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Editos

Sécurité nationale arabe 6/10

Le Dialogue

Des dossiers qui ne sont pas encore clos
Comment les Frères musulmans se sont-ils reconstruits ?
L’erreur la plus répandue dans la lecture de ce qui s’est produit après 2013 consiste à croire que la chute des Frères musulmans du pouvoir, puis l’effondrement visible de leur organisation, signifiaient la fin de la menace.
En réalité, c’est exactement l’inverse qui s’est produit.
Les Frères musulmans n’ont pas disparu, ils ont changé de forme.
La fin de la confrérie tapageuse
Entre 2011 et 2013, les Frères musulmans sont apparus sous leur forme la plus directe :
une organisation pyramidale claire,
un discours politique assumé,
une direction centrale,
une présence bruyante dans la rue et dans les médias.
Mais cette configuration s’est rapidement effondrée, non seulement parce qu’elle a échoué à gouverner, mais aussi parce qu’elle :
est entrée en collision frontale avec l’État,
a perdu le soutien de la société,
et s’est trouvée exposée aux yeux de l’opinion publique, locale comme internationale.
À partir de là, a commencé la mutation la plus dangereuse.
La grande transformation : de « l’organisation » au « réseau »
Après 2013, les Frères musulmans sont entrés dans une phase de repositionnement, non pas en cherchant à restaurer l’ancienne organisation, mais en la fragmentant en :
cercles,
façades,
plateformes,
rôles spécialisés.
Il n’y a plus de « Bureau de la guidance » visible pour diriger la scène, mais :
un réseau souple,
sans centre,
difficile à neutraliser d’un seul coup.
Cette transformation a rendu la confrontation bien plus complexe, car l’adversaire ne brandit plus d’enseigne claire.
La façade des droits humains : la politique au langage du droit
L’un des axes les plus dangereux de cette mutation a été l’investissement dans le dossier des droits humains.
Non pas comme une cause purement humanitaire, mais comme un instrument politique — une instrumentalisation que l’on a observée jusque dans les plus anciennes démocraties, y compris ici en France.
La méthode était simple :
sélectionner certains faits,
amplifier des événements précis,
ignorer le contexte,
présenter systématiquement l’État comme un bourreau.
Puis exporter ce récit vers :
des parlements occidentaux,
des organisations internationales,
de grands médias.
Ainsi, le conflit s’est transformé :
d’une lutte contre une organisation extrémiste en une bataille de récits, menée dans des salles climatisées, et non plus dans la rue.
L’économie : le nouveau champ de confrontation
Dans l’ancienne expérience des Frères musulmans, l’économie était un dossier secondaire.
Après leur chute, elle est devenue le cœur du combat.
L’accent a été mis sur :
l’érosion de la confiance dans la monnaie,
la dégradation de l’image du climat d’investissement,
la diffusion du doute sur la stabilité,
l’attribution de toute crise interne à l’échec de l’État, et non à des facteurs mondiaux.
L’objectif n’était pas de faire tomber l’État immédiatement, mais de :
rendre le redressement coûteux,
la reprise lente,
et chaque succès suspect.
Le nouvel écosystème médiatique : de la chaîne à la plateforme
Après la fermeture des chaînes traditionnelles, le média frériste ne s’est pas arrêté. Il a :
migré,
muté,
et s’est reconstruit numériquement.
Plateformes, comptes, influenceurs, campagnes organisées,
fonctionnant selon une logique de :
temps long,
messages courts,
polarisation émotionnelle.
Le message ne s’adresse plus à tout le monde, mais :
à chaque catégorie son discours,
à chaque crise son récit prêt à l’emploi.
Pourquoi la menace demeure-t-elle en 2026 ?
Parce que les Frères musulmans, dans leur nouvelle version, ne sont plus :
un groupe qui revendique directement le pouvoir,
ni une organisation cherchant la visibilité.
Ils sont devenus :
un processus d’infiltration lente,
opérant dans les interstices,
en attente du moment opportun.
Le danger ne réside pas dans leur force, mais dans leur capacité à :
exploiter les crises,
jouer sur les contradictions,
investir la fatigue et la frustration.
Le Golfe a lu la scène très tôt
C’est cette transformation qui a poussé certains États du Golfe — en tête desquels l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis — à trancher définitivement.
La question n’était plus :
qui est Frère musulman ?
Mais :
quel projet représente-t-il ?
Et quel type d’État peut naître sous son ombre ?
La réponse fut claire :
un projet transnational,
qui ne croit pas en l’État-nation,
qui utilise la religion comme couverture et les droits comme outil.
Dès lors, la confrontation n’a plus été uniquement sécuritaire, mais aussi :
intellectuelle,
économique,
sociétale.
La leçon à retenir 
Le danger réel ne réside pas dans l’organisation lorsqu’elle est bruyante, mais lorsqu’elle devient silencieuse, dissimulée, patiente.
Si la bataille de l’après-2013 a réussi à faire tomber l’organisation, celle de l’après-2020 — jusqu’en 2026 — est :
la bataille pour empêcher sa reproduction,
et non pour tolérer son retour sous d’autres noms.
Du flottement à la décision :Comment l’Arabie saoudite et les Émirats ont redéfini leur relation avec l’islam politique
La position saoudo-émirienne vis-à-vis de l’islam politique n’a jamais été figée.
Elle ne s’est pas construite en un instant, mais à travers des phases de :
réévaluation,
mise à l’épreuve,
et correction douloureuse.
Entre 2011 et 2026, le Golfe arabe a mené l’une de ses batailles intellectuelles et politiques les plus décisives — non pas contre une organisation précise, mais contre un modèle global de gouvernance et de société.
Première phase : l’erreur d’appréciation
Au lendemain de 2011, une confusion générale dominait la région.
Les questions restaient ouvertes :
s’agissait-il de véritables révolutions ?
d’un chaos orchestré ?
l’islam politique pouvait-il être contenu et intégré ?
À ce stade, certains acteurs régionaux et internationaux ont parié que :
l’islam politique pourrait faire partie de la solution,
et non du problème.
Mais les faits ont dépassé les analyses.
Une expérience inoubliable
Ce qui s’est produit en Égypte, puis plus tard au Yémen et en Libye, a constitué un test grandeur nature de la théorie de l’intégration.
Le résultat fut partout le même :
désorganisation des institutions de l’État,
instrumentalisation du religieux dans le conflit politique,
érosion de l’idée nationale au profit de la loyauté organisationnelle.
Le doute s’est alors transformé en conviction.
Les Émirats : une décision précoce, à coût calculé
Les Émirats arabes unis ont été parmi les premiers à lire clairement la scène.
Ils n’ont pas considéré l’islam politique comme un simple adversaire politique, mais comme :
un projet transfrontalier,
qui infiltre les institutions,
et les vide de l’intérieur.
Ils ont donc pris une position précoce, difficile et coûteuse :
confrontation ouverte avec l’organisation,
investissement dans la sécurité intellectuelle,
construction d’un modèle d’État alternatif :
développement, ouverture, économie, identité nationale claire.
Ce choix a exposé les Émirats à de longues campagnes de dénigrement, mais ils ont tenu bon, car leur option était tranchée.
L’Arabie saoudite : de la révision à la rupture
En Arabie saoudite, le chemin a été plus complexe, compte tenu :
du poids religieux,
du rôle régional,
et de l’enchevêtrement des dossiers.
Mais l’accumulation des expériences a conduit à un moment décisif.
Il est devenu évident que :
l’islam politique n’accepte pas le partenariat,
ne reconnaît pas les frontières de l’État,
et exploite toute marge à son profit.
Avec l’émergence d’une nouvelle vision de l’État et de la société, incarnée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, il n’était plus possible de coexister avec un projet qui contredit l’essence même de l’État moderne.
L’Arabie saoudite est ainsi passée :
de la gestion des contradictions,
à :
la clôture définitive du dossier.
Coordination sans fusion
En 2026, la relation saoudo-émirienne apparaît :
ni comme une parfaite symétrie,
ni comme une alliance idéologique.
Mais comme :
une convergence stratégique autour de l’idée de l’État.
Les outils peuvent différer,
les priorités économiques varier,
mais les constantes sont claires :
rejet de l’islam politique,
rejet du chaos,
rejet de la reproduction des crises de la décennie passée.
Toute lecture superficielle de cette relation est donc trompeuse.
Pourquoi ce dossier n’est-il plus négociable ?
Parce que l’expérience a démontré que :
l’islam politique ne se défait pas par les urnes seules,
ne se contient pas par des accords,
et ne se transforme pas en un véritable courant civil.
Il se recompose chaque fois que l’occasion se présente.
En 2026, la question n’est plus :
faut-il affronter l’islam politique ?
mais :
comment empêcher son retour sous de nouvelles appellations ?
De la sécurité au modèle
Le changement majeur dans l’approche du Golfe a été le passage :
de la défense sécuritaire,
à :
la construction d’un modèle attractif.
Un modèle qui dit à la société :
l’État est capable,
le développement est possible,
l’identité nationale n’est pas l’ennemie de la religion.
C’est là que réside la différence fondamentale entre un État qui combat le chaos, et un État qui en retire les justifications.
La leçon régionale
Ce que l’Arabie saoudite et les Émirats ont tranché n’était pas une position contre une organisation,
mais contre une idée :
l’utilisation de la religion comme voie vers le pouvoir,
et du chaos comme moyen de changement.
Cette décision ne concerne pas uniquement le Golfe,
elle constitue l’un des piliers de la nouvelle architecture de la sécurité nationale arabe.
Dans le prochain épisode, retour au cœur du dossier :
l’Égypte… pourquoi est-elle restée la cible constante malgré le changement des outils ?
Et comment l’économie est-elle devenue un front de confrontation ouvert ?
Paris- 17h, heure du Caire.