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Editos

La sécurité nationale arabe (2)

Le Dialogue

Des dossiers encore ouverts : Le 25 janvier et l’opération de démantèlement des armées

Si vous voulez faire tomber un État sans lui déclarer la guerre, ne commencez ni par renverser son régime politique, ni par frapper directement son économie. Commencez par quelque chose de plus profond :

Brisez sa colonne vertébrale : l’armée.

Cette règle n’a pas seulement été théorisée dans les livres de stratégie, elle a été appliquée concrètement dans plus d’un pays arabe, bien avant que les vagues du « changement » n’atteignent l’Égypte.

En réalité, ce qui s’est produit après 2011 ne peut être compris qu’à travers son contexte militaire, et pas uniquement politique.

Les armées arabes : un danger omniprésent

Après la guerre d’Octobre 1973, une conviction s’est solidement installée dans la conscience occidentale – américaine en particulier : le véritable danger pour Israël et pour l’équation de la domination au Moyen-Orient ne venait ni de la rue arabe, ni des slogans, mais des armées régulières, dès lors qu’elles disposaient :

• d’une décision politique indépendante

• d’un armement suffisant

• et d’une doctrine de combat claire.

C’est pourquoi il n’est pas fortuit que, depuis la fin de la guerre froide, les armées arabes soient devenues une cible non déclarée de tous les projets de « réforme » et de « changement ».

Il ne s’agissait pas de les moderniser, mais de les neutraliser. Et si cela s’avérait impossible, de les démanteler de l’intérieur.

L’Irak : le modèle abouti du démantèlement

L’Irak fut le premier laboratoire. Lorsque les forces américaines sont entrées à Bagdad en 2003, la décision la plus dangereuse ne fut pas la chute du régime de Saddam Hussein, mais la dissolution de l’armée irakienne.

Une décision qui paraissait administrative en surface, mais qui fut en réalité un séisme stratégique.

D’un simple trait de plume : une armée entière fut dissoute, des centaines de milliers d’officiers et de soldats furent renvoyés, les portes du confessionnalisme et des milices furent ouvertes et l’État se transforma en un champ de bataille ouvert.

Ce ne fut pas une erreur d’appréciation, comme on l’a prétendu plus tard, mais l’application littérale d’une doctrine de démantèlement :

pas d’État sans armée,

pas d’armée sans doctrine,

et pas de doctrine dans le chaos.

Libye et Syrie : un épuisement sans fin

En Libye, le scénario s’est répété sous une autre forme. L’armée n’a pas été officiellement dissoute, mais elle a été détruite de facto par une intervention militaire extérieure, qui a ouvert la voie aux milices, armé le chaos, puis s’est retirée, laissant l’État sans centre de gravité.

Quant à la Syrie, elle a représenté le modèle le plus long dans le temps :

• une guerre d’usure

• un démantèlement progressif

• un épuisement continu

• et l’importation de toutes les formes de conflit : confessionnel, régional et international.

L’objectif n’était pas seulement la chute du régime, mais la destruction de l’armée syrienne en tant qu’institution fédératrice, et sa transformation en simple partie prenante d’un conflit interne prolongé.

Pourquoi l’armée d’abord ?

Parce que l’armée est :

• le dernier garant de l’unité de l’État

• le frein naturel au chaos

• la seule institution capable d’empêcher l’effondrement total.

Ainsi, tout projet réel de démantèlement ne commence pas par la politique, mais par une tentative de :

• ternir l’image de l’armée

• briser la confiance entre elle et la société

• la pousser à l’affrontement interne

• ou l’enliser dans des guerres d’usure

Et lorsque cela échoue, d’autres outils sont mobilisés :

le blocus

la suspicion

les sanctions

et une pression médiatique permanente

L’Égypte : l’obstacle le plus difficile

Dans ce contexte, l’Égypte constituait un cas à part. L’armée égyptienne n’était ni une armée confessionnelle, ni une milice au pouvoir, ni une institution coupée de la société. C’était – et cela demeure – l’armée d’un État.

C’est pourquoi elle n’a pas été ciblée frontalement au départ, mais à travers des tentatives visant à :

l’isoler politiquement

dénigrer son rôle

la pousser à affronter la rue ou l’entraîner dans une division interne.

Ce qui n’a pas été suffisamment anticipé, c’est que l’armée égyptienne possède :

une mémoire d’État

une expérience historique

et une sensibilité aiguë aux scénarios de démantèlement.

Ce qui apparaîtra clairement plus tard, lorsque la confrontation atteindra son paroxysme.

Qu’est-ce qui a échoué ? Qu’est-ce qui a été reporté ?

À la fin de l’année 2011, le plan avait réussi dans certains pays, et échoué dans d’autres.

Il a réussi là où :

l’armée s’est effondrée

ou a été démantelée

ou épuisée jusqu’à l’impuissance

Il a échoué là où :

l’armée est restée cohérente

a refusé de se laisser entraîner dans une guerre civile

et a conservé son rôle de garant de l’État, non de substitut

À partir de là, les outils sont entrés dans une nouvelle phase.

L’arme n’était plus la principale méthode de démantèlement, mais bien la démocratie.

Quand la démocratie devient une arme :

Lorsque l’option militaire a échoué et que le coût du démantèlement des armées par la force brute est apparu clairement, les centres de décision occidentaux sont passés à une phase plus subtile et moins bruyante : l’utilisation de la démocratie elle-même comme outil de démantèlement.

Il ne s’agissait plus de faire tomber l’État par les chars, mais de remodeler sa conscience, de désagréger ses institutions de l’intérieur, au nom de la réforme, des droits de l’homme et des libertés.

Il ne s’agissait pas de la démocratie comme valeur universelle, mais comme mécanisme de pression politique, utilisé de manière sélective, selon les intérêts et non les principes.

De la « diffusion des valeurs » à l’ingénierie des sociétés

Au début des années 2000, le langage du discours occidental à l’égard du Moyen-Orient a changé.

Les références explicites à la « guerre contre le terrorisme » ont reculé, laissant place à des intitulés plus soft :

soutien à la société civile

autonomisation des jeunes

liberté des médias

droits des femmes

renforcement des capacités démocratiques

Ces notions n’étaient pas erronées en soi, mais elles n’étaient ni neutres, ni appliquées selon des critères universels.

Elles étaient activées lorsqu’elles servaient l’objectif, et gelées lorsqu’elles perturbaient les calculs.

Le discours occidental a en revanche passé sous silence d’autres droits dont le monde arabe avait un besoin bien plus urgent :

le droit à l’éducation

le droit à des soins de santé de qualité

le droit à un logement décent

le droit à une infrastructure agricole et industrielle ouvrant la voie à un avenir meilleur

À la place, furent mis en avant :

le droit de manifester

le droit d’afficher l’homosexualité

le droit à la liberté sexuelle

le droit à l’avortement

La société civile : l’État parallèle

Dans ce contexte, le rôle des ONG a été démesurément amplifié, non comme partenaires du développement, mais comme alternative parallèle à l’État.

Les financements ont afflué, les programmes se sont multipliés, et certaines de ces organisations sont devenues :

des plateformes politiques non élues

des instruments de pression sur les gouvernements

des canaux de communication directe avec l’étranger

Avec le temps, ces entités n’agissaient plus au sein de l’État, mais au-dessus de lui, et parfois contre lui.

Le plus dangereux, c’est qu’elles échappaient à toute responsabilité populaire ou contrôle parlementaire, tout en bénéficiant d’un discours moral leur conférant une immunité symbolique totale.

La formation à la « contestation intelligente »

Parallèlement, des investissements massifs ont été consacrés à la formation de générations de jeunes aux :

techniques de mobilisation

méthodes de gestion des manifestations

stratégies de démystification de l’autorité de l’État et à l’exploitation des réseaux sociaux.

L’objectif n’était pas la participation politique naturelle, mais la gestion et l’orientation de la colère.

Les slogans n’étaient plus « renverser le régime », mais :

épuiser l’État

paralyser ses institutions

créer un état de pression et de chaos permanents

et le pousser à l’effondrement interne

Ce que l’on appellera plus tard les « révolutions non violentes » n’était ni totalement innocent, ni aussi spontané qu’on l’a prétendu.

Les médias : une arme tout aussi dangereuse

À ce stade, les médias ont joué un rôle central. Ils n’étaient plus de simples relais de l’information, mais :

des fabricants de récits

des façonneurs de consciences

et des arbitres désignant qui était « révolutionnaire » et qui était « ennemi de la révolution ».

Certains faits furent amplifiés, d’autres passés sous silence, et les priorités réorganisées au service d’un agenda politique précis.

Des plateformes médiatiques connues furent utilisées à cette fin — rôle révélé par la suite — telles qu’Al Jazeera, Al-Hurra, ainsi que diverses pages sur les réseaux sociaux et certains journalistes en Égypte et dans le monde arabe.

Tout cela sous un seul slogan : la liberté d’expression.

Mais une liberté sans responsabilité se transforme rapidement en chaos discursif, un chaos posé comme condition préalable au chaos politique.

L’Égypte : la contradiction majeure

En Égypte, ces outils se sont heurtés à une réalité plus complexe.

Oui, il existait une colère légitime.

Oui, il y avait de réels dysfonctionnements.

Mais l’État égyptien n’était pas une page blanche.

Il disposait :

d’institutions profondément enracinées

d’une société extrêmement sensible au chaos

et d’une expérience historique lui ayant appris le prix de l’effondrement.

C’est pourquoi la tentative de transformer la société civile en État alternatif n’a pas pleinement réussi, et que la démocratie n’a pas pu être réduite à la rue seule.

Malgré cela, ces outils ont joué leur rôle :

préparer le terrain,

créer le moment de l’explosion,

un moment qui aurait pu être exploité au service d’un projet de démantèlement total.

Après la préparation : la recherche de l’outil politique

À la fin de cette phase, le tableau était prêt :

un État épuisé

une rue en colère

des institutions sous pression

et des médias sans garde-fous

Il ne manquait plus qu’un seul élément : la force organisée capable de sauter sur l’instant.

La question revenait alors, ancienne et nouvelle à la fois :

Qui détient l’organisation ?

Qui possède le réseau ?

Qui maîtrise l’art de la manœuvre ?

La réponse conduisait à un seul choix :

Les islamistes… et plus précisément les Frères musulmans.

C'est sur quoi je me pencherai dans ma prochaine analyse dans la troisième partie.