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Editos

Les États-Unis et les Frères musulmans 8/11

Le Dialogue

Crise de confiance et crise de la “propagande ”
Nous revenons une nouvelle fois à la série d’articles « Les États-Unis et les  Frères musulmans », que nous avions dû interrompre à deux reprises : la première lorsque la décision de la France de classer les Frères musulmans comme organisation terroriste nous a surpris ; la seconde lorsque nous avons entamé une autre série consacrée à la « sécurité nationale arabe ».
Aujourd’hui, nous poursuivons avec l’évaluation de Mehdi Akef concernant la situation de la branche des Frères musulmans aux États-Unis, à la suite de sa célèbre visite en 1991. Après avoir écouté l’ensemble des avis des dirigeants de la branche — partisans et opposants à l’idée de la publicité — son rapport ne fut pas de simples observations administratives, mais un véritable « diagnostic organisationnel » d’une crise interne au cœur des États-Unis.
Akef commence par affirmer que la situation en Amérique nécessite une intervention rapide et décisive, mais à une condition essentielle : que la décision respecte un « équilibre » entre toutes les tendances, afin qu’aucun camp ne pense qu’elle favorise l’autre (il s’agit ici du débat sur la clandestinité ou la publicité : le mouvement doit-il se déclarer ouvertement et agir de manière publique et légale, ou continuer à fonctionner de façon secrète et non déclarée ?).
Il met ensuite le doigt sur le cœur du danger : la confiance est absente entre tous les acteurs — et cela, selon lui, est plus grave encore que le désaccord lui-même.
Puis il va au fond du problème, depuis sa position d’homme appartenant à la génération du guide fondateur Hassan al-Banna : la « tarbiya » (éducation et formation idéologique).
Akef estime que la méthode éducative adoptée là-bas (aux États-Unis) affaiblit l’engagement, car la dimension administrative domine presque entièrement les relations internes, tandis que la dimension éducative repose uniquement sur une approche « culturelle », développée de manière peut-être inadaptée aux niveaux d’« fraternité militante ».
Quant à la formation spirituelle, à la revitalisation des valeurs, à l’enracinement du sentiment d’appartenance, à l’approfondissement de la jurisprudence de la « discipline militante » et aux règles de conduite… tout cela est presque absent. Il ajoute que les camps et les sessions de formation en sont totalement dépourvus, ce qui a ouvert la voie — selon lui — au dogmatisme des opinions et à la dureté des débats, allant parfois jusqu’aux attaques personnelles.
Au niveau des solutions, Akef propose qu’une action rapide exige une décision ferme et contraignante imposant l’« apaisement des divergences » et empêchant qu’elles ne deviennent un sujet permanent de discussion. Il suggère la formation d’un groupe de médiation chargé d’ancrer les concepts de la jurisprudence de la prédication (da‘wa) et d’approfondir les valeurs de discipline, d’amour, de fraternité, d’abnégation et de sincérité d’intention, en faisant des « Épîtres de l’Imam martyr » (Hassan al-Banna) la référence principale de l’éducation et de l’orientation, sans concurrent.
L’observation ici est que l’homme traite d’un problème qui se déroule aux États-Unis, pays des libertés et du débat ouvert, tout en exaltant les valeurs de discipline militante et en recommandant l’adoption exclusive des écrits d’al-Banna — dans une déconnexion totale du contexte. Cela a conduit, en réalité — non seulement en Amérique, mais aussi en Europe et plus largement en Occident — à transformer les Frères musulmans, et avec eux l’image de l’islam et des musulmans, en un groupe perçu comme séparatiste, mobilisé au besoin comme épouvantail, tant par certains régimes arabes que par certaines sociétés occidentales.
Mehdi Akef insiste également sur la nécessité d’évaluer les responsables en fonction de leurs efforts de contact avec la base selon ces principes, avec rigueur et discipline. Il conclut par une recommandation pratique : intensifier les visites aux États-Unis, en particulier celles des dirigeants égyptiens, en faisant de ces déplacements une mission d’« enracinement éducatif avant toute chose », et œuvrer au renforcement des liens entre les dirigeants eux-mêmes.
Remarques essentielles sur le rapport :
Le rapport révèle l’ampleur du débat qui a émergé au début des années 1990 autour de la clandestinité ou de la publicité du travail aux États-Unis. La grande majorité des dirigeants du mouvement en Amérique penchaient pour le refus de la publicité, par crainte notamment de :
• La sécurité de l’organisation et de ses dirigeants, notamment ceux venant ou retournant au Moyen-Orient.
• La baisse du niveau d’engagement militant, idéologique ou éducatif.
• L’embarras des branches orientales, en particulier vis-à-vis des États alliés des États-Unis.
• La difficulté de réunir dans une même structure des membres agissant clandestinement et d’autres publiquement.
• Le manque de cadres formés à diriger une organisation publique tout en conservant des mécanismes internes discrets.
Akef a présenté plusieurs scénarios de sortie de crise, dont les principaux :
Faire de l’ISNA la façade publique de l’activité de prédication, après révision des statuts et règlements.
Créer deux organisations totalement distinctes — l’une publique, l’autre privée — avec deux directions séparées.
Maintenir une seule organisation et une seule direction, mais avec deux branches : publique et clandestine.
Maintenir le statu quo, toute décision rapide étant jugée inopportune.
Questions légitimes :
• Si les Frères musulmans dénoncent les restrictions dans les pays du Moyen-Orient et affirment ne pas privilégier la clandestinité, pourquoi ont-ils refusé la transparence dans « la mère des démocraties » et préféré l’action secrète ?
• S’ils envisageaient une organisation à deux têtes (publique/clandestine) aux États-Unis, pourquoi niaient-ils l’existence de deux structures similaires en Égypte ?
• Pourquoi ont-ils toujours nié que l’intérêt de l’organisation prime sur l’intérêt national, alors que, placés face au choix entre la sécurité du mouvement et l’amélioration de l’image des musulmans en Occident, ils ont privilégié la sécurité organisationnelle — plaçant clairement celle-ci au-dessus de toute autre considération, y compris l’image de l’islam et des musulmans ?

Paris- 17heures, heure du Caire.