Le « Ṣaḥḥāf »… et l’idiote à qui l’on a confié le tambour
Le mot ṣaḥḥāf, en langue arabe, est une forme intensive dérivée du verbe ṣaḥḥafa (forme II), construite sur le schème fa‘‘āl. Il désigne, linguistiquement, la propension excessive au taṣḥīf — c’est-à-dire la déformation d’un mot par altération de sa forme correcte —, l’habitude de cette déformation ou encore une certaine dextérité à la pratiquer.
On dira, par exemple, de tel copiste qu’il est muṣaḥḥif ; mais de tel autre qu’il est ṣaḥḥāf, tant il est rare qu’un texte lui échappe sans être défiguré.
Dans l’histoire contemporaine, lors de l’invasion de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne en mars 2003, nous avons connu un personnage qui incarnait cette exagération avec une précision presque caricaturale : Mohammed Saïd al-Ṣaḥḥāf, célèbre pour son expression « les ‘alouj’ », par laquelle il désignait les forces américaines envahissant l’Irak en 2003, alors qu’il occupait le poste de ministre irakien de l’Information.
Mohammed Saïd al-Ṣaḥḥāf joua un rôle majeur dans le déroulement des événements à travers la guerre médiatique qu’il menait. J’en ai été le témoin direct, ayant suivi sur le terrain, à Bagdad, les chroniques quotidiennes de la guerre à cette période. Al-Ṣaḥḥāf apparaissait constamment dans des conférences de presse où il annonçait des victoires successives de l’armée irakienne, tandis que les forces terrestres américaines progressaient inexorablement vers Bagdad.
Lors de sa dernière conférence de presse, quelques jours avant la chute de Bagdad le 9 avril 2003, alors que les forces américaines occupaient le palais présidentiel et les principaux ministères de la capitale, Saddam Hussein effectuait une tournée surprise parmi des citoyens — ce qui fut son ultime apparition publique.
Les Américains annonçaient officiellement la prise de Bagdad par les forces de la coalition, au moment même où Saddam et plusieurs membres de sa famille et de son entourage proche disparaissaient, leur sort demeurant inconnu jusqu’à son arrestation le 13 décembre, à la suite de la dénonciation d’un citoyen, alors qu’il se cachait dans un trou creusé sous terre.
Afin de vous remémorer avec moi ce Ṣaḥḥāf, permettez-moi de rapporter quelques-unes des déclarations que je lui ai personnellement entendues, quelques jours seulement avant la chute de Bagdad :
« Les Américains se suicident par milliers sur les remparts de Bagdad. »
« Ne croyez rien ! Nous poursuivrons ces vauriens jusqu’à Londres ! »
« Une fois que nous aurons éliminé ces ‘alouj’, nous l’annoncerons avec faits et chiffres à l’appui. »
« Nous tentons actuellement de les épuiser jusqu’à ce que le commandement décide du moment et de la manière de nettoyer notre région de leur souillure. »
« Nos combattants irakiens giflent ces bandes en plein visage, et lorsqu’ils fuiront, ils leur donneront des coups de pied aux fesses. »
« Nous pousserons ces mercenaires imposteurs dans le marécage. »
« Lorsqu’ils atteindront les portes de Bagdad, nous les encerclerons et les égorgerons… où qu’ils aillent, ils se retrouveront pris au piège. »
« La situation est excellente : ils tentent de s’approcher de Bagdad, et je crois que leur tombe sera là-bas. »
« Les ‘alouj’ se suicident par centaines sur les remparts de Bagdad. »
« Ils sont comme un serpent, et nous allons le découper en tranches. »
Ces déclarations tonnaient de la bouche d’al-Ṣaḥḥāf tandis que les forces américaines avançaient sur tous les fronts. L’homme nous donna une leçon plus édifiante encore que celle d’Ahmed Saïd, le célèbre présentateur de La Voix des Arabes lors de la guerre de juin 1967, qui annonçait que nos avions bombardaient Tel-Aviv alors que, dans les faits, ils avaient été détruits au sol, endormis sur les pistes, sans avoir parcouru un seul mètre.
Ainsi, al-Ṣaḥḥāf devint l’héritier d’Ahmed Saïd, le symbole de toute une lignée : les « braves » de Facebook et les instances prises en otage, qui rédigent des décisions la nuit pour les proclamer au matin comme de véritables victoires, tout en sachant que leur destinée sera la poubelle de l’Histoire, après que la grande justice égyptienne les aura tous giflés au visage.
Le lien entre tous ces ṣaḥḥāf et le proverbe égyptien bien connu « une idiote à qui l’on a confié un tambour » est étroit. Ce proverbe ancien, toujours en usage, exprime l’idée de confier une responsabilité à ceux qui n’en sont pas dignes. L’idiote, lorsqu’elle saisit le tambour et le frappe, se croit musicienne accomplie, artiste inspirée et détentrice d’un talent singulier. Elle ignore — tandis que tout le monde le sait pertinemment — qu’elle ne produit qu’une cacophonie, et qu’elle n’est admirée que par ceux qui lui ressemblent dans leur dissonance.
Ils sont, hélas, nombreux dans notre vie politique, sociale et syndicale — à l’image d’al-Ṣaḥḥāf et d’Ahmed Saïd —, notamment ce que l’on appelle les « mouches électroniques » qui pullulent sur les réseaux sociaux. Ils crient avec les crieurs, braient avec les braillards, et déforment avec le ṣaḥḥāf, sans la moindre information réelle, sans références juridiques ou scientifiques à l’appui, sans règles pour encadrer leurs paroles et leurs actes, ni balances stables pour peser les choses loin de la personnalisation et de la diabolisation. Ils ont transformé notre vie en farces grotesques dont ils sont les seuls à rire.
À tous ceux-là, nous disons : le temps des comptes approche, et votre sort sera, si Dieu le veut, semblable à celui d’al-Ṣaḥḥāf et de « l’idiote à qui l’on a confié le tambour » — dans la poubelle de l’Histoire.
Paris, 17 heures, heure du Caire.
Editos
17 heures, heure du Caire 17