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Editos

Les États-Unis et les Frères musulmans 11/11

Le Dialogue

Pourquoi les branches d’Égypte, de Jordanie et du Liban ont-elles été classées… tandis que la « branche américaine » est restée hors liste ?
En mars 2006, une étude conjointe publiée par des chercheurs des fondations Carnegie Endowment for International Peace et Fondation Herbert-Quandt, intitulée « Zones grises : les mouvements islamistes et le processus démocratique dans le monde arabe », concluait que la politique d’engagement avec les organisations islamistes — en particulier leurs ailes dites réformatrices — constituait l’option « constructive » disponible pour ceux qui estiment que le développement de la démocratie au Moyen-Orient est dans l’intérêt de tous.
Les chercheurs fondaient leur analyse sur deux hypothèses :
Il est impossible d’encourager une transition démocratique/libérale sans une influence croissante des mouvements islamistes dans la plupart des pays arabes.
L’aide à la démocratisation (formation ou financement de partis laïcs et d’organisations de la société civile) ne modifiera pas cette réalité, en raison de la faiblesse de ces partis et de leur manque de popularité dans la rue arabe.
Dans le même temps, l’étude reconnaissait l’existence de « zones grises » dans la pensée et les positions des mouvements islamistes, impossibles à trancher à court terme. Elle estimait que la clarification de ces ambiguïtés déterminerait si leur ascension conduirait à la démocratie ou à une nouvelle forme d’autoritarisme. Ces zones concernaient six questions : la charia, la violence, le pluralisme, les droits civils et politiques, les droits des femmes et les minorités religieuses.
Observations critiques
J’avais alors publié, dans les travaux du Centre international d’études, une réponse à cette étude, en formulant plusieurs remarques préliminaires :
Premièrement : l’étude ne précisait pas les véritables causes de l’ascension de l’islam politique. Elle retenait le vote électoral comme unique indicateur, en négligeant des phénomènes tels que la « majorité silencieuse », le vote protestataire ou la fragmentation des voix — des facteurs qui ont pourtant contribué au succès d’un grand nombre de candidats des Frères musulmans en Égypte en 2005.
Deuxièmement : les « zones grises » évoquées — notamment la position sur la femme, l’alternance pacifique du pouvoir ou la question de la violence — n’ont pas été examinées à partir des documents internes du mouvement. L’étude s’est contentée d’interrogations formelles, auxquelles l’organisation a répondu selon sa méthode bien connue de dissimulation stratégique.
Troisièmement : il aurait été préférable de soutenir la société civile démocratique plutôt que de s’engager dans une aventure incertaine en appuyant un courant religieux sur la base de promesses de révision doctrinale concernant des questions sensibles, alors même qu’il ne croit pas fondamentalement à ces révisions.
À l’époque, j’avais présenté le cas du Parti Al-Wasat comme exemple révélateur de la manière dont l’organisation traite ceux qui divergent d’elle ou cherchent à fonder des partis compatibles — même formellement — avec l’idée démocratique.
Le modèle du Parti Al-Wasat
La crise du Parti Al-Wasat, qui annonça sa fondation en 1996, a constitué un cas éclairant quant à la conception du principe démocratique au sein du mouvement.
Les fondateurs du parti proposèrent une révision globale des politiques du mouvement, comprenant des réexamens historiques, organisationnels et doctrinaux :
les erreurs du « système spécial »,
la confrontation avec Gamal Abdel Nasser,
la légitimité du retour du mouvement dans les années 1970,
le mode de sélection du Guide suprême,
la monopolisation des décisions par les membres de l’appareil spécial,
le rejet de l’offre de Anouar el-Sadate de créer un parti politique.
Sur le plan organisationnel, ils demandaient une clarification de la structure : il ne saurait y avoir cumul, au sein d’une même entité, entre une organisation à vocation religieuse et un parti politique ; la première appartient à la nation et doit jouer un rôle de conseil moral, le second est un acteur concurrent dans le champ politique.
Sur le plan doctrinal, ils appelaient à réviser les positions du mouvement et de ses penseurs concernant la femme, la société dite « jahilite », l’usage de la force dans le changement, la citoyenneté, le pluralisme, la conception du pouvoir, l’acceptation de l’autre, la démocratie et la référence islamique.
La réponse fut l’exclusion de ces jeunes cadres, la mise en garde contre toute collaboration avec eux et le retrait des procurations. Abou El-Ela Madi, fondateur du parti et figure importante des syndicats professionnels, résuma la crise en ces termes :
« Nous rassemblions les jeunes… et ils les recrutaient pour consolider le principe de l’écoute et de l’obéissance. »
D’où la conclusion suivante : l’idée de l’existence de « deux courants » au sein du mouvement — l’un réformiste, l’autre conservateur — sur lesquels les États-Unis pourraient miser, relevait d’une illusion. La philosophie du mouvement est une : elle repose sur l’écoute et l’obéissance ; celui qui s’y oppose n’y a pas sa place.
Conclusion analytique
Pourquoi les branches d’Égypte, de Jordanie et du Liban ont-elles été classées, tandis que la « branche américaine » est restée hors liste ?
Si Washington a inscrit certaines branches des Frères musulmans en Égypte, en Jordanie et au Liban sur des listes terroristes, tout en ignorant la « branche américaine », la réponse ne peut être dissociée de la nature même de la décision américaine : une décision qui ne se fonde pas toujours sur les « textes idéologiques », mais sur la « fonction » des organisations dans les cartes du conflit et des intérêts.
1. La logique des « théâtres chauds »
Les trois branches mentionnées (Égypte, Jordanie, Liban) se situent au cœur de zones de contact direct avec les conflits régionaux : Palestine, Gaza, frontières, Jérusalem, réfugiés, et corridors de pression politique et sécuritaire autour d’Israël.
Dans ces espaces, les organisations deviennent des instruments d’influence : mobilisation, légitimité sociale, réseaux de financement, discours capable d’activer la rue. Le classement devient alors un outil politico-sécuritaire pour fermer des canaux précis de mouvement, de financement ou de légitimité.
2. Les calculs de politique intérieure américaine
La « branche américaine » — c’est-à-dire les réseaux et organisations opérant aux États-Unis — relève d’un cadre juridique et politique différent. Nombre d’entre elles agissent sous couvert d’associations civiles, caritatives ou de défense des droits. Ouvrir une bataille de désignation globale à l’intérieur du territoire américain entraînerait un coût juridique, médiatique et politique élevé, nécessitant des dossiers judiciaires solides et des standards de preuve plus complexes, notamment au regard des garanties constitutionnelles de liberté d’organisation et d’expression.
3. La logique de « gestion » plutôt que de « rupture »
L’histoire des relations montre que Washington a souvent préféré gérer le lien avec les Frères musulmans plutôt que le rompre, les considérant parfois comme des canaux permettant de comprendre l’opinion publique, de contenir la colère ou de transmettre des messages. Cela ne signifie pas blanchiment, mais maintien d’un canal tant qu’il ne constitue pas une menace directe sur le territoire américain.
4. Le conflit irano-israélien et la place des Frères dans l’équation
Dans les phases d’escalade du conflit irano-israélien au Moyen-Orient, les priorités de Washington évoluent : il s’agit de contenir tout réseau susceptible d’accroître la pression sur Israël, d’élargir les zones de tension ou de créer des environnements inflammables dans les États de contact. Le classement devient alors un instrument de régulation des espaces les plus proches des lignes de feu, tandis que les réseaux internes, tant qu’ils restent sous le plafond légal, relèvent davantage de la surveillance et de la gestion que de la confrontation directe.
Conclusion générale
Le classement n’a pas constitué un jugement global de l’« idée des Frères musulmans », mais un choix sélectif de théâtres spécifiques : là où l’organisation devient une carte de pression dans un conflit régional imbriqué, où la question palestinienne croise les calculs israéliens et l’affrontement plus large avec l’Iran et ses réseaux d’influence.
Quant à la « branche américaine », elle est restée hors classement en raison du coût interne d’une telle décision et du maintien, historiquement, d’espaces de gestion, de surveillance et de containment, tant qu’elle ne se transforme pas en menace directe et tant que subsiste une marge d’utilité stratégique.
Paris- 17 heures, heure du Caire.