L’État français face à l’infiltration : entre réveil tardif et contraintes de la « République ouverte »
Après de longues années d’hésitation, parfois de déni, et le plus souvent d’évaluations insuffisantes, l’État français commence à prendre conscience que la question ne relève plus d’un simple « conservatisme religieux », ni de « cas isolés de radicalisation », mais bien d’un projet structuré, pensé sur le long terme, exploitant les failles du droit et la sensibilité de l’État aux accusations de « racisme » et d’« islamophobie ».
Le rapport met en lumière une réalité simple mais brutale :
la France a affronté le terrorisme par le prisme sécuritaire… mais elle a longtemps tardé à s’attaquer à la “structure” qui produit la séparation sociale.
Et soit dit en passant, c’est exactement ce dont l’Égypte et les pays arabes ont besoin : nous avons affronté l’organisation sur le plan sécuritaire et nous avons réussi, mais nous n’avons jamais réellement démantelé l’infrastructure idéologique qui a altéré le sentiment d’appartenance nationale, fragilisé l’adhésion aux valeurs civiques et placé d’autres loyautés au-dessus de la loyauté à l’État.
1) De la « lutte contre le terrorisme » à la « lutte contre le séparatisme »
Le plus grand tournant dans la réflexion de l’État français, tel que le souligne le rapport, réside dans le passage :
de la poursuite de l’individu radicalisé, à la déconstruction des réseaux qui fabriquent l’environnement favorable.
Le fondamentalisme frériste ne triomphe pas uniquement par les attentats, mais lorsqu’un quartier ou une banlieue devient un espace régi par d’autres règles : langage distinct, référentiels différents, loyautés concurrentes et conception alternative de la citoyenneté.
C’est dans ce contexte qu’est apparue la notion de « séparatisme » comme cadre politique et sécuritaire, en remplacement de la seule notion de « radicalisation », donnant naissance à la loi dite « relative au respect des valeurs de la République ».
2) Où était la faille ? Et pourquoi ce retard de prise de conscience ?
Le rapport identifie plusieurs facteurs ayant permis l’expansion des réseaux islamistes fréristes sans opposition décisive :
a) Une mauvaise compréhension de la stratégie
Les autorités ont souvent traité le phénomène comme une succession de faits isolés, alors qu’il s’agissait d’un système en réseau : éducation + associations + discours idéologique + financement + influence locale + extension internationale.
b) La crainte de l’accusation de racisme
Dans la guerre des mots, toute action contre l’islamisme frériste était immédiatement interprétée comme une attaque contre les musulmans.
c) Le recours à des intermédiaires non neutres
En cherchant des « représentants des musulmans », l’État est tombé dans le piège de renforcer les acteurs les mieux organisés — souvent les Frères musulmans ou leurs proches.
d) Les failles juridiques
Le droit des associations, la liberté d’organisation et la liberté d’expression ont constitué des leviers exploités avec intelligence au sein d’un État démocratique.
3) Les outils de la riposte : que fait l’État lorsqu’il se réveille ?
Le rapport explique que la France a commencé à adopter une approche multidimensionnelle, dépassant la seule réponse sécuritaire classique.
Premièrement : le contrôle administratif et juridique
L’État a eu recours à :
• l’audit du fonctionnement des associations,
• la surveillance des financements,
• le suivi des activités non déclarées,
• l’évaluation des discours dans les structures religieuses et éducatives.
L’objectif n’est pas de restreindre l’activité islamique, mais d’empêcher l’utilisation du droit contre les valeurs républicaines.
Deuxièmement : la fermeture des structures en cas de nécessité
Lorsque sont établis :
des incitations à la haine,
des discours de rupture,
des violations du principe de laïcité, ou des activités parallèles menaçant l’ordre public.
Mais le rapport souligne que la fermeture seule est insuffisante, car les réseaux peuvent renaître sous d’autres appellations si le schéma organisationnel n’est pas démantelé.
Troisièmement : la reprise en main du champ éducatif
L’éducation est identifiée comme la faille la plus dangereuse. L’État a donc renforcé :
• le contrôle des écoles privées hors contrat,
• l’examen des programmes et manuels,
• la lutte contre les « écoles coraniques » diffusant des contenus contraires aux valeurs républicaines,
• la vigilance face à l’enseignement à distance non encadré.
Il ne s’agit pas d’un combat sur le savoir, mais sur l’identité et le référentiel culturel.
Quatrièmement : la gestion du dossier des imams
Le rapport met en évidence la fragilité de la formation des imams, en raison :
• du recours à des imams venus de l’étranger,
• de l’influence des réseaux dans la formation religieuse,
• du décalage entre discours interne et discours externe.
L’idée d’un « imam français », ancré dans la culture et le droit français, a émergé, mais sa mise en œuvre s’est heurtée aux problèmes de financement et d’ingérences étrangères.
4) L’État face au « djihad judiciaire »
L’un des points les plus sensibles du rapport concerne l’utilisation de la justice comme arme pour faire taire les opposants.
L’État se retrouve face à un paradoxe :
la justice est une institution républicaine sacrée, mais
certains réseaux l’utilisent pour intimider journalistes, chercheurs et responsables politiques.
L’objectif n’est pas seulement de gagner les procès, mais de :
• épuiser financièrement l’adversaire,
• l’enfermer dans une défense permanente,
• le stigmatiser socialement et médiatiquement.
D’où l’émergence d’une prise de conscience au sein de l’État de la nécessité de protéger la liberté de recherche et de critique, et d’éviter que la justice ne devienne un champ de bataille sémantique contre la République.
5) Les médias : un champ de bataille, pas un espace de débat
Le rapport souligne le retard de l’État français dans la compréhension de la guerre médiatique menée par les réseaux islamistes.
Ces derniers n’agissent pas seulement via les mosquées ou les associations, mais aussi par :
• des campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux,
• la transformation d’affaires locales en crises nationales,
• la mise sous pression morale des médias,
• un harcèlement permanent des responsables politiques.
Le danger réside dans le fait que l’État, en répondant directement, perd souvent la bataille symbolique, son adversaire se présentant en victime tandis que l’État est contraint à un langage institutionnel froid.
6) Les limites de l’action : pourquoi la France n’a-t-elle pas tranché plus tôt ?
Le rapport révèle plusieurs contraintes majeures :
a) Les limites inhérentes à la démocratie
Les libertés d’organisation, d’expression et d’action associative constituent autant de portes d’entrée pour l’infiltration.
b) La crainte d’une explosion sociale
Une confrontation brutale aurait pu embraser certains quartiers sensibles.
c) La pression du discours international
Les notions de « droits des minorités » et de « pluralisme » sont parfois utilisées pour présenter l’État comme répressif.
d) La distinction délicate entre l’islam comme religion et l’islamisme comme projet politique
C’est le défi le plus complexe : combattre un projet idéologique sans donner l’impression de viser la religion elle-même.
7) L’équation de la « chirurgie de précision »
La conclusion centrale du rapport est claire : la France n’a pas besoin d’une guerre spectaculaire, mais d’un démantèlement chirurgical :
• assécher les financements suspects,
• encadrer strictement l’enseignement privé et les écoles coraniques,
• protéger l’espace public contre la fragmentation communautaire,
• frapper les réseaux plutôt que les individus,
• révéler le double discours,
• redéfinir la représentation religieuse en dehors de l’influence frériste.
Il s’agit d’une bataille contre un système, non contre des personnes.
Le rapport confidentiel, resté non publié mais ayant servi de base au rapport de mai 2025, conclut que la France s’est réveillée — tardivement, et que ce retard a eu un coût :
les réseaux se sont enracinés, étendus, ont bâti une économie et établi des règles d’influence locale.
D’où la nécessité d’une confrontation radicale, sans faux-semblants, menant à la décision de classer les Frères musulmans parmi les organisations terroristes.
Paris- 17 heures, heure du Caire.
Editos
Démantèlement de l’organisation des Frères musulmans : La décision française, début d’une nouvelle phase européenne (Dernier épisode)