Le Dialogue

Paris-Riyad : à Cergy-Pontoise, les contours d’un nouveau partenariat stratégique

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Il ne s’agit plus tout à fait d’une visite officielle. Le communiqué conjoint publié mardi par l’Élysée, au terme du déplacement de Mohammed ben Salmane à Paris les 23 et 24 août, donne à cette séquence une portée qui dépasse le seul cadre bilatéral. En douze points, Paris et Riyad dessinent les contours d’un partenariat appelé à toucher à la défense, à l’énergie, aux investissements, aux nouvelles technologies et, surtout, aux équilibres du Moyen-Orient.

La mise en scène de la visite n’est pas anodine. Le prince héritier saoudien n’a pas été accueilli dans le cadre traditionnel d’un déplacement d’État. Il a assisté à la finale de la Coupe du monde d’e-sport au Grand Palais. Son choix de Paris, pour sa première sortie depuis novembre 2025, intervient par ailleurs au moment où les deux pays célèbrent le centenaire de leurs relations politiques. En 1926, la France fut la première puissance à reconnaître le royaume. Un siècle plus tard, cette histoire sert de point d’appui à une relation qui cherche désormais à changer d’échelle.

Ormuz, au centre de la nouvelle architecture régionale

Le passage consacré au détroit d’Ormuz constitue l’un des éléments les plus significatifs du document. Paris et Riyad condamnent les attaques contre les navires et réclament le retour à une navigation conforme à la situation qui prévalait avant le 28 février 2026 : liberté de navigation, régularité du trafic maritime, absence de péage direct ou indirect et suppression des restrictions au passage, dans le respect du droit international.

La référence à cette date n’est pas fortuite. Elle renvoie à la tentative de Téhéran d’imposer un péage sur le détroit après plusieurs mois de conflit avec l’Iran. En affirmant conjointement leur opposition à toute entrave à la circulation maritime, la France et l’Arabie saoudite posent les bases de ce que pourrait être leur approche de l’après-guerre.

Cette position éclaire également la création annoncée d’une Task-Force franco-saoudienne consacrée à la connectivité énergétique. La sécurisation des routes commerciales et énergétiques devient ainsi un élément constitutif du rapprochement entre les deux pays.

Sur l’Iran, le communiqué privilégie une issue négociée, tout en réaffirmant la nécessité de garantir le caractère pacifique du programme nucléaire iranien et le retour à une « pleine coopération avec l’AIEA ».

Sur Gaza, le texte témoigne d’une évolution du vocabulaire diplomatique. Paris et Riyad saluent l’annonce d’un accord sur le désarmement du Hamas et appellent à sa mise en œuvre. La question du cessez-le-feu est désormais articulée à celle du désarmement, mais aussi à une perspective politique : la création d’un État palestinien dans les frontières de 1967, la fin de la colonisation et la mise en œuvre de la Déclaration de New York sur la solution à deux États. Les deux pays soutiennent également le programme de réformes de l’Autorité palestinienne ainsi que la tenue d’élections législatives et présidentielles.

Au Liban, Paris et Riyad affichent leur soutien au président Joseph Aoun et au premier ministre Nawaf Salam. Ils réaffirment leur appui à l’armée libanaise, au respect intégral de la résolution 1701, au désarmement des groupes armés non étatiques et au retrait israélien de l’ensemble du territoire libanais.

Au Yémen, la France exprime sa « solidarité et son soutien total » au royaume et condamne les attaques des houthistes contre son territoire et ses infrastructures civiles.

La Syrie apparaît, elle aussi, dans une logique qui dépasse le seul cadre national. Le communiqué évoque la volonté de la « repositionner » comme un pont entre l’Europe, le Golfe et l’Asie, notamment grâce à la création de corridors alternatifs. La création d’un conseil d’affaires saoudo-syrien-français doit accompagner cette ambition.

Défense : vers une relation plus intégrée

Le volet militaire tient en quelques lignes, mais son contenu mérite attention. Les deux pays annoncent une déclaration destinée à renforcer leur coopération de défense, notamment dans les domaines de l’armement et de la formation.

La relation franco-saoudienne pourrait ainsi évoluer au-delà du schéma traditionnel de fournisseur à client. La formation et la coopération technologique ouvrent la voie à une relation plus intégrée, dans laquelle Riyad cherche à renforcer ses capacités propres et Paris à consolider sa présence industrielle et stratégique.

Cette évolution intervient alors que les alliances régionales connaissent une recomposition rapide. Le pacte R4 conclu le 7 août entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, qualifié vendredi par l’Élysée de « redéfinition des alliances », constitue l’un des éléments de ce nouveau paysage. Paris entend manifestement y trouver sa place, moins en s’opposant aux nouvelles configurations qu’en proposant au royaume une coopération technologique et stratégique complémentaire.

Cergy-Pontoise, nouveau symbole des investissements saoudiens

Le volet économique pourrait être le plus visible en France. Les échanges entre les deux pays ont atteint 11,8 milliards de dollars en 2025. La France se présente désormais comme « un investisseur de premier plan » en Arabie saoudite. Mais le mouvement se veut réciproque.

Le communiqué officialise l’ambition de Qiddiya de développer à Cergy-Pontoise, en Île-de-France, un vaste complexe à usage mixte réunissant divertissement, loisirs, hôtellerie, culture et sport. Le projet prévoit jusqu’à trois grandes attractions, des hôtels et différentes expériences de loisirs, pour un investissement estimé à environ 6 milliards d’euros sur l’ensemble du cycle de développement.

Le projet avait jusqu’ici fait l’objet de discussions discrètes. Sa confirmation lui confère désormais une portée particulière : il s’agit de la première implantation de Qiddiya en dehors de l’Arabie saoudite. Le choix de Cergy-Pontoise constitue, à ce titre, un symbole de l’évolution des flux d’investissement entre les deux pays.

À cette annonce s’ajoute la mise en place d’un « cadre financier dédié et efficace » destiné à accompagner les projets d’entreprises françaises en Arabie saoudite. L’intelligence artificielle, l’informatique quantique et les technologies émergentes figurent également parmi les secteurs appelés à faire l’objet d’une coopération renforcée.

Plus de vingt-deux accords ont par ailleurs été signés lors de la table ronde organisée au Cercle de l’Union Interalliée.

Le nucléaire civil dans le champ de la coopération

Le volet énergétique illustre une autre dimension du rapprochement. Le communiqué couvre un spectre particulièrement large : pétrole et pétrochimie, électricité durable, efficacité énergétique, énergies renouvelables, stockage, hydrogène propre et technologies destinées à réduire ou éliminer les émissions.

Une mention retient cependant l’attention : celle de « l’énergie nucléaire à des fins pacifiques ».

Pour Riyad, le nucléaire civil s’inscrit dans la stratégie de diversification énergétique portée par Vision 2030. Pour la France, il représente à la fois un domaine d’expertise et un marché potentiel. Sa présence explicite dans le communiqué commun confirme en tout cas que le nucléaire fait désormais partie des secteurs envisagés dans le partenariat stratégique.

Al-Ula, laboratoire durable de la relation franco-saoudienne

La culture occupe une place singulière dans cette relation. Le partenariat autour d’Al-Ula est prolongé jusqu’en 2035, dans un cadre présenté comme adapté à la « maturité » désormais atteinte par cette coopération.

Depuis son lancement, Al-Ula est devenue l’un des principaux terrains de collaboration entre la France et l’Arabie saoudite dans les domaines de la culture, du patrimoine et du tourisme. Sa prolongation jusqu’en 2035 confirme que cette dimension ne constitue plus un simple volet d’accompagnement de la relation bilatérale.

L’e-sport participe de la même volonté de diversification. Paris et Riyad saluent le succès de la troisième Coupe du monde organisée dans la capitale française durant l’été 2026, après son transfert depuis Riyad en raison de la guerre. Les deux pays souhaitent également renforcer leur coopération dans les domaines de la jeunesse et du sport.

La perspective de l’Exposition universelle de Riyad, en 2030, constitue enfin un nouveau rendez-vous. La participation française doit, selon le communiqué, devenir « un temps fort des relations franco-saoudiennes ».

Une relation pensée pour l’après-crise

Pris dans son ensemble, le texte franco-saoudien donne moins le sentiment d’un communiqué destiné à accompagner une visite que celui d’un document consacré à l’après-crise. Les sujets abordés ne se limitent pas à la gestion des tensions actuelles. Ils cherchent à poser les éléments d’une nouvelle configuration régionale et économique.

La liberté de navigation à Ormuz, l’ouverture de corridors passant par la Syrie, la coopération nucléaire civile, les technologies quantiques et l’intelligence artificielle, le prolongement du partenariat autour d’Al-Ula ou encore l’investissement de Qiddiya à Cergy-Pontoise témoignent d’une même volonté : inscrire la relation franco-saoudienne dans le long terme.

Pour Mohammed ben Salmane, Paris peut offrir un partenaire européen susceptible d’accompagner l’ambition d’autonomie stratégique du royaume, tant dans la défense que dans les technologies, l’énergie ou les investissements. La France dispose en outre d’un atout diplomatique particulier : sa capacité à maintenir des canaux de dialogue avec plusieurs acteurs de la région, de Beyrouth à Damas, jusqu’au dossier iranien.

Pour Emmanuel Macron, l’enjeu est également celui de la place de la France dans un Moyen-Orient en pleine recomposition. À quelques mois de la fin de son mandat, le président français cherche à maintenir l’idée d’une puissance française capable de jouer un rôle d’équilibre, en combinant diplomatie, industrie, culture et investissements.

La séquence parisienne en offre une illustration presque symbolique. Au Grand Palais, la France accueille la vitrine mondiale de l’e-sport saoudien. Dans le même temps, Paris et Riyad négocient les conditions de la navigation à Ormuz et annoncent un projet de 6 milliards d’euros à Cergy-Pontoise.

Entre le Golfe et l’Île-de-France, la relation franco-saoudienne change donc de dimension. Reste à savoir si cette convergence, née dans un contexte régional profondément bouleversé, saura s’inscrire dans la durée et transformer les annonces du communiqué en une véritable architecture stratégique.

Paris — Khaled Saad ZAGHLOUL