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Dans l’ombre de Bonaparte, les espions d’Orient

Dr Ahmed Youssef
Dr Ahmed Youssef

À la veille d’une conférence à Paris, l’historien Ahmed Youssef explore le rôle méconnu des agents secrets, interprètes, diplomates et informateurs mobilisés par Napoléon en Égypte et au Moyen-Orient.

Il y a les batailles, les proclamations et les grandes figures de l’histoire. Il y a aussi les hommes de l’ombre, les interprètes qui franchissent les frontières, les officiers chargés d’observer, les diplomates porteurs de messages ambigus et les agents dont les noms ont parfois disparu derrière le fracas des armes.

La couverture de l’étude imprimée.

C’est à cette histoire souterraine que l’historien et écrivain Ahmed Youssef consacre une conférence, intitulée « L’espionnage et les missions secrètes de Napoléon Bonaparte en Égypte et en Orient », qu’il prononcera le 2 septembre à la mairie du 15e arrondissement de Paris.

La rencontre réunira notamment l’ambassadeur d’Égypte en France, Tarek Dahroug, ainsi qu’Abdelrahim Ali, président du Centre d’études du Moyen-Orient à Paris (CEMO). Des spécialistes français des études napoléoniennes sont également attendus, parmi lesquels l’écrivain David Chanteranne, rédacteur en chef de la revue Souvenir Napoléonien, ainsi que plusieurs personnalités du monde culturel français.

La conférence s’appuie sur un travail de recherche consacré à une dimension encore largement méconnue de la campagne d’Égypte : les réseaux d’information et les missions secrètes mis en place par Bonaparte, avant, pendant et après l’expédition française.

Le secret comme arme

L’étude d’Ahmed Youssef repose notamment sur les ordres adressés par Bonaparte à ses espions, agents, consuls et envoyés chargés de missions confidentielles. Ces documents figurent dans l’imposante correspondance de Bonaparte en Égypte, publiée à Paris et traduite en arabe par l’historien en 2015.

L’affiche promotionnelle française consacrée au sujet des espions de Bonaparte en Égypte.

La campagne d’Égypte, rappelle-t-il, ne fut pas seulement une aventure militaire. Elle fut aussi une opération de renseignement menée dans le plus grand secret.

La destination même de l’armée française fut longtemps dissimulée. Dans les correspondances relatives aux préparatifs de l’expédition, le mot « Égypte » disparaît presque entièrement. On parle d’abord de « l’armée de la Méditerranée », puis de « l’armée d’Orient ». Le véritable objectif ne sera clairement révélé qu’après le départ de Malte.

Cette obsession du secret contribua à désorienter les Britanniques. L’amiral Nelson et sa flotte parcouraient la Méditerranée tout en surveillant les préparatifs de Toulon, sans parvenir à déterminer avec certitude la destination finale de l’impressionnante armada française.

Chez Bonaparte, le secret n’était pas seulement une précaution : il relevait d’une véritable méthode.

L’Égypte, une décision préparée en quelques mois

Une carte retraçant les mouvements de l’armée française à l’époque de l’expédition.

La chronologie de 1798 révèle la rapidité avec laquelle le projet égyptien prit forme.

Le 26 janvier, Talleyrand et Bonaparte évoquent la possibilité d’une expédition vers l’Égypte. Quelques semaines plus tard, le ministre des relations extérieures remet au Directoire un mémoire favorable au projet. Le consul français en Égypte, Charles Claude Magallon, avait auparavant fourni à Paris un rapport sur l’importance stratégique du pays.

Le 23 février, Bonaparte présente à son tour l’invasion de l’Égypte comme une possible alternative à une attaque directe contre l’Angleterre. Le 5 mars, le Directoire lui confie officiellement l’expédition.

Le 12 avril, l’« armée d’Orient » est créée sans que l’Égypte soit explicitement mentionnée.

Le 10 juin, les Français s’emparent de Malte.

Le 22 juin, l’armée apprend que sa destination est l’Égypte.

Le 1er juillet, les troupes françaises débarquent à Alexandrie.

En quelques mois, une opération conçue dans le secret devient l’une des expéditions les plus ambitieuses de l’histoire française.

Une tradition française de l’espionnage en Orient

Pour Ahmed Youssef, la campagne de 1798 ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une histoire intellectuelle et stratégique plus ancienne.

Dès 1675, le philosophe Leibniz avait présenté à Louis XIV son Consilium aegyptiacum, un projet invitant le souverain français à envisager l’Égypte plutôt qu’une nouvelle guerre contre les Provinces-Unies.

Deux siècles plus tard, après la défaite française face à l’Angleterre et la perte d’une grande partie de ses possessions coloniales, le vieux projet égyptien refait surface dans les bureaux de l’État français.

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’une des premières figures de cette histoire : le baron François de Tott.

Le baron de Tott, éclaireur avant la conquête

En 1777, François de Tott est envoyé en Égypte pour observer le pays et évaluer les possibilités d’une éventuelle expédition militaire.

Sous couvert d’une mission consacrée aux consulats et aux établissements commerciaux français, il étudie les côtes, les possibilités de débarquement entre Damiette et Alexandrie, la configuration du littoral et les défenses de la ville d’Alexandrie.

Il doit également recueillir des plans et des informations sur les rapports de force locaux.

À son retour, il remet au ministère de la Marine un véritable projet d’invasion.

À ses côtés se trouve un homme qui jouera plus tard un rôle important dans l’expédition de Bonaparte : l’interprète et orientaliste Venture de Paradis, futur responsable des interprètes de l’armée d’Orient et proche de Bonaparte.

Les renseignements recueillis avant 1798 nourriront ainsi la préparation de l’expédition.

Des espions pour une armée en mouvement

Bonaparte connaît la valeur de l’information.

Avant même son départ, il demande que soient mobilisés des hommes capables de servir ses projets en Orient. En avril 1798, il envisage notamment le recours à des agents ayant une expérience de l’Inde et des réseaux français dans la région.

Après la prise de Malte, il cherche également à ouvrir des canaux de communication avec Ali Pacha de Janina. L’un de ses collaborateurs est chargé de prendre contact avec lui en secret, de recueillir ses propos et d’en rendre compte.

Une fois en Égypte, cette organisation devient plus structurée.

Le 11 juillet 1798, Bonaparte met des sommes précises à la disposition de plusieurs généraux pour financer espions, messagers et dépenses imprévues. Le renseignement possède son budget, ses agents et ses circuits.

Le courrier devient lui aussi une arme stratégique.

Lorsqu’une information est jugée urgente ou particulièrement sensible, elle peut être envoyée par plusieurs voies afin de réduire les risques de perte ou d’interception. La multiplication des messagers permet également de vérifier que le contenu des dépêches n’a pas été modifié.

Surveiller les autres, surveiller les surveillants

Après son entrée au Caire, le 24 juillet 1798, Bonaparte organise l’administration du territoire occupé.

Quelques jours plus tard est créée une commission administrative chargée notamment de recenser certains biens et de suivre leur gestion.

Mais Ahmed Youssef souligne un autre aspect de cette organisation : l’intégration d’agents chargés de surveiller l’exécution des ordres dans les régions contrôlées par l’armée française.

Une logique s’impose progressivement : ne jamais confier une mission secrète sans en contrôler les exécutants.

Bonaparte se méfie des agents, y compris de ceux qui travaillent pour lui. L’idée d’un espion placé derrière un autre espion traverse ainsi plusieurs dispositifs de renseignement.

La prudence s’étend également aux étrangers désireux d’intégrer l’armée française. En octobre 1798, alors que la situation en Égypte devient plus instable, Bonaparte exige que les questions de loyauté soient examinées avec la plus grande attention.

Pico de Moras, l’homme du renseignement

Parmi les figures mises en lumière par cette étude figure Jean-Louis-Henri Pico de Moras.

Officier du génie, il accompagne Bonaparte en Italie avant de poursuivre son activité en Égypte. Il possède une aptitude particulière pour la reconnaissance militaire et l’observation topographique.

Bonaparte lui laisse une grande liberté de mouvement et demande aux autorités militaires locales de faciliter ses missions sans chercher à intervenir dans son travail.

Après la destruction de la flotte française à Aboukir, le 1er août 1798, le besoin de renseignements devient encore plus pressant. Coupée de l’Europe, l’armée française dépend désormais davantage de ses réseaux locaux.

Les dépenses secrètes augmentent.

Brassévitch, l’espion orientaliste

L’une des figures les plus singulières de cette histoire est Louis-Michel-Damien Brassévitch.

Né à Raguse, vers 1770, il connaît les langues et les cultures de l’Empire ottoman. Comme de nombreux interprètes de son temps, il évolue à la frontière de plusieurs mondes : diplomatique, commercial et politique.

Après le désastre naval d’Aboukir, Bonaparte lui confie une mission particulièrement dangereuse : recueillir des informations sur la position de la Sublime Porte, les forces ottomanes, les Britanniques et les évolutions politiques de la région.

Il doit s’approcher des réseaux turcs, observer et rapporter.

L’opération produit des résultats. Mais la méfiance de Bonaparte demeure. En 1799, Brassévitch est arrêté avec plusieurs interprètes.

Son destin l’entraînera ensuite jusqu’à Alger, où il meurt dans des circonstances restées mystérieuses en juillet 1830.

Le jeune Guibert, ou la guerre de l’information

François-Fortuné Blouvier Guibert n’a pas vingt ans lorsqu’il reçoit des missions qui dépassent largement les fonctions ordinaires d’un jeune officier.

En novembre 1798, Bonaparte lui ordonne de se rendre à Rosette et d’entrer en contact avec les Britanniques sous couvert de négociations.

La mission est précise.

Il doit remettre des journaux publiés en Égypte, tenter d’obtenir des journaux européens, écouter avant de parler et, surtout, laisser circuler certaines informations destinées à tromper l’adversaire sur les forces et les intentions françaises.

Le renseignement et la désinformation se mêlent.

Guibert rapporte des informations jugées importantes, notamment sur des contacts entre certains Français d’Alexandrie et les Britanniques.

Le jeune homme participe ensuite aux opérations militaires en Syrie avant de mourir lors de la bataille terrestre d’Aboukir, en juillet 1799.

Rossetti et les réseaux de la Méditerranée

Carlo Rossetti représente une autre figure essentielle de cet univers.

Ancien consul de Venise et d’Autriche à Alexandrie, il dispose d’un vaste réseau de relations dans les grands ports et les principales villes d’Égypte.

Ses liens s’étendent d’Alexandrie au Caire, de Rosette à Suez.

Il connaît également plusieurs acteurs du pouvoir local, parmi lesquels Mourad Bey et son entourage.

Bonaparte lui confie des missions de négociation secrète, notamment auprès de Mourad Bey.

À ses côtés, le Vénitien Marco Calavaggi devient lui aussi un agent important de ce système d’information. Bonaparte le désignera plus tard comme un homme au service de l’ensemble de la République française.

Joseph de Bouchain, le savant envoyé en mission

L’un des épisodes les plus remarquables de cette histoire concerne Joseph de Bouchain.

Prêtre, astronome et diplomate, il arrive en Égypte en septembre 1798 après un voyage mouvementé.

À peine arrivé au Caire, il prononce des conférences devant les membres de l’Institut d’Égypte, les savants et les notables. Bonaparte est impressionné par ses connaissances et sa personnalité.

Quelques mois plus tard, Bouchain se voit confier une mission officiellement présentée comme diplomatique.

Son véritable objectif est beaucoup plus vaste.

Il doit atteindre Constantinople, observer la situation politique et militaire de l’Empire ottoman, recueillir des informations sur les flottes russes et britanniques, suivre les mouvements des puissances européennes et transmettre les nouvelles vers l’Égypte et la France.

Le 10 décembre 1798, dix mille francs sont mis à sa disposition.

Le lendemain, Bonaparte lui adresse des instructions détaillées.

Mais la mission tourne court. Le navire sur lequel voyage Bouchain est intercepté par les Britanniques. Livré aux autorités ottomanes, il se retrouve emprisonné à Constantinople, dans la célèbre prison des Sept-Tours.

Il n’en sortira qu’après le départ des Français d’Égypte, en 1801.

Après l’Égypte, l’Orient demeure

Le départ de l’armée française ne met pas fin à l’intérêt de Bonaparte pour l’Égypte.

Au contraire, la campagne a confirmé à ses yeux la place stratégique du pays dans l’équilibre régional et dans la rivalité entre la France et l’Angleterre.

Après 1801, les missions secrètes, les rapports militaires et les initiatives diplomatiques se poursuivent.

L’officier corse Horace Sébastiani est envoyé en Égypte en 1802. Il y observe un pays traversé par les rivalités entre Ottomans, Mamelouks, Britanniques et nouvelles forces locales.

Son rapport politique et militaire, accompagné de cartes et de documents, nourrit la réflexion française sur l’avenir du pays.

D’autres diplomates prennent ensuite le relais, parmi lesquels Mathieu de Lesseps, consul de France au Caire, et Bernardino Drovetti, installé à Alexandrie.

Mathieu de Lesseps, père du futur Ferdinand de Lesseps, joue un rôle important dans les relations entre la France et l’Égypte de Mohammed Ali.

Drovetti, de son côté, devient proche du pouvoir égyptien tout en constituant d’importantes collections d’antiquités.

La frontière entre diplomatie, renseignement et influence reste poreuse.

Les vies secrètes de l’histoire

Les ouvrages consacrés à l’Égypte que Bonaparte a consultés avant l’expédition, à la bibliothèque Fesch, à Ajaccio, sa ville natale.

C’est peut-être là l’un des principaux apports du travail d’Ahmed Youssef.

La campagne d’Égypte est souvent racontée à travers ses batailles, ses savants, la découverte de la pierre de Rosette et l’immense entreprise scientifique de la Description de l’Égypte.

Mais l’expédition possède une autre histoire.

Celle des agents anonymes, des interprètes, des courriers, des négociateurs et des officiers chargés de circuler entre les lignes.

Chez Bonaparte, l’information est une force militaire. Le diplomate peut devenir espion, l’homme de science peut être chargé d’une mission politique, l’interprète peut se transformer en agent de renseignement.

Deux siècles après la campagne de 1798, cette histoire de l’ombre révèle un autre visage de l’expédition française en Égypte : celui d’un empire en gestation, convaincu que la conquête des territoires passe aussi par la conquête de l’information.


Ahmed Youssef, un passeur entre l’Égypte et la France

Historien, écrivain et journaliste, Ahmed Youssef est une figure connue des milieux universitaires et culturels français et européens.

Dr Ahmed Youssef avec l’éminent historien Michel Vergé-Franceschi devant la maison natale de Bonaparte, en Corse (musée Napoléon Bonaparte).

Ancien conseiller au ministère égyptien de la culture, il est également membre de l’Académie scientifique d’Égypte.

Son parcours intellectuel se situe à la croisée de l’histoire de l’Égypte, de l’Orient, de la France et du monde méditerranéen.

Parmi ses ouvrages figurent notamment La Passion de l’Égypte : du rêve au projet (L’Harmattan, 1998), Le Cocteau égyptien (2001), Les Sept Secrets de la bibliothèque d’Alexandrie (2002), Jacques Chirac et l’Orient : la politique arabe de la France (2003), Le Phare d’Alexandrie : de l’image à l’imaginaire (2010) et une biographie de Jean Lacouture publiée chez Bayard en 2012.

Ses travaux consacrés à la relation entre Bonaparte, l’Égypte et le monde arabe occupent une place particulière dans son œuvre. Son livre Bonaparta, Napoléon, une passion arabe !, publié en 2024, a notamment été distingué par l’Académie des sciences morales et politiques.

En 2025, il publie également L’Origine du monde de Gustave Courbet : un destin égyptien, ouvrage récompensé en 2026 par le prix des Deux Rives.

Ahmed Youssef est aussi traducteur. Il a notamment traduit en arabe Les Rêves de la période de convalescence, l’un des derniers textes de l’écrivain égyptien et prix Nobel Naguib Mahfouz, ainsi que la vaste correspondance de Bonaparte en Égypte, publiée en deux volumes par l’Académie scientifique d’Égypte.

Son parcours a été salué par plusieurs distinctions, parmi lesquelles l’Ordre des Arts et des Lettres, au grade de chevalier, ainsi que plusieurs prix récompensant son œuvre historique et journalistique.