M. Yassine… et les événements du Yémen heureux
Le 7 avril 2016, le Palais royal saoudien annonçait la première visite du roi Salmane en Égypte. C’était la première visite du nouveau souverain depuis le décès du roi Abdallah. J’avais alors reçu une aimable invitation de l’ambassadeur saoudien, M. Ahmed Kattan, pour assister à un dîner auquel participaient le roi et son ministre des Affaires étrangères, M. Adel Al-Jubeir, ainsi qu’un certain nombre de hauts responsables saoudiens.
Après le dîner, l’ambassadeur saoudien et son ministre des Affaires étrangères sélectionnèrent plusieurs intellectuels et écrivains pour dialoguer autour de diverses questions relatives aux deux pays et à la région. L’ambassadeur me fit l’honneur de m’inclure parmi ce cercle restreint — nous n’étions que sept :
Le grand écrivain et penseur M. Sayyid Yassine, l’éminent intellectuel Dr Mostafa El-Feki, le grand journaliste Makram Mohamed Ahmed, l’écrivain et analyste politique Dr Abdel Moneim Saïd, l’écrivain nassérien Ahmed El-Gamal, le journaliste Amr Abdel Samii, et moi-même.
Dès le premier instant, j’eus le sentiment que le ministre saoudien des Affaires étrangères souhaitait davantage écouter que parler. Même s’il intervint finalement et développa longuement ses propos, ce que nous avons tous dit s’avéra suffisamment intéressant pour l’amener à répondre, expliquer, interpréter et préciser de nombreux points.
La majorité des discussions porta sur l’affaire de Tiran et Sanafir, la position vis-à-vis du régime syrien, les relations égypto-saoudiennes et plusieurs autres dossiers majeurs. Ce qui m’importe ici, c’est la conclusion par laquelle le ministre saoudien acheva son intervention, en soulignant avec insistance :
« En politique, il n’y a pas de place pour les sentiments. Nous agissons sur la scène internationale conformément à nos intérêts et aux exigences de la sécurité nationale saoudienne. »
Cette phrase fut au cœur de la discussion que j’eus avec le grand penseur M. Sayyid Yassine lorsque nous sommes rentrés au bureau ce jour-là, chargé de tensions. Il m’affirma alors que l’alliance que l’on voyait se former au Yémen entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis finirait par une catastrophe susceptible d’embraser une guerre réelle, et non plus une guerre par procuration, entre les deux pays. Je lui répondis que je disposais d’informations importantes concernant le refus de l’Égypte de s’engager dans cette alliance lorsqu’on le lui avait demandé, pour plusieurs raisons, la plus importante étant que le Yémen deviendrait pour cette coalition ce que le Vietnam fut pour les Américains dans les années 1960.
La discussion s’étendit ensuite à la position vis-à-vis de l’Iran et des États-Unis, ainsi qu’aux relations égypto-saoudiennes. Il affirma que l’Arabie saoudite chercherait, sous le nouveau règne, à se rapprocher de l’Iran selon des paramètres stricts liés à sa propre sécurité nationale, afin de la neutraliser complètement sur la carte de cette sécurité. Il ajouta qu’elle se jetterait dans les bras des États-Unis d’une manière sans précédent, pour réorganiser plusieurs dossiers internes avant les dossiers externes.
Lorsque la discussion aborda l’Égypte et les déterminants de sa sécurité nationale, notre échange se ramifia autour de ses frontières sud, nord, ouest et est. Il souligna que certains planifiaient d’embraser ces frontières dans un avenir proche afin d’accomplir ce qu’ils n’avaient pas réussi à faire après janvier 2011. Sayyid Yassine comptait parmi les intellectuels les plus conscients du rôle des complots extérieurs visant à faire tomber ce pays. Peut-être aurons-nous l’occasion, prochainement, de rapporter ce qu’il m’a confié à ce sujet, documents à l’appui.
Il insista également sur la gravité du dossier du barrage de la Renaissance pour la part de l’Égypte dans les eaux du Nil, et sur le danger que représentait l’Accord de déclaration de principes signé par l’Égypte avec l’Éthiopie en 2015. Je lui rappelai alors ce que j’avais personnellement entendu du Dr Mofid Shehab à Paris au sujet de cet accord de 2015, et de la commission que le président Al-Sissi avait constituée pour l’examiner et donner son avis avant son voyage en Éthiopie pour le signer. Je lui rapportai également ce que le Dr Shehab m’avait dit : qu’il avait lui-même proposé de signer l’accord afin de permettre ensuite à l’Égypte de contester juridiquement et internationalement toute action unilatérale concernant les eaux du Nil, pendant ou après la construction du barrage. Mais Sayyid Yassine me répondit simplement : « Si j’avais été à sa place, je ne l’aurais pas fait, et je n’aurais pas conseillé au président de le faire. »
Je me souviens aujourd’hui de toutes ces discussions alors que je vois ce qui se passe sur les quatre frontières de l’Égypte, face à des défis dont même les montagnes peineraient à supporter le poids. Ces fardeaux sont portés par des hommes qui ont tenu leur engagement envers Dieu : certains sont tombés, d’autres attendent, sans jamais se renier. Une politique calme nous a conduits, dans les moments les plus critiques de l’histoire de l’Égypte, à refuser une demande saoudo-émiratie de participer à la guerre du Yémen, sauvant ainsi l’Égypte d’un piège qui aurait pu mener, Dieu nous en préserve, à la destruction de notre armée.
Nous leur avions dit alors que le Yémen était une bombe à retardement, et qu’il serait pour eux ce que le Vietnam avait été pour l’Amérique : un labyrinthe dans lequel ils se noieraient. Mais ils n’ont jamais écouté nos conseils. Quant à nous, nous n’y avons pas participé.
Ce qui se passe aujourd’hui entre les deux pays frères sur le sol yéménite pourrait, s’il n’est pas contenu, conduire à une confrontation ouverte entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis — non seulement au Yémen, mais aussi sur d’autres terrains : géographiques, politiques, économiques, et plus rarement militaires.
Je reviens à Sayyid Yassine, cette stature intellectuelle inspirante de l’histoire intellectuelle, scientifique et politique de l’Égypte. Aucun lien personnel ne me liait à lui avant mars 2005, sinon celui du lecteur au penseur. J’avais lu la plupart de ses grandes œuvres et suivais régulièrement ses chroniques dans Al-Ahram, Al-Hayat (Londres) et le journal Al-Qahira, dirigé à l’époque par le grand journaliste et historien Salah Issa.
Un jour pourtant, un ami m’appela pour m’informer que Sayyid Yassine avait salué mon travail de recherche dans sa chronique publiée dans Al-Qahira. Il ne s’était pas contenté d’un éloge, mais avait formulé une description à la fois étrange et belle de mes recherches, précisant qu’il s’agissait d’« un effort que seuls les hommes de résolution peuvent accomplir ».
Ma surprise ne tenait pas seulement à l’appréciation de Sayyid Yassine — alors la plus grande figure intellectuelle et scientifique non seulement en Égypte, mais dans tout le monde arabe, et l’un des rares chercheurs arabes reconnus en Occident, notamment en France, où il avait dirigé de nombreuses thèses de master et de doctorat à la Sorbonne. Elle venait aussi du souvenir de la manière dont il m’avait reçu dans son bureau à Al-Ahram, un mois ou plus avant la publication de cet article. Il ne m’avait accordé que deux minutes, avait pris mes livres et les avait jetés sur le côté, parmi des piles de volumes, d’études et de revues scientifiques, me remerciant d’un air qui signifiait clairement qu’il était occupé à écrire et n’avait pas de temps à accorder. J’étais reparti, rempli de colère.
Environ un mois plus tard, je lus son article, et ce qu’il écrivit à mon sujet me stupéfia. Dans l’article publié par Al-Qahira le 8 mars 2005, il écrivait notamment :
« Aujourd’hui, à Al-Ahram, m’a rendu visite un chercheur d’un genre rare, M. Abdel Rahim Ali. Ce chercheur infatigable a travaillé en silence pendant de longues années à collecter et analyser les documents originaux des groupes islamistes, les publiant en plusieurs volumes pour former une encyclopédie unique en son genre. J’ai sous les yeux six volumes de cette encyclopédie…
[…]
Cet effort scientifique pionnier constitue ce qui a été écrit et documenté de plus important en langue arabe sur Al-Qaïda et les autres groupes islamistes extrémistes. À notre sens, la réforme religieuse doit commencer par une analyse critique de cette encyclopédie dangereuse. C’est un effort que seuls les hommes de résolution peuvent accomplir. »
Après cet article, ma relation avec Sayyid Yassine, le penseur et l’homme, s’approfondit. Il devint mon premier lecteur et mon premier critique. Je me souviens qu’un jour je l’appelai « Docteur Sayyid Yassine », et qu’il me répondit avec véhémence : « Je ne suis pas docteur, Abdel Rahim, je n’ai pas de doctorat. » Il ajouta que ce n’était pas le doctorat qui faisait un nom, mais la reconnaissance internationale au sein de la communauté scientifique. « Je n’ai pas besoin de ce titre, je suis Sayyid Yassine, et cela suffit. »
Lorsqu’envisageai l’initiative du Forum démocratique face aux Frères musulmans, il fut mon premier recours. Il rédigea avec moi le projet, le discuta avec moi et avec les invités appelés à y participer, parmi lesquels l’ingénieur Naguib Sawiris. Il fut profondément attristé lorsque cette initiative ne vit pas le jour.
En 2013, lorsque je pensai à créer le Centre arabe de recherches, Sayyid Yassine venait de prendre sa retraite d’Al-Ahram alors qu’il était au sommet de son activité intellectuelle. Une décision regrettable, surtout dans le monde de la pensée et de l’écriture, que de mettre à la retraite de grands créateurs et chercheurs alors qu’ils disposent encore d’une énergie et d’une expérience capables de produire et de former les jeunes chercheurs.
Je lui demandai aussitôt de nous rejoindre. Je savais parfaitement qui il était et l’étendue de ses capacités. Je ne trouvai personne de mieux que lui pour être le manteau scientifique et intellectuel sous lequel nous pourrions tous nous abriter. Il devint ainsi le premier directeur du centre.
Depuis lors, le destin m’a offert la chance de travailler à ses côtés. Le premier jour, son sens du devoir me stupéfia : il monta me saluer dans mon bureau au quatrième étage, alors que le sien se trouvait au deuxième, pour me dire : « Bonjour, je suis dans mon bureau en bas si vous avez besoin de moi. » J’en fus profondément touché. Il m’expliqua qu’il était un ancien fonctionnaire de l’administration égyptienne, qu’il connaissait la hiérarchie administrative et la respectait : il était directeur du centre, et moi président du conseil d’administration.
Depuis ce jour, je pris l’habitude de passer chaque matin dans son bureau pour partager un café avant de monter au mien.
Lorsqu’enfin je pensai à créer un Centre d’études du Moyen-Orient à Paris, Sayyid Yassine m’apporta un soutien précieux, me fournissant les noms de plusieurs de ses anciens élèves qui travaillèrent avec moi entre 2017 et 2020.
Pendant cinq années de collaboration au Centre arabe de recherches et d’études, je le vis comme un chercheur rigoureux, d’une intégrité sans faille. Lors de la célébration de ses quatre-vingts ans dans mon bureau à Al-Bawaba, je vis la joie illuminer son visage comme celui d’un enfant. Il parla avec le cœur, rit jusqu’à la toux — ses poumons fragiles supportaient mal le rire autant que la fumée de la pipe qu’il n’abandonnait jamais, jusqu’à ce que les médecins le placent sous assistance respiratoire, une semaine avant sa mort.
Lors de ma dernière visite, je lui dis au revoir en lui annonçant que je ne viendrais plus le voir, car son absence prolongée de son bureau n’était pas dans ses habitudes. Il me fit signe que ce n’était qu’une question de jours avant qu’il ne soit de retour, demanda une feuille et un stylo, fit sortir les personnes présentes, et m’écrivit un seul mot — un mot auquel je crois être resté fidèle, et que j’espère honorer jusqu’à ce que je le retrouve.
Paris, 17 heures, heure du Caire.
Editos
17 heures, heure du Caire 12