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Monde

« L’accord de La Mecque peut ouvrir la voie à une nouvelle architecture de sécurité au Moyen-Orient »

Le Dialogue

Entretien avec Morad El Hattab, président de l’Alliance pour la France et conseiller en investissements stratégiques

Propos recueillis à Paris par Khaled Saad Zaghloul

Le 7 août 2026, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont annoncé, à La Mecque, la conclusion d’un accord de défense commune. Le texte prévoit notamment que toute attaque armée contre l’un des trois signataires sera considérée comme une attaque contre les trois.

Pour Morad El Hattab, cet accord pourrait constituer le point de départ d’une recomposition stratégique plus large au Moyen-Orient. Il y voit moins une alliance dirigée contre un pays particulier qu’une tentative de construire une nouvelle architecture de sécurité régionale, dans un contexte marqué par la guerre, les tensions autour de l’Iran et la redéfinition des équilibres internationaux.

Le Dialogue — Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé à La Mecque un accord de défense commune. Que s’est-il passé exactement ?

Morad El Hattab — C’est un accord important, conclu à l’occasion d’un sommet consacré à la défense commune. À l’invitation du roi Salmane ben Abdelaziz Al-Saoud, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le premier ministre pakistanais Muhammad Shehbaz Sharif se sont rendus en Arabie saoudite le 7 août.

Les discussions ont porté sur les relations historiques entre les trois pays et sur plusieurs questions d’intérêt commun. Elles ont abouti à la signature d’un accord de défense commune prévoyant notamment un engagement à renforcer leur sécurité collective et à promouvoir la paix, la sécurité et la stabilité dans la région et au-delà.

Que prévoit concrètement cet accord ?

Son principe est clair : renforcer la défense collective face à une éventuelle agression. Le texte prévoit qu’une attaque armée contre l’un des trois pays sera considérée comme une attaque contre les trois. Dans ses termes, il s’agit donc d’une alliance défensive.

Le dispositif ouvre également la voie à un approfondissement de la coopération dans plusieurs domaines : coordination militaire, renseignement et technologies de défense.

Pourquoi le choix de La Mecque est-il, selon vous, particulièrement significatif ?

Le lieu donne à l’accord une dimension symbolique particulière. Il a été signé au palais d’Al-Safa, à La Mecque, à proximité de la Mosquée sacrée et de la Kaaba. Le fait de l’avoir baptisé « Accord de La Mecque pour la défense commune » renforce cette portée symbolique.

Il s’agit à la fois d’un message diplomatique et religieux : celui d’une volonté de construire une responsabilité collective en matière de sécurité régionale et de promouvoir une forme d’unité entre pays musulmans.

C’est aussi pourquoi cet accord fait déjà l’objet d’une bataille d’interprétation. Il peut être perçu comme le signe d’une nouvelle organisation de la sécurité au Moyen-Orient.

Certains y voient déjà une alliance dirigée contre l’Iran. Partagez-vous cette lecture ?

Il faut éviter de tirer des conclusions trop rapides. Nous sommes face à une évolution qui demeure progressive et fragile.

À mes yeux, cet accord peut constituer le point de départ d’une architecture défensive islamique plus large, fondée sur la protection de la souveraineté des Etats, leur sécurité et, à terme, une capacité de dissuasion renforcée.

Il faut surtout regarder ce que représentent les trois signataires : le Pakistan est une puissance nucléaire ; l’Arabie saoudite compte parmi les principales puissances économiques du Moyen-Orient ; la Turquie dispose d’une armée importante et d’une position géographique déterminante. Leur association crée un ensemble considérable sur les plans politique, diplomatique, commercial et logistique.

Ces trois pays ont également connu, chacun à sa manière, des périodes de déstabilisation et de fortes pressions extérieures. La Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite ont progressivement cherché à accroître leur autonomie stratégique.

C’est cette dynamique d’émancipation que j’observe aujourd’hui dans la région, avec la perspective d’un élargissement à d’autres pays, notamment à l’Egypte.

Vous attribuez une partie de cette évolution au nouveau contexte international dominé par la Chine, la Russie et les BRICS. Pourquoi ?

Cette évolution s’inscrit effectivement dans un contexte international nouveau, marqué par la montée en puissance des BRICS et par le rôle croissant de la Chine et de la Russie.

La Chine a développé une relation étroite avec le Pakistan et approfondi ses liens avec l’Arabie saoudite. La Russie, de son côté, a renforcé sa présence au Moyen-Orient, notamment depuis son intervention en Syrie en septembre 2015.

La Turquie, souvent présentée comme étroitement liée à l’OTAN, a elle-même traversé plusieurs périodes de fortes tensions financières et politiques, notamment après 2013 et lors de la tentative de coup d’Etat de 2016. Dans cette période, la Russie et l’Iran ont joué un rôle important.

Ces évolutions rappellent deux principes géopolitiques. Le premier est qu’aucune grande puissance ne peut durablement accepter une déstabilisation de son environnement stratégique sans en subir les conséquences. Le second est que les rapports de force militaires finissent par peser sur la diplomatie.

Les conflits en Ukraine, au Yémen, à Gaza, au Liban, entre l’Inde et le Pakistan et autour de l’Iran ont contribué, selon moi, à modifier les équilibres militaires et stratégiques. L’affaiblissement relatif des capacités occidentales et l’affirmation de la Chine et de la Russie ont créé un nouvel espace pour la diplomatie.

L’accord de La Mecque s’inscrit dans cette recomposition.

Cette recomposition peut-elle être durable alors que la politique israélienne demeure une source majeure de tension ?

C’est précisément l’une des principales inconnues. Les Etats de la région doivent être attentifs aux logiques de division qui ont marqué leur histoire récente.

L’adjonction de la Turquie à cette nouvelle architecture est, à mes yeux, également liée aux déclarations israéliennes récentes concernant l’avenir de la région.

Lors d’une conférence organisée par le ministère israélien des affaires de la diaspora sur la lutte contre l’antisémitisme, les 26 et 27 janvier 2026, le premier ministre Benyamin Nétanyahou a déclaré : « Nous sommes en train de bloquer l’axe chiite. La prochaine étape sera l’axe sunnite radical. »

Il faut prendre ces propos au sérieux dans l’analyse de la perception qu’ont certains dirigeants de la recomposition régionale.

L’Arabie saoudite joue dans ce contexte un rôle important. Sa position de plus en plus ferme contre toute normalisation avec Israël tant qu’une solution au problème palestinien n’est pas trouvée constitue un élément majeur de la nouvelle équation.

Comme l’a rappelé le ministre saoudien des affaires étrangères, le « besoin de stabilité » ne pourra être satisfait sans règlement de la question palestinienne.

Pourquoi refusez-vous alors de qualifier cet accord d’alliance anti-iranienne ?

Parce que cette lecture me paraît trop réductrice.

Je vois plutôt l’émergence d’une logique collective dans laquelle les Etats de la région cherchent à renforcer leur autonomie et à ne plus dépendre exclusivement d’une puissance extérieure pour assurer leur sécurité.

La relation entre la Chine, le Pakistan et l’Arabie saoudite, le rôle de la Russie, ainsi que l’évolution de la position turque doivent être considérés ensemble.

L’ancien modèle reposait largement sur un échange entre protection militaire américaine et système du pétrodollar. Ce modèle est aujourd’hui contesté.

Les évolutions observées depuis la guerre de juin 2025 entre Israël et l’Iran ont également contribué à remettre en question les garanties de sécurité américaines dans le Golfe. Dans ce contexte, les Etats de la région cherchent de nouvelles formes de protection et de coopération.

Quel rôle attribuez-vous à l’Iran dans cette nouvelle architecture ?

L’Iran est évidemment un acteur central de l’équilibre régional. Mais il serait erroné de considérer que chaque rapprochement entre Etats musulmans doit nécessairement être interprété à travers une opposition à Téhéran.

Les intérêts peuvent converger sur certains sujets sans pour autant effacer les divergences.

L’Arabie saoudite elle-même a développé ces dernières années une relation différente avec l’Iran. La Chine a joué un rôle important dans ce rapprochement. Cela montre bien que la région peut désormais rechercher des mécanismes de coexistence et de sécurité qui ne reposent pas uniquement sur les logiques d’affrontement.

Vous évoquez également un possible rôle futur de l’Egypte. Pourquoi serait-elle importante ?

Parce que l’Egypte occupe une position stratégique unique au Moyen-Orient et dans le monde arabe. Sa puissance démographique, militaire, politique et géographique en fait un acteur incontournable.

Le cadre du « Regional 4 », qui réunit l’Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et l’Egypte dans les discussions évoquées autour de cette nouvelle architecture, pourrait donc prendre une importance particulière.

L’intégration de l’Egypte donnerait à cette dynamique une profondeur régionale beaucoup plus importante.

Quelles conséquences cet accord peut-il avoir pour les puissances occidentales, et notamment pour la France ?

Pour la France, il s’agit d’abord de comprendre que le Moyen-Orient est en train de redéfinir ses propres équilibres.

Paris entretient des relations étroites avec l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte. Elle a donc intérêt à conserver une capacité de dialogue avec l’ensemble des acteurs.

Cette nouvelle architecture peut aussi offrir à la France l’occasion de renouer avec une conception plus gaullienne de la diplomatie : défendre ses intérêts tout en conservant une autonomie de décision et en dialoguant avec toutes les puissances.

Quel regard portez-vous finalement sur la portée historique de l’accord de La Mecque ?

Le général de Gaulle disait que les circonstances historiques permettent aux grands hommes de se révéler. Je considère que Mohammed ben Salmane joue aujourd’hui un rôle important dans la structuration d’un nouveau cadre de coopération entre plusieurs pays musulmans.

Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu est considérable. Les évolutions observées depuis le gel des avoirs russes en 2022 ont montré aux Etats du Golfe que leurs propres actifs détenus à l’étranger peuvent, dans certaines circonstances, devenir un sujet stratégique.

La question n’est donc plus seulement militaire. Elle est également financière, économique et monétaire.

Je vois dans l’accord de La Mecque une étape d’une transformation plus large. Chaque Etat du Golfe peut y jouer un rôle, avec l’objectif de construire un ordre régional davantage fondé sur l’autonomie stratégique et la coopération.

Il est encore trop tôt pour savoir jusqu’où cette dynamique ira. Mais elle peut ouvrir la voie à un Moyen-Orient plus autonome dans la définition de ses intérêts et de sa sécurité.

Pour la France, cette évolution mérite d’être regardée avec attention. Notre pays doit retrouver une véritable capacité stratégique et diplomatique. C’est dans cet esprit que l’Alliance pour la France soutient cet accord : il peut contribuer à une vision gaullienne des relations internationales, fondée sur l’équilibre, la souveraineté et le dialogue entre les nations.

C’est, à mes yeux, l’enjeu essentiel de cette nouvelle étape.