesurer les conséquences : jusqu’où approfondir la coopération avec l’un sans fragiliser l’autre ?

La rivalité est à la fois économique, diplomatique et idéologique. Elle se joue autour des investissements, des sièges régionaux, des infrastructures, de la culture et des nouveaux secteurs technologiques.

Le PIF contre Mubadala

C’est le terrain où le changement est le plus visible.

Les Émirats ont été les premiers à investir massivement en France. L’Arabie saoudite répond désormais avec le PIF, dont l’ouverture d’un bureau à Paris a été annoncée lors de Choose France en présence d’Emmanuel Macron et de Yasir Al-Rumayyan.

Riyad vise 170 milliards de dollars d’investissements en Europe d’ici 2030, contre 85 milliards entre 2017 et 2024. En France, les investissements atteindraient déjà 8,6 milliards de dollars et auraient contribué à la création de 29 000 emplois.

Les Émirats ne restent pas inactifs, avec notamment des opérations d’acquisition de grande ampleur, comme celle engagée par ADNOC autour de Covestro, estimée à 11,7 milliards d’euros.

AlUla contre le Louvre Abu Dhabi

La rivalité se lit aussi dans le domaine culturel.

Le Louvre Abu Dhabi est depuis 2017 l’un des symboles du soft power émirati. AlUla pourrait devenir, pour Riyad, un projet de portée comparable.

La France y est étroitement associée : accord intergouvernemental depuis 2018, présence d’archéologues français, tramway Alstom, hôtel Sharaan de Jean Nouvel avec Bouygues, Villa Hegra et partenariat avec Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour l’Élysée, AlUla est « un des piliers de notre relation, un exemple de ce qu’on a pu faire de bien ».

Dans le divertissement, les deux pays développent également des stratégies concurrentes : Warner Bros. World et Yas Island à Abou Dhabi ; Qiddiya et les projets liés au divertissement en Arabie saoudite.

Le projet de parc Dragon Ball Z en région parisienne, s’il devait être confirmé, s’inscrirait dans cette logique. À ce stade, Paris refuse toutefois d’en commenter les contours.

L’e-sport comme symbole

L’Esports World Cup est sans doute le symbole le plus spectaculaire de cette nouvelle concurrence.

La compétition, propriété d’ESL et détenue par le PIF, devait se tenir à Riyad. MBS aurait personnellement demandé à Emmanuel Macron, en mai, sa délocalisation à Paris en raison de la guerre avec l’Iran.

Pour Riyad, cette décision relève de la stratégie d’internationalisation de la compétition. Pour Paris, elle constitue aussi une opération d’image : la France accueille un événement dont le financement et la propriété sont directement liés au fonds souverain saoudien.

Rafale et aéronautique : la concurrence par les commandes

Sur le terrain aéronautique, le précédent émirati reste puissant : 80 Rafale commandés en 2021.

L’Arabie saoudite dispose cependant d’un autre levier, celui de la taille de son marché aérien. Riyadh Air a commandé 65 A321neo, tandis que Saudia a commandé 105 A320neo et cinq A330 MRTT.

Les discussions autour du Rafale saoudien restent ouvertes.

Dans le même temps, Abou Dhabi cherche à consolider son rôle de hub de maintenance et de production autour du Rafale avec EDGE et Safran. La compétition dépasse donc désormais la seule acquisition d’avions : elle porte sur les écosystèmes industriels qui les accompagnent.

Ormuz et IMEC : la bataille des corridors

Au-delà des contrats, une autre compétition se joue : celle de la connectivité.

Les deux monarchies ambitionnent de s’imposer comme des portes d’entrée de l’Europe vers l’Asie.

Les Émirats ont construit leur stratégie autour des ports d’Abou Dhabi et de Dubaï. L’Arabie saoudite dispose de sa position géographique et de son poids économique.

La crise d’Ormuz donne une importance nouvelle à cette rivalité. Les projets de contournement par Oman, les pipelines saoudiens et les interconnexions ferroviaires et logistiques étudiées par Paris et Riyad en témoignent.

La France, qui avait fait de l’IMEC — le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe — un axe important de sa stratégie régionale, voit désormais ses ambitions « fortement revues à la baisse », selon les éléments cités.

Le pacte de défense conclu le 7 août entre Riyad, Ankara et Islamabad, replacé dans le cadre plus large du R4 incluant l’Égypte, ajoute une dimension stratégique à cette recomposition.

MBZ conserve l’avantage institutionnel, MBS joue la carte de la transformation

La rivalité ne signifie pas que Mohammed ben Salmane soit sur le point de remplacer Mohammed ben Zayed à Paris.

MBZ dispose d’une avance considérable en matière de défense, de renseignement et de réseaux institutionnels. La base militaire française d’Abou Dhabi, le Rafale, le Louvre et la Sorbonne témoignent d’une relation qui dépasse largement les intérêts commerciaux.

Les Émirats bénéficient également d’une agilité décisionnelle et d’un écosystème économique qui fait de Dubaï un hub régional privilégié pour de nombreuses entreprises françaises.

MBS dispose, lui, d’un autre avantage : la puissance financière du PIF, la taille du marché saoudien et l’ambition de transformation portée par Vision 2030.

Le récit est différent. Abou Dhabi vend la stabilité et la continuité. Riyad met en avant la transformation, la jeunesse, les nouvelles technologies, le gaming, l’e-sport, l’intelligence artificielle et les grands projets.

Ce discours trouve une résonance particulière dans la France de France 2030.

Sur le terrain économique et de l’image, MBS pourrait donc progressivement réduire l’écart qui le séparait de MBZ.

La France, arbitre ou otage de la rivalité ?

Pour Paris, cette concurrence peut constituer une opportunité.

Lorsque les Émirats achètent 80 Rafale, l’Arabie saoudite cherche à renforcer sa présence dans l’aéronautique. Lorsque le Louvre Abu Dhabi devient une vitrine culturelle, Riyad développe AlUla. Lorsque les Émirats consolident leur position comme hub régional, le PIF ouvre un bureau à Paris.

La France peut ainsi tirer parti de la concurrence entre ses deux partenaires.

En 2024, les exportations françaises vers les deux pays représentaient près de 12 milliards d’euros.

Surtout, Paris conserve une position singulière : elle entretient une relation stratégique avec Abou Dhabi tout en approfondissant son partenariat avec Riyad. Cette double proximité lui permet de maintenir un canal de dialogue avec les deux capitales lorsque leurs intérêts divergent.

Mais cette stratégie a ses limites.

La première serait de voir les entreprises françaises contraintes de choisir. Certains groupes, comme Total ou CMA CGM, opèrent dans les deux pays. Une rivalité devenue plus ouverte pourrait rendre leur positionnement plus difficile.

La deuxième serait celle d’une forme de complaisance. À force de vouloir préserver ses relations avec les deux monarchies, Paris pourrait être accusé de fermer les yeux sur les questions de droits humains, sur la guerre au Yémen ou sur l’affaire Khashoggi. Le transfert de technologies sensibles dans le quantique ou l’intelligence artificielle soulève également la question des intérêts européens à long terme.

La troisième concerne l’IMEC. Si les rivalités régionales compromettent durablement le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe, la France pourrait voir s’éroder l’un des axes de sa stratégie régionale.

Deux chevaux, une seule politique

La France peut donc gagner à la rivalité entre MBS et MBZ, mais seulement tant qu’elle reste contenue.

Tant que la compétition demeure économique, Paris peut jouer de ses deux partenariats, attirer les investissements, vendre ses technologies et renforcer son influence.

Si elle devient franchement géopolitique ou militaire, la situation serait différente. Avec, d’un côté, le rapprochement entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan et, de l’autre, les alliances des Émirats avec Israël et l’Inde, Paris pourrait être confronté à une alternative qu’elle cherche précisément à éviter.

Pour l’heure, Emmanuel Macron tente de maintenir cet équilibre : MBZ pour la sécurité, MBS pour l’économie.

Reste une inconnue : jusqu’où cette politique des deux partenaires pourra-t-elle être poursuivie si la rivalité entre Riyad et Abou Dhabi cesse d’être une compétition froide pour devenir un affrontement stratégique ?

C’est aussi tout l’enjeu de la visite de Mohammed ben Salmane à Paris, sur fond de crise d’Ormuz et de recomposition accélérée du Golfe.