Des dossiers qui ne sont pas encore clos : Comment Israël a investi le vide arabe et redéfini son positionnement dans la région
Les transformations qu’a connues le Moyen-Orient au cours de la dernière décennie ne sont pas le produit d’une puissance israélienne hors norme, ni le résultat d’une supériorité militaire soudaine,
mais bien le fruit d’un vide arabe prolongé, habilement exploité, sans nécessité de guerres généralisées ni d’aventures coûteuses.
En politique, ce n’est pas toujours celui qui attaque qui l’emporte,
mais celui qui sait attendre.
Du conflit à la gestion de l’environnement régional
Israël a compris très tôt que l’équilibre du conflit avait changé,
et que l’affrontement militaire direct n’était plus la voie optimale pour consolider son influence.
L’alternative était plus claire et moins coûteuse :
• laisser ses adversaires s’épuiser eux-mêmes,
• observer la fragmentation des priorités arabes,
• agir comme un acteur « naturel » dans une région troublée.
Israël n’avait plus besoin d’imposer sa présence par la force ;
il lui suffisait de gérer son image comme celle d’un « pôle de stabilité » au milieu d’un environnement marqué par la division et le désordre.
La normalisation comme conséquence… non comme cause
L’une des erreurs d’analyse les plus répandues consiste à lire le processus de normalisation
comme une conspiration isolée de son contexte,
alors qu’il est, dans son essence, le produit d’un déséquilibre régional antérieur.
Lorsque la vision arabe commune fait défaut,
lorsque les évaluations du danger divergent,
et lorsque chaque État se replie sur sa sécurité individuelle, la recherche de garanties extérieures devient une option — même si elle est douloureuse ou controversée
(l’Arabie saoudite, le Pakistan, les Émirats, l’Inde, le Qatar, les États-Unis… en offrent des exemples clairs).
Ainsi, Israël n’a pas été présenté comme un allié stratégique,
mais comme un « instrument d’équilibre » dans un moment de désorientation —
formulation qui, en soi, révèle l’ampleur du déséquilibre, non la force de l’autre partie.
De l’ennemi central à un acteur parmi d’autres
Le plus préoccupant n’est pas tant la nature des relations que le déplacement du positionnement.
Lorsque Israël n’est plus désigné comme « la menace première » dans le discours de certaines capitales,
ce n’est pas le résultat d’un changement de sa nature ou de ses politiques,
mais celui de l’amplification d’autres menaces
et d’une mauvaise hiérarchisation des priorités.
Israël est ainsi passé :
d’ennemi central, à acteur dans une équation d’équilibre,
puis à bénéficiaire discret de la recomposition régionale.
Gérer le conflit plutôt que le résoudre
Israël n’a ni cherché à résoudre le conflit palestinien,
ni à l’embraser à grande échelle,
mais à le gérer à un niveau de basse intensité,
empêchant une explosion majeure sans imposer un règlement équitable.
Ce modèle s’inscrit parfaitement dans la logique internationale de gestion des crises,
et dans le contexte de fragmentation arabe,
transformant la question palestinienne en dossier différé,
et non en priorité urgente.
Qui est le véritable bénéficiaire ?
Dans un tel paysage,
Israël n’est pas l’unique gagnant,
mais il a été l’acteur le plus capable de :
• lire les transformations,
• en maîtriser le rythme,
• éviter le coût d’un engagement direct.
Le vide arabe ne lui a pas conféré une nouvelle légitimité,
mais il a levé d’anciens obstacles
et ouvert des marges de manœuvre auparavant inaccessibles.
La leçon douloureuse
Israël n’a pas triomphé uniquement parce qu’il est fort,
mais parce que ses adversaires se sont divisés, se sont opposés, ont mal évalué les équilibres,
et que certains se sont jetés dans ses bras sans nécessité stratégique réelle.
La politique ne reconnaît pas les intentions,
mais les résultats.
Lorsque la vision commune disparaît,
celui qui en possède une avance,
même si c’est au détriment de tous.
Après avoir déconstruit les chemins du malentendu :
à l’intérieur,
avec les organisations,
avec les puissances régionales,
avec le rôle international,
et avec le vide dont Israël a su tirer parti…
la question décisive demeure :
comment passer du diagnostic à la reconstruction ?
Quel est le minimum réaliste pour rééquilibrer les rapports de force arabes ?
Du diagnostic à la reconstruction
Le débat n’est plus :
qui a eu tort ?
qui a eu raison ?
La véritable question est désormais :
comment sortir du cercle du malentendu stratégique
pour entrer dans une phase effective de reconstruction des équilibres arabes ?
Car le diagnostic, aussi précis soit-il,
reste sans valeur s’il ne devient pas une méthode de pensée nouvelle
et un cadre d’action pour la phase à venir.
Ce qu’il faut d’abord apprendre
Le premier enseignement — et peut-être le plus important —
est que les rapports de force ne se construisent pas par les slogans,
ne se gèrent pas par des réactions impulsives,
et ne se préservent pas par des alliances temporaires.
La puissance, dans son acception contemporaine, c’est :
• la clarté dans la définition de la menace,
• la cohérence des priorités,
• la capacité de coordination sans dissolution de la souveraineté.
Sans accord sur ces bases,
toute tentative de reconstruction ne fera que reproduire la crise.
De la gestion des crises à la gestion des intérêts
Ce dont les États arabes ont besoin aujourd’hui
n’est ni un projet d’unité totale,
ni la résurrection de modèles historiques devenus obsolètes,
mais une gestion rationnelle des intérêts communs.
Une gestion qui reconnaît les divergences,
mais leur fixe un plafond,
empêchant qu’elles ne se transforment en conflits ouvrant la porte aux ingérences extérieures.
Le minimum requis n’est pas l’uniformité,
mais l’absence de contradiction sur les questions existentielles.
Retrouver l’initiative
Le recul de la puissance arabe
ne tient pas nécessairement à une faiblesse structurelle,
mais à la perte d’initiative.
On a réagi au lieu d’anticiper,
on a géré au lieu de planifier,
on s’est concentré sur l’urgence
au détriment de l’équilibre.
La reconstruction commence lorsque les grandes capitales arabes
passent d’une politique de simple containment
à une politique d’initiative calculée.
L’équilibre est-il possible ?
La réponse honnête est : oui… mais sous conditions.
L’équilibre est possible si :
• les sources de menace sont redéfinies loin de leur instrumentalisation politique,
• des lignes rouges communes sont établies,
• les divergences sont gérées à l’intérieur du cadre arabe, et non à l’extérieur.
Il devient impossible si :
• le malentendu persiste,
• les divergences se transforment en paris extérieurs,
• la décision arabe demeure fragmentée et discordante.
Mot de clôture : Au-delà du malentendu stratégique
Ce qui a été écrit dans cette série n’est ni un procès du passé,
ni une tentative de distribuer les responsabilités rétroactivement,
mais un effort pour comprendre comment s’est formé un moment arabe complexe,
où l’erreur s’est accumulée en silence,
jusqu’à paraître inéluctable.
Les années récentes nous ont appris que le danger le plus grave pour les États
n’est pas la défaite militaire,
mais la défaillance dans la compréhension.
Compréhension de la nature du conflit,
des limites des alliances,
de la frontière ténue entre manœuvre et dépendance,
entre partenariat et subordination.
À un moment donné, les Arabes n’ont pas perdu une grande bataille unique ;
ils ont perdu la capacité de saisir l’image d’ensemble.
Pourtant, rien de ce qui s’est produit n’était inévitable.
La politique demeure un espace de choix.
Reconstruire les équilibres arabes ne signifie pas restaurer un passé révolu,
mais retrouver la capacité de comprendre avant d’agir.
Car :
• la puissance n’est pas du bruit, mais de la cohérence ;
• l’alliance n’est pas un refuge, mais un engagement réciproque ;
• la stabilité ne s’emprunte pas à l’extérieur — elle se construit, même progressivement, de l’intérieur.
Entre le malentendu stratégique et la reconstruction des équilibres arabes,
la distance n’est pas courte,
mais elle n’est pas impossible.
Seules les nations capables de se réexaminer avec lucidité
méritent une seconde chance dans l’histoire.
Soit nous comprenons mieux cette fois-ci…
soit d’autres redessineront les cartes à notre place.
Paris — 17heures, heure du Caire.
Editos
Sécurité nationale arabe 10/10